Le génocide rwandais

Libres propos d’Alain Goldschläger

 

UGS : 2016024 Catégorie : Étiquette :

Description

Ce que l’on constate au niveau des études, c’est que l’holocauste de la Deuxième guerre mondiale contre les Juifs, que l’on nomme la Shoah, est devenu le paradigme pour analyser tout autre génocide, pour en voir les similitudes, pour en voir les différences. La Shoah a fondé, bien malgré elle, l’étude des génocides, surtout des génocides du XXe siècle qui en a compté plusieurs : l’Arménie, le Cambodge, le Rwanda,…

Il y a des points de comparaisons entre ces deux types de génocides radicalement différents. Parce que d’un côté il y a une autorité politique, les nazis, qui possède la force, qui possède le pouvoir, et qui pourchasse des Allemands, mais aussi des étrangers. Tandis que dans le cas du génocide rwandais, il s’agit de l’opposition entre deux groupes ethniques, ce qui n’est pas tout à fait la même chose que le génocide commis à l’encontre des Juifs.

Chaque génocide a ses particularités. Cependant, les études sur les génocides ont révélé qu’il y a une communauté dans le processus. Il y a certaines étapes qui sont requises et qui permettent d’identifier si l’on se retrouve face à des guerres ou des événements particuliers, ou face à un génocide. Un des éléments marquants sera, par exemple, le besoin d’identifier les victimes. D’où un processus d’identification qui, dans le cadre de la Shoah, sera la série de lois allemandes appelées « pour le sang allemand » qui excluait les Juifs de la société allemande. Dans le cadre du Rwanda, cela s’est basé sur la notion d’ethnie qui fut introduite, il faut le souligner, par le colonisateur belge et qui avait été appliquée avec des critères plus que questionnables, puisqu’en 1932, le colonisateur belge a décidé d’établir des cartes d’identité et d’y inclure la définition ethnique qui était celle de Tutsi, celle de Hutu. Mais comme il n’y avait pas grande manière d’identifier les personnes selon des traits physiques particuliers, un des critères utilisé, fut le nombre de vaches que chacun possédait. Si vous aviez plus de dix vaches, vous étiez catégorisé Tutsi et cela apparaissait sur la carte d’identité. Si vous possédiez moins de dix vaches, vous étiez Hutu et c’était indiqué sur la carte d’identité. Le processus a été tout à fait différent dans son application ; mais au niveau du principe, il est le même.

La distinction établie sur le plan administratif, entre les Hutus et les Tutsis, par le colonisateur belge explique-t-elle entièrement le génocide qui s’est produit en 1994 ?

Un génocide de cette ampleur ne peut pas s’expliquer par une ou deux raisons. Il est bien évident qu’il y avait toute une série de faits qui ont convergé au même moment, au même lieu. Néanmoins, au niveau de l’identification, il est certain que les Belges, se fondant sur des notions développées à la fin du XIXe siècle, ont imposé une vision européenne qui ne correspondait en aucun cas au vécu des Rwandais, quels qu’ils soient. Cela impliquait une réfection de l’histoire.

La vision européenne a été de décrire une histoire où il y aurait eu d’abord les Twas, troisième ethnie dont on ne parle jamais, mais qui brise la dualité nécessaire. Les Twas auraient été conquis par les Hutus, puis, en troisième vague d’invasion plus récente, les Tutsis seraient arrivés comme des conquérants. On peut se rendre compte par cette description caricaturale que ce que nous avons est en fait une tentative de dupliquer l’histoire européenne avec les invasions barbares qui conquièrent l’empire romain.

Il y a là de fausses explications, mais qui sont encore à la base de la manière dont non seulement l’Europe et le monde perçoivent le Rwanda, mais aussi, en grande partie, la manière dont les Rwandais, eux-mêmes, se perçoivent puisqu’ils ont assimilé la perspective, l’histoire et les concepts coloniaux.

