Le droit à l’oubli

Roger Chif

 

UGS : 2011003 Catégorie : Étiquette :

Description

« Toutes les constitutions modernes, affirmait Baudelaire, ont omis de mentionner deux droits fondamentaux de l’homme : celui de s’en aller et celui de se contredire ». Le temps est venu d’en revendiquer un nouveau. Ou plus exactement d’en récupérer un ancien que nous a fait perdre une situation jamais vue jusqu’ici.

Plus lucides qu’extralucides, pas mal de Cassandres actuelles prétendent que personne d’entre nous ne pourra bientôt plus soustraire aux banques électroniques de données individuelles qu’une part de plus en plus infime de sa vie personnelle. Rien de nous ne restera étranger à qui voudra explorer notre passé, notre état présent et même nos projets. Voilà où nous mèneraient les sondages, ce mot commun aux géologues, aux océanologues, aux météorologues, aux urologues, ces explorateurs de tous les abysses !

Pour mieux comprendre en quoi consiste le danger et mieux voir s’il est possible de l’écarter, sans doute convient-il d’en relever quelques causes.

La première paraît bien être la simple, l’incurable vanité humaine. En cela, les hommes d’aujourd’hui diffèrent bien peu de ceux d’autrefois. Comme eux, ils raffolent de se découvrir, de se raconter, de se donner à voir et à entendre. Mais, en Occident, les moyens de communication de masse ont fait de la plupart d’entre nous des exhibitionnistes. Si le monde de l’islam donne le conseil « Cache ta vie », si le monde oriental préfère l’existence contemplative et secrète à la suractivité ostentatoire, nous résistons mal, nous, au plaisir vaniteux ou à la voluptueuse amertume de nous déboutonner dans nos écrits et nos paroles. Que de dévoilements impudiques ne se livre-t-il pas dans la presse, à la radio, à la télévision, sur la toile !

Depuis que le freudisme nous a appris que certains de nos malaises pouvaient se guérir en passant de l’inconscient à la conscience, de l’informulé à l’explicite, nous n’en finissons plus de nous complaire au déshabillage. Ce sera à qui ira le plus loin dans les confidences. À défaut d’en faire un devoir moral, ce qui ne saurait tarder, on nous y convie au nom de la franchise, de l’authenticité, d’une sorte d’obligation psychologique.

Dès le plus jeune âge, on invite les enfants à des actes de créativité. Expression corporelle et gestuelle, dessins libres, écriture spontanée, expansion verbale en langage informe : voilà autant de témoignages bruts où puiser ensuite de quoi schématiser, étiqueter, cataloguer. Le premier psychologue venu – et il en vient, il en afflue depuis l’instruction obligatoire et la vulgarisation scientifique ! – peut lire, même et surtout de travers, heureusement, les dominantes caractérielles des chers petits.

Plus tard, ces ont les réunions intimes ou les assemblées libres d’adolescents. On y discute. En d’autres termes, tantôt chacun livre l’exposé de ses conflits intérieurs à l’appréciation des autres, en qui il espère confusément trouver des miroirs. Tantôt il se délecte surtout à apprendre sur eux. Plus tard encore, voici les séances de dynamique de groupe. Sous le prétexte d’une meilleure connaissance de soi-même et des autres, d’une sincérité harmonieuse dans les relations, c’est encore à un déboutonnage systématique et psycho-moral que procèdent leurs adeptes. Puisque notre époque a découvert l’incommunicabilité, le moment est venu de multiplier les communications, d’exposer aux populations la moindre de ses expériences, de servir à autrui sa saignante ou calcinée tranche de vie personnelle.

La mode souffle à présent vers les « opérations portes ouvertes ». Ah ! leur succès contagieux jusqu’à la surenchère ! En attendant d’abattre les cloisons de la vie intime, depuis longtemps renversées par le roman et les mémoires, le cinéma et le théâtre, il faut aujourd’hui que chacun sache comment travaillent les autres. À chercher les motifs de cette curieuse manie, on trouvera moins le désir de faire connaître les difficultés de la tâche, donc de légitimer des revendications ou des avantages salariaux, que celui, une fois encore, de se laisser contempler soi-même dans l’exercice de sa besogne quotidienne.

Qu’aucun organisme officiel ne s’empare de toutes ces données spontanément fournies, ce n’est pas sûr. Mais ce qui importe ici, c’est d’admettre d’abord que l’impudeur est naturelle et délectable à beaucoup de nos contemporains. La plupart ne font mystère d’aucune de leurs performances, professionnelles ou routières, gastronomiques ou amoureuses, fiscales ou sportives, héroïques ou frauduleuses, morales ou psychologiques. Dans ce cas – on le demande – comment pourrait-on se formaliser de certaines investigations, officielles ou privées, pour obtenir des renseignements que tant d’hommes et de femmes sont si heureux de fournir au premier inconnu, et même à jeun, et même quand on ne demande rien du tout ?

