Le cri de la hulotte. Dix ans de participation belge à une guerre illégale, ignoble, inutile…

Christian Du Pré

 

UGS : 2013013 Catégorie : Étiquette :

Description

En mars 2002, le gouvernement belge décidait de participer à l’ISAF (International Security and Assistance Force). Cette petite force d’occupation de l’Afghanistan avait été créée en décembre 2001, lors de la Conférence de Bonn, sous l’égide de l’ONU, mise devant le fait accompli de l’invasion de ce pays par les États-Unis, qui avaient chassé du pouvoir leurs anciens alliés, les talibans. Elle avait pour mission d’y maintenir la paix et 1a sécurité en occupant la région de Kaboul. Mais, à partir de 2003, l’OTAN allait prendre progressivement le contrôle de l’ISAF, en violation des accords conclus à Bonn et en violation de sa Charte fondatrice, puisque l’Afghanistan se trouve hors de la zone atlantique. Elle allait en même temps renforcer considérablement son contingent pour transformer cette force de paix en une armée d’occupation et de lutte sanglante contre le « terrorisme » – terme vague incluant n’importe quelle action de résistance – aux côtés des troupes américaines engagées, elles, dans l’opération Enduring freedom. Alors que sa participation à l’ISAF consistait d’abord en un modeste appui logistique, la Belgique décida cette année-là de la renforcer en y envoyant progressivement jusqu’à six cent vingt-six soldats et six chasseurs-bombardiers F16. Cela, sans le moindre débat parlementaire.

Mais l’illégalité de cette guerre existait dès l’origine du conflit. Les attentats du 11 septembre 2001 servirent, en effet, de prétexte pour attaquer, quelques semaines après, l’Afghanistan, jugé coresponsable avec Oussama Ben Laden et son réseau Al Qaïda, de cette attaque au cœur même des États-Unis. Cependant ceux-ci ne purent jamais fournir de preuve de l’implication ni de l’Afghanistan ni de Ben Laden dans ces actions terroristes. Ainsi le FBI ne rechercha jamais ce dernier – avant son exécution extra-judiciaire du 2 mai 2011 – que pour les seuls attentats perpétrés contre les ambassades américaines de Nairobi et de Dar Es Salam le 7 août 1998. De plus les talibans, maîtres du pays, proposèrent par deux fois aux autorités américaines de leur livrer Ben Laden si elles leur fournissaient les preuves de son implication. En vain.

Le 12 septembre 2001, lendemain des attentats meurtriers, le Conseil de l’OTAN promit d’apporter aux États-Unis le soutien solidaire de tous ses membres, en vertu de l’article 5 de sa Charte « s’il s’avère que les attaques contre les États-Unis ont été lancées depuis l’étranger contre la zone Nord-Atlantique. » La résolution soumettait donc l’emploi de la force armée contre l’Afghanistan à l’administration de preuves de l’implication de ce pays dans les attentats. Les États-Unis se trouvaient donc au pied du mur : ils devaient convaincre leurs alliés de l’existence d’un complot fomenté depuis l’Afghanistan par Ben