Le génocide arménien

Libre propos d’Édouard Jakhian
et de Jean-Baptiste Baronian

 

UGS : 2016023 Catégorie : Étiquette :

Description

Les Arméniens ont la particularité de se considérer comme véritablement belges, mais avec une culture et une mémoire qui vient d’ailleurs, c’est-à-dire d’Arménie.

L’Arménie, en 1915, a été victime d’un génocide. Ce génocide se situe du temps de l’empire ottoman et plus exactement à l’époque du gouvernement des Jeunes-Turcs. De même qu’il est plus correct de dire que la Shoah par le parti national socialiste plutôt que par l’Allemagne, il est plus correct également de dire que le génocide a été organisé, non pas par la Turquie d’aujourd’hui, mais par un gouvernement qui était celui des Jeunes-Turcs et plus exactement par un parti qui s’appelait Union et Progrès.

Le génocide a donc lieu en 1915 et nous savons que l’étiologie d’un génocide est très mal aisée à faire, car il y a de nombreuses causes. Le génocide a eu lieu sur le territoire historique des Arméniens.

Les Arméniens sont un peuple presque trois fois millénaire, qui ont habité cette terre qui est aujourd’hui l’Est de la Turquie, ce que l’on appelle l’Anatolie. L’Arménie historique ne va pas jusque dans le Caucase, c’est au cours des siècles que l’Arménie débordera vers le Caucase.

Cette terre ancienne, l’Arménie, a été une sorte de champ clos où se sont rencontrés, et même affrontés les civilisations – les Perses, la Grèce, Rome –, jusqu’à l’arrivée des Turcs ottomans, c’est-à-dire au moment de la prise de Byzance, quand l’Arménie perd son indépendance. À partir de là, elle va connaître ce que les historiens appellent « la longue nuit de l’isolement », et ce jusqu’au XIXe siècle.

Au XIXe siècle, il y a le réveil des nationalismes et il en va de même pour l’Arménie, en même temps que pour les Juifs, que pour les Grecs vivants dans l’empire ottoman.

À la fin du XIXe siècle, en 1895-1896, alors que les Arméniens sont sous le règne du sultan Abdülhamid II – celui qui est entré dans l’histoire sous le titre peu glorieux de « sultan rouge » –, les premiers « massacres » des Arméniens ont lieu. Environ trois cent mille Arméniens sont passés par le fil de l’épée.

Le pourquoi

Il y a d’abord l’antagonisme « islam-chrétien », parce que l’Arménie est – on ne le sait pas assez – le premier peuple qui a accédé au christianisme pour en faire sa religion d’État, avant Rome, dès l’an 302. Après la prise de Byzance, l’Arménie est isolée, est une sorte d’ilot au cœur de l’islam. Il y a donc un antagonisme.

L’Arménie était une patrie enclavée qui n’avait pas d’ouverture sur la mer.

Du reste, en 1915, le djihad, la guerre sainte, va être proclamé contre les Arméniens, mais indépendamment de cela, il y a des facteurs comme la lutte des classes, les haines abstraites, la peur,… Beaucoup d’éléments qui sont très souvent irrationnels. Mais il y a également un élément économique, à savoir que dans l’empire ottoman, en tout les cas dans cette partie de l’empire ottoman, les Arméniens étaient les agriculteurs, étaient les artisans, étaient les commerçants, étaient les financiers en telle sorte qu’un genre de jalousie, quasi chromosomique, quasi génétique existait.

L’Arménie était aussi un peuple européanisé culturellement, sociologiquement et socialement. C’est un peuple qui a toujours été tourné vers l’Occident, qui a nourri, à travers ses élites, le goût des arts, des lettres et même des sciences venus d’Angleterre, de France, d’Allemagne, d’Italie,…

Au cœur de cet empire ottoman, il y a un ilot étrange, curieux, perçu comme étranger et cette Arménie, cette population engendre énormément d’intellectuels. Elle engendre des écrivains, elle engendre des musiciens, elle engendre des hommes de science qui sont très proches de ce qui, à la même époque, est connu en Occident. Et c’est également une des raisons qui entre en ligne de compte dans le génocide.

Les Turcs vont-ils pénétrer en Arménie et mettre à mort les habitants ?

Oui et non. En ce sens que l’Arménie fait déjà partie de l’empire ottoman. L’empire est sous domination ottomane turque et les événements vont se précipiter.

Il faut savoir aussi, c’est essentiel pour la compréhension des choses, qu’un génocide n’est pas comparable à des massacres, tels que ceux qui avaient été commis en 1895-1896. Le génocide est d’une autre essence. Le génocide suppose une préméditation, suppose un plan ; un massacre peut être spontané, peut être la conséquence d’une révolte particulière.