Toutes vitres criblées de vignettes ou de papillons, certaines voitures deviennent de véritables fiches signalétiques. Passe encore pour le nom et l’adresse du vendeur ou du mécanicien, pour l’huile et l’essence utilisées, pour les associations d’automobilistes auxquelles appartient le propriétaire. Mais que penser du besoin de donner à connaître aux passants à quelle compagnie le véhicule est assuré ? Quel club de football on supporte ? Si l’on se livre aux délassements de la pêche, du tir à l’arc ou de l’équitation ? Quel dancing on fréquente ? Dans quel camp on passe ses vacances ou dans quels hôtels on est descendu ? Par quels organismes de navigation aérienne on s’est déplacé ou dans quels sites on s’est arrêté ?

Que la publicité tienne sa place dans ces enfantillages, on n’en doute pas. Mais elle s’accorde au mieux avec la démangeaison personnelle de se manifester. Parfois même avec intention de scandale, de propagande ou de combativité idéologique. Témoin les autocollants ironiques ou égrillards, les signes par lesquels on exprime son désir d’un secours religieux en cas d’accident grave, ou son point de vue sur la liberté de l’avortement, ou ses convictions philosophiques de libre-penseur. À chacun sa responsabilité dans ce qu’il veut qu’on sache de lui-même. Et l’on songe à cette muflerie : à qui lui téléphonait pour prendre de ses nouvelles, quelqu’un fit cette réponse : « Quelle indiscrétion ! Ce sont mes affaires… ».

La deuxième cause de ce qui inquiète beaucoup de gens réside dans la pression du monde où nous vivons. Autant que l’opinion publique, nos structures économiques et notre appareil politico-social sont singulièrement avides de renseignements individuels.

Sans doute admet-on que chacun dispose d’un dossier médical retraçant son passé pathologique, en vue de meilleurs soins. Sans doute accepte-t-on qu’un fichier conserve le détail des prestations, des rétributions, des promotions, des pompages fiscaux échelonnés au cours d’une carrière professionnelle. Ne serait-ce que pour écarter tant de fastidieuses contestations. Il faut bien établir des curriculum vitae, rédiger des demandes d’emploi, affirmer et défendre ses idées, courir les risques de l’action qui engage…

Seulement, qui acceptera qu’un énorme entrepôt stocke à son insu tous les détails de sa situation de santé et de fortune, de ses modes de penser et de vivre ? Même si l’on répète, comme à l’enfant auquel on tend une abjecte potion : « C’est pour ton bien ! ». À voir ce que la prévenante organisation de notre société nous fait ingérer de force « pour notre bien », on n’ose imaginer ce qu’elle nous présenterait si c’était pour notre malheur.

Pas plus que la vanité, cette pression sociale ne paraît pas devoir se relâcher. Au contraire, elle s’accentuera dans la mesure où vont se multiplier et se diversifier les relations interindividuelles et les relations d’individu à groupement.

Nous ne cesserons plus de nous allier les uns aux autres, de nous relier à des institutions collectives par une foule de contrats, réels ou tacites. Comme tout ce qui nous protège, ce réseau de plus en plus serré nous étouffe. Or, on le répète, tout contribue à accentuer la contrainte d’une socialisation désormais inévitable qui nous corne aux oreilles la vieille malédiction : « Malheur au solitaire ! ».

De combien d’associations ne sommes-nous pas membres ? Dans combien de groupements ne tenons-nous pas à nous insérer ? Une savante publicité, une propagande à étourdir un bœuf nous font miroiter les mille et un avantages de l’affiliation. En même temps, l’une et l’autre dénombrent, s’approchant au-dessus de nos têtes insouciantes, des monceaux de confuses menaces. Souvent, nous comprendrons vite qu’elles sont parfaitement imaginaires, ces menaces. Souvent aussi, l’expérience se hâtera de nous les révéler hypothétiques, ces avantages acquis au prix de dépenses, de pertes de temps, de servitudes qui, elles, sont bien certaines. Mais à l’idée de ne participer aucunement au jeu collectif, nous éprouvons aussitôt de l’inquiétude. Le sentiment nous vient de nous mettre à dos tous ceux qui, eux, parce qu’ils sont entrés dans la forteresse, ont des droits dont nous aurons négligé de nous prémunir…