L’évocation de certaines situations douloureuses est nécessaire afin de bien comprendre la différence entre la Shoah et le génocide du Rwanda. Dans l’organisation nazie, les Juifs sont parqués dans des camps : ils vont dans des camps de travail, ils vont dans des camps de concentration, ils sont mis à mort dans les chambres à gaz, mais ils sont également utilisés par des médecins qui pratiquent sur eux des expériences. Pour ce qui est du génocide rwandais, le viol était quelque chose qui se produisait de façon récurrente, alors que du côté allemand, les Allemands ne violaient pas les femmes juives qu’ils avaient arrêtées.

Lorsque l’on compare les génocides, on peut souligner les différences qui existent. Le Rwanda a –, et il y a eu quelques exemples en Bosnie auparavant –, systématisé le viol, non seulement comme arme de génocide, mais également comme stratégie de génocide. Ces viols étaient « organisés ». Des femmes ont été violées, mais elles étaient violées publiquement, de manière répétée, non seulement dans la journée, mais parfois durant une semaine. Il y avait là une volonté très claire de tuer l’âme de ces femmes, autant que de blesser leurs corps. C’était une manière d’atteindre tout le groupe, de le blesser au plus profond et de lui interdire foncièrement tout avenir personnel et émotif.

Il faut souligner un fait remarquable et étonnant, c’est qu’au niveau des témoignages, (qui sont malheureusement peu nombreux pour le génocide du Rwanda, en effet il existe peu de textes longs) – textes sous forme de livre –, la grande majorité de ces textes sont des textes de femmes qui ont eu le courage inimaginable de raconter les horreurs qu’elles ont subi de la manière la plus intime. C’est indescriptible et il est même difficile de concevoir la force qui les a menées à parler. Ces femmes, qui ont dénoncé cette nouvelle arme et stratégie de génocide, méritent le plus profond respect.

Il y avait deux ou trois journalistes qui étaient présents durant les « cent jours » durant lesquels ont été tués entre huit cents mille et un million de personnes. Au moment où le génocide s’est achevé, après les cent jours, la presse internationale est arrivée en masse avec des photographes, des cinéastes, des équipes de télévision, et ils ont recueilli un nombre énorme de photographies, mais de ce qui dépassait le génocide. Le génocide n’a pas été réalisé sous l’objectif des photographes, mais l’abondance des photographies a fait, effectivement, que nombre de témoins se sont sentis gênés de parler et que, foncièrement, les photographes occidentaux ont décrit le génocide à travers leurs visions d’occidentaux, à travers leurs visions peu documentées. C’étaient des photographes qui venaient de partout dans le monde, qui ne connaissaient pas spécialement la culture, la civilisation, le Rwanda en général, et qui ont été vers un certain nombre de situations éblouissantes de cruauté, mais qui n’ont pas forcément bien décrit le génocide dans son processus.

Il y a eu de nombreuses images de colonnes de réfugiés qui font penser aux longues colonnes de ceux qui ont participé à l’exode de 1940. c’était une sorte de rappel, un écho. D’un autre côté, peu de photographes ont suivi l’indication des génocidaires. Les génocidaires avaient dit clairement : « Nous ferons un fleuve de sang. » Cette parole a été interprétée comme une métaphore, comme une image, alors que si l’on connaît la société rwandaise, on sait que le fleuve à l’intérieur du pays est un moyen de communication ancestral. Autrement dit, parlant d’« un fleuve de sang », les génocidaires indiquaient les lieux de ralliement. Les Rwandais qui essayaient de fuir par le fleuve se trouvaient « accueillis » par des génocidaires qui les tuaient et qui jetaient les corps dans le fleuve. Le fleuve devint ainsi « un fleuve de sang », et nous n’en avons que très peu d’images.

À tort ou à raison, on a entendu, dans les médias d’Europe, des États-Unis ou du Canada, le reproche que les Occidentaux ne sont pas intervenus, qu’ils savaient que ce génocide se perpétrait et qu’ils ont laissé faire.

Trop de documents manquent encore pour porter un jugement final sur le déroulement, sur la culpabilité de chacun. Mais il est bien certain que l’Occident n’a pas réagi, est resté en dehors. Ils avaient, tout comme les alliés pendant la Deuxième guerre mondiale, des informations précises sur le fait que des massacres avaient lieu. Les Nations unies, les puissances occidentales ont décidé de ne pas s’engager. Il y avait eu d’autres événements malheureux les années précédentes et, effectivement, la responsabilité de la communauté internationale est totale.

Le général Roméo Dallaire a été accusé de ne pas être intervenu, mais c’est un militaire et il avait l’ordre de ne pas intervenir. Au travers de ce cas d’un chef militaire à qui on a interdit d’utiliser les armes, il y a là une responsabilité des politiques internationaux.

Le général Dallaire n’aurait certainement pas pu empêcher le génocide, il n’avait pas les troupes nécessaires. Mais il est certain que si ses appels à l’ONU pour une intervention plus musclée, avaient été entendus, le génocide se serait déroulé de manière beaucoup plus brève et des centaines de milliers de personnes n’auraient pas été tuées pendant ces « cent jours ». On aurait pu éviter le génocide sans pour autant éviter un certain nombre de massacres, puisque l’on sait que les génocidaires étaient prêts et qu’ils ont agi immédiatement et de manière extrêmement violente et brutale. Il y aurait eu des massacres, mais si la communauté internationale avait réagi plus vite et de manière plus virulente, il est certain que ces massacres se seraient arrêtés beaucoup plus tôt, avec ce que cela représente.

Aujourd’hui, le pays s’est remis au niveau économique, au niveau du travail de société, c’est un pays qui fonctionne, même mieux qu’un certain nombre d’autres pays environnants. D’un autre côté, le souvenir du génocide est entretenu, mais il est certain que le pays, dans sa totalité, est loin d’avoir traversé une période d’analyse profonde du traumatisme que cela a représenté au niveau individuel et collectif. Il y a encore beaucoup de questions en suspens.

La tendance semble être de rejeter le génocide dans le passé et de ne penser qu’à l’avenir. est-ce possible dans la mesure où les plaies sont encore largement ouvertes ? Il y a encore d’autres situations similaires au Congo, au Burundi, il y a des tensions dans les environs. Un autre génocide ? Cela semble peu probable, mais peu probable ne veut pas dire impossible.

Il n’y a pas trop de risque de voir éclater un esprit de vengeance, un esprit de revanche des Tutsis contre les Hutus, puisqu’en 1994 ce sont les Tutsis qui ont été les victimes.

Ce n’est certainement pas le discours officiel des politiciens. Il y a une volonté de réconciliation, il y a une volonté de rebâtir la société rwandaise sur de nouvelles bases. Si cette expérience collective réussi, il n’y a pas de raisons de croire que la violence explosera à nouveau. Si l’expérience devait mal tourner ou si on ne devait pas obtenir les résultats escomptés, on peut craindre qu’il y ait de nouveau des troubles. Maintenant que ces troubles atteignent de nouveau le niveau du génocide, semble être une possibilité extrêmement éloignée.

Pour rappel, un génocide est un crime extrême qui consiste en l’élimination physique intentionnelle, totale ou partielle, d’un groupe national, ethnique ou religieux, en tant que tel, ce qui veut dire que ses membres sont détruits (voire seulement rendus incapables de procréer) pour la raison de leur appartenance au groupe. Le génocide peut être perpétré par divers moyens, dont le meurtre collectif, direct ou indirect. Certains juristes et historiens précisent la définition, estimant notamment que le génocide est systématique et programmé. Le génocide arménien, la Shoah et le génocide des Tutsis, trois génocides reconnus par l’essentiel des juristes et des historiens, sont en effet des exterminations planifiées par un État, indifférentes à l’âge ou au sexe des victimes.

1 129 vues totales

Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Alain Goldschläger

Thématiques

Afrique centrale, Colonisation, Comprendre aujourd’hui au travers des miroirs culturels, Conflits, Génocides, Haine, Hutus, Rwanda, Tutsis, Viol, Violence