Il y a donc très lentement, mais très rapidement aussi – la maturation est lente, mais les décisions sont prises rapidement –, des événements qui sont planifiés et cela est incontestable. Aujourd’hui, on a la preuve que le triumvirat qui gouvernait la Turquie de l’époque, c’est-à-dire les représentants du parti Union et Progrès, avaient décidé de la planification de ces massacres, c’est-à-dire pour en faire, suivant le néologisme qui a été créé en1943, ce que les conventions internationales appellent aujourd’hui un génocide.

Il faut préciser à cet égard, parce que le mot a été galvaudé et est galvaudé de nos jours, que le génocide est la décision d’un gouvernant, d’une autorité politique, unilatérale, d’éradiquer, de supprimer, tout ou partie de « sa » population pour des raisons ethnique, religieuse, idéologique, culturelle,… en dehors d’un conflit armé. Ceci distingue les génocides des guerres ou des massacres ou des invasions ou même des guerres civiles. Lorsque l’Espagne entre en guerre civile et qu’une partie du pays s’oppose à l’autre, il n’y a pas génocide, même si moralement l’horreur est identique. Même s’il n’y a pas de hiérarchie dans l’horreur. On ne peut pas dire que les Japonais venant trucider les Chinois sont plus excusables que les Turcs assassinant les Arméniens. Il faut bien préciser que le génocide est la décision d’un gouvernant, d’un pouvoir politique tendant à éradiquer toute une partie de la population. C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé avec le régime nazi envers la population d’origine juive.

Dans un génocide, un groupe humain est exterminé, non pas à cause de ce qu’il a fait, mais tout simplement parce qu’il existe, parce qu’il « est ». C’est une différence considérable.

Les chiffres de ces assassinats existent, mais ne peuvent être considérés comme absolus parce qu’il faut se reporter, naturellement, à l’époque et à cette région de l’empire ottoman. On considère qu’il y avait entre deux millions deux cent mille et deux millions cinq cent mille Arméniens sur ce territoire historique dans l’empire ottoman et à la fin de la guerre, on a dénombré entre un million trois cent mille et un million cinq cent mille victimes, c’est-à-dire tués, c’est-à-dire assassinés. En telle sorte que la différence a constitué la diaspora. Cette diaspora s’étant constituée aux États-Unis, en Europe, au Moyen-Orient et sur tout le pourtour de la Méditerranée.

Les survivants ont pu entretenir la flamme de la culture arménienne et, aujourd’hui, beaucoup d’Arméniens regrettent que la loi, par exemple en Belgique, ne punisse pas les gens qui nie le génocide arméniens, alors que la loi prévoit de punir les gens qui nient la Shoah.

Il est certain que le délit de négationnisme est difficile à définir, il est difficile d’y attribuer des limites ou des étendues. Pour tout homme honnête, il est indéniable qu’il y a eu génocide, selon les critères définis plus avant. Malheureusement, ce fait-là a été nié, non seulement par le gouvernement turc de l’époque, mais ce qui est bien plus absurde aux yeux des Arméniens d’aujourd’hui, c’est que ce soit nié par la « nouvelle » Turquie, Atatürk et ses successeurs.

Pour un Arménien, qu’il soit intellectuel ou manuel, pour l’homme lambda, il est incompréhensible que la Turquie, née au début des années 1920 avec Atatürk et avec la Turquie qui s’est occidentalisée et laïcisée, nie ce fait historique pour lequel elle n’est pas du tout responsable. C’est exactement comme si, aujourd’hui, Angela Merkel niait le fait qu’il y ait eu le nazisme, les camps de concentration et que six millions de Juifs ont été massacrés.

C’est cette indignation que les Arméniens d’aujourd’hui ne comprennent pas. C’est cette indignation qu’ils ne supportent pas. C’est cette indignation devant laquelle ils se dressent et pour laquelle ils se battent, pour une reconnaissance du génocide dans les pays occidentaux et plus particulièrement en Belgique. Les Arméniens ne comprennent pas, qu’aujourd’hui, en Belgique, il n’y ait pas une qualification sur le génocide arménien pour fait de négationnisme. Cela leur paraît absurde.

Dans les années 1980, et notamment en France, il y a eut des « révoltés arméniens », des gens avaient posé des bombes pour attirer l’attention du grand public, des Occidentaux, des Européens sur le phénomène arménien et sur la négation du génocide contre les Arméniens. Il ne fallait peut-être pas recourir à de tels procédés, mais une attention à l’égard du phénomène arménien a été allumée.

Ce type de terrorisme était totalement inacceptable, mais c’était un terrorisme, lorsque l’on voit les choses avec le recul, que l’on pourrait qualifier de « publicitaire ». C’était également un terrorisme par contagion, parce qu’à la fin des années 1970, au début des années 1980, le terrorisme était à la mode. Il y avait, faut-il le rappeler, le terrorisme palestinien ; il y avait l’Ira qui était pratiquement dans sa période d’incandescence, il y avait l’Eta,… On disait, et c’est sans doute en partie exact, que ces terroristes arméniens avaient été à la fois éduqués et manipulés dans les camps d’entraînement qui existaient à l’époque au Moyen-Orient.

La reconnaissance

Le génocide a été reconnu notamment par le Parlement européen en 1987, en Belgique il a été reconnu par le Sénat, en 1998, tous partis démocratiques confondus. Mais ce que les Arméniens voulaient en plus, c’était une inscription dans la loi, comme la loi de 1995 l’a fait pour la Shoah, à propos des Arméniens. Cette loi n’est pas votée par le Parlement et elle a connu des avatars absolument stupéfiants.

Il faut bien comprendre qu’un combat pour la reconnaissance du génocide, que ce soit celui des Arméniens ou de quelque autre peuple, est un combat humaniste. Parce que lorsque quelqu’un est tué non pas pour ce qu’il a fait, mais pour ce qu’il est, c’est quelque chose qui concerne l’homme dans sa dimension éternelle et universelle. et il n’est pas admissible, il n’est pas soutenable qu’aujourd’hui, on ne reconnaisse pas un génocide et que l’on fasse le pas supplémentaire de condamner celui qui le nie, c’est-à-dire que l’on condamne le négationnisme.

Les politiques

Le négationniste prolonge le génocide. Le négationniste fabrique des trous de mémoire. Le négationniste écrit l’histoire avec une gomme. Le négationniste est un falsificateur de l’histoire. Et par conséquent, pourquoi les Arméniens, en Belgique, n’auraient-ils pas également pu, à l’instar de la loi Gayssot par exemple – l’équivalent existe en Belgique depuis 1995 –, étendre la pénalisation ? Ce qui aggrave la question, c’est que nous avons actuellement en Belgique, des hommes et des femmes politiques – des députés, des sénateurs, des bourgmestres, des édiles communaux, des secrétaires d’État,… – qui sont élus par la nation et qui, pour des raisons absurdes aux yeux des Arméniens, mais peut-être compréhensibles en termes de « basse politique », continuent à ne pas tenir compte du génocide et ne veulent pas le mettre à l’ordre du jour, continuent même d’entretenir la négation de ce fait historique.

Les Arméniens ont du mal à comprendre ces faits et souhaitent que l’on aille au-delà de ce débat. La question de savoir s’il y a eu génocide ou pas n’est plus une question : l’histoire l’a réglée, le monde l’a réglée. Comment peut-on continuer à admettre qu’en Belgique, il y ait des personnes élues « démocratiquement » qui entretiennent cette falsification, qui entretiennent cette usurpation, qui entretiennent cette erreur ? C’est inadmissible et c’est pour cela que les Arméniens continuent de se battre, non pas pour condamner la Turquie, la Turquie actuelle, ce n’est pas son problème, même si dans la loi turque parler de génocide est un crime. À la limite, les Arméniens peuvent comprendre que certains pays soient dans le leurre, mais ce que les Arméniens ne comprennent pas, c’est que cette dichotomie soit entretenue en Belgique et surtout que l’on continue à laisser entendre que ce génocide n’a pas eu lieu.

Le combat humaniste serait un slogan, serait un vain mot, si on ne disait avec conviction que l’enfant du bourreau n’est plus le bourreau. Cependant l’enfant de la victime est toujours la victime en telle sorte qu’il n’y a aucune haine, aucun esprit de vengeance à l’égard des Turcs d’aujourd’hui. Le problème c’est qu’ils ne savent pas. Ils ne reconnaissent pas, parce qu’ils ne connaissent pas leur histoire. L’histoire a été falsifiée. La Turquie moderne a été érigée, a été construite sur le vol, c’est-à-dire la dépossession des biens de tous les Arméniens et a été construites sur le meurtre, c’est-à-dire sur le génocide. Un peuple qui a en lui le sentiment d’un grand nationalisme ne peut pas reconnaître cela, sauf à faire une démarche qui serait elle-même humaniste.

Il y a une différence entre le politicien, c’est-à-dire celui pense aux prochaines élections, et il y a une différence entre l’homme d’État qui lui essaye, au départ du présent, de construire l’avenir ou l’inverse, qui en songeant à l’avenir construirait le présent. C’est cela qui fait le déficit des Arméniens en ce qui concerne la législation pour condamner le négationnisme.

Il est urgent de reconnaître le génocide contre les Arméniens au même titre que le génocide contre les Juifs. Il est urgent que le négationnisme à l’encontre du génocide des Arméniens soit puni au même titre que le négationnisme de la Shoah.

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Édouard Jakhian, Jean-Baptiste Baronian

Thématiques

Arméniens, Comprendre aujourd’hui au travers des miroirs culturels, Conflits, Génocides, Identités culturelles, Mémoire collective