Voici donc ce qu’on peut tenir pour la troisième cause du mal : l’insécurité quasi physique, sûrement psychologique, où nous palpitons aussi longtemps que nous ne sommes pas épaulés par tel ou tel groupe. Aussi nous pressons-nous de mendier une protection aux portes des grands organismes de l’État, des banques, des compagnies d’assurances, des syndicats, des caisses, des groupements, des fraternelles, des ligues, des unions, des partis, des confédérations, des coopératives, des clubs et des cercles. Une association qui se veut de défense ne laisse jamais indifférent. De défense contre qui ou quoi ? On dirait volontiers, pour pas mal d’esprits, contre tout et contre tout le monde – y compris soi-même. Sait-on jamais ce que réserve l’avenir ? Tant pis pour ceux qui ne sont pas répertoriés dans la grande mémoire : ils perdront à tous les coups.

Or, le grand poker de la vie actuelle a inversé la règle du paisible jeu de cartes, où il faut payer pour voir ce que l’adversaire a en main. Les institutions auxquelles s’adresse l’homme d’aujourd’hui demandent à voir, à savoir, avant de payer, avant de céder des services, avant d’accorder leur égide. Ainsi, les employés des assureurs n’ignoreront pas si vous êtes alcoolique, cardiaque, myope, conducteur à grands risques. Les employés des caisses de secours mutuel feuilletteront les bordereaux de toutes vos consultations médicales. Les commis des firmes commerciales sauront si vous êtes solvable ou non.

Et comment pourrait-il en aller autrement ?

C’est pour notre bien, en vue d’une défense efficace de nos droits que l’organisme en cause doit nous connaître. Donnant donnant. Après tout, si de telles précisions en viennent à être divulguées, la déloyauté ne nous en incombe pas. On les tenait de nous, mais non pour qu’elles soient emmagasinées, et moins encore répandues. Quand aura-t-on l’assurance qu’aucune erreur, aucun mensonge ne se seront glissés dans ces renseignements ? Comment en prendre connaissance ? Voilà bien de scandaleuses indélicatesses, assurément. Moins scandaleuses toutefois, que ce qui les aggrave sans remède : la centralisation étatisée.

La dispersion isole en effet l’un de l’autre casier judiciaire, état de santé, mouvements du compte en banque, statut militaire, situation fiscale, affiliation à un parti ou à un syndicat, polices d’assurances, termes du contrat de mariage, études des enfants, surface habitable du logement, cylindrée de la voiture, consommation de gaz et d’électricité, appréciation du travail par les supérieurs, titres de propriété… et le reste. Ainsi éclatés, ces prétendus secrets peuvent, sans danger réel, être connus de quelques-uns qui s’ignorent mutuellement.

Mais à partir du moment où un fichier central regroupe ces renseignements épars, la figure de chacun ne commence-t-elle pas à s’éclairer simultanément sous tous les angles ? Il existera donc quelque part un ensemble de données que certains, ignorés de vous, pourront utiliser pour vous connaître aussi bien que vous-même. Pas tout à fait, soit. Pas encore, soit. Mais ils en savent déjà trop à eux seuls. Et vous voici, bon gré mal gré, contribuant à faciliter des recherches sociologiques et statistiques. Vous voici contraint de diluer votre individualité dans le grand tout communautaire.

Où prendre le moyen d’accepter, presque en souriant, les bonnes raisons de s’y résigner, sinon en sachant qu’elles sont de mauvaises raisons ?

En définitive, par quoi est alimenté ce réceptacle de renseignements ? D’abord, par ce qu’on aura bien voulu dévoiler soi-même. Ensuite, par des investigations menées en secret, mais d’après des indications volontairement fournies. Enfin, par des jugements de valeur presque toujours fondés sur de simples apparences.

Seule la première source dépend de nous. Sur les deux autres, nous n’avons pas de prise. Tout ce fatras de nos coordonnées, comme on dit en jargon, n’a que l’importance que nous lui accordons. Et ce qui compte vraiment pour chacun ne sera jamais mentionné sur « leurs » fiches.

Tout – ou presque, puisqu’il s’agit de l’essentiel – est donc sauvé si demeure le triple droit à l’oubli : celui d’oublier, celui de s’oublier, celui d’être oublié.

Oublier : la psychologie nous a appris qu’il s’agissait là d’une fonction bienfaisante. Elle l’est moralement aussi. Il faudrait pouvoir oublier énergiquement, obstinément, le bien que nous aurions pu faire, mais pas celui qu’on nous a fait ; nos mérites, mais non ceux des autres ; nos idées, pour mieux examiner celles d’autrui ; et les bassesses, les petitesses, les laideurs, les inepties au milieu desquelles chaque journée nous force à tremper. Que la mémoire soit plus habile et plus vigilante à rappeler le meilleur qu’à ressusciter le pire ! Autrement, de quelle manière nous maintenir dans le camp du pardon et de la tolérance ? « Souviens-toi d’oublier », a dit un sage.

S’oublier. Même si le visage de chaque matin ressemble à celui de la veille, que vaut le travail sur soi-même s’il n’en sculpte pas de meilleurs traits ? Ne doit-on pas tuer sans fin le vieil homme, en faire naître un autre, moins maquillé, aussi peu travesti que possible ? Et tandis que chaque heure qui passe devrait nous trouver soucieux de cet anéantissement et de cette résurrection toujours recommencés, tout concourt à conserver des traces mémorables de ce que nous avons été, à nous incarcérer dans ce que nous sommes. Puisqu’il faudra nous en ressouvenir, produire des documents, accumuler des témoignages, alléguer des preuves, mieux vaut des armoires gonflées de classeurs, de dossiers, de notes, de fichiers informatiques pour satisfaire aux exigences de l’époque, qu’une mémoire accablée de l’inessentiel. En attendant, pour demain, une micronisation qui soulagera, sinon notre souvenir ou notre conscience, du moins notre mobilier.

Être oublié. Un droit dont tout incline à penser que nous n’avons pas tous le goût de jouir. Pourtant, plutôt que de vivre caché pour vivre heureux, ne faudrait-il pas être heureux de vivre caché ? Et n’abandonner à la curiosité des organismes privés ou publics que la part du feu : ce qu’on est contraint de leur livrer en échange des services indispensables ?

Après tout, les Inquisiteurs aussi voulaient le bonheur des hommes et des femmes, et leur dilution optimale dans une communauté religieuse uniformisée. Au besoin, ils faisaient même monter leur âme des bûchers vers la grande communion divine. Nos inquisiteurs modernes, ce sont les enquêteurs (les deux mots sont des doublets), ceux des instituts de sociologie, des études de marché, des fichiers de police. Eux aussi nous interrogent pour notre bien et nous aident à conquérir, statistiquement, notre salut social, économique, politique.

Pour autant que nous en soit conservé le goût, il nous reste à clôturer de notre mieux le jardin secret de notre esprit, de notre cœur, de notre conscience. Il importe peu qu’on y trouve des herbes communes ou des plantes rares, des espèces vénéneuses ou curatives, de la pierre, du sable, de l’eau. C’est notre affaire. Ce devrait être notre affaire, comme de le protéger.

Ce qui est sûr, c’est ce que ce jardin secret ira en se rétrécissant. Les menaces l’épargnent si peu qu’il conviendra de l’enfermer bientôt on ne sait où, peut-être dans des caves profondes où ne fleurira plus que l’inquiétude. Viendront alors y épier non les micros et les appareils photographiques à longue distance, mais les instruments d’investigation psychologique dont les découvertes font les choux gras de trop d’explorateurs. À cette curiosité, il leur est déjà possible de nous soumettre à notre insu.

Les gouvernements, nous dit-on, ont mis à l’étude des moyens de protection de la vie privée. Il serait naïf de trop croire à leur efficacité, et raisonnable de réserver un reste de confiance à des efforts individuels.

Depuis trop longtemps, les droits de la personne ne sont plus revendiqués, ni même défendus, que sur le plan de l’idéologie politique. L’autonomie psycho-morale de chacun est devenue secondaire. La plupart de nos contemporains ont fait ce qu’il fallait pour qu’il en soit ainsi. Ils seraient mal venus à présent de se lamenter.

Préserver sa vie personnelle en n’abandonnant au molosse que des miettes de soi-même, ce n’est pas une tâche aisée. Mais quiconque accorde du prix à sa propre sauvegarde ne pourra s’y dérober. Besogne de chaque jour, qui réclame tant de courage, et une telle stratégie, qu’on devra bien excuser ceux qui n’en viendront pas à bout, donc qui s’exposent à en souffrir le plus.

Par consolation moins que par fierté, répétons-nous que les manipulateurs indiscrets ne peuvent avoir accès qu’à ce qui, de nous-même, ne sera jamais l’essentiel. Voilà tout ensemble l’alpha et l’oméga de leur demi-échec, donc de notre demi-réussite. Il dépend de chacun, partout et toujours, de protéger ce qui le rend incommensurable à n’importe quel autre, irréductible à des schémas généraux, irremplaçables dans la valeur de son individualité secrète.

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Informations complémentaires

Année

2011

Auteurs / Invités

Roger Chif

Thématiques

Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Vie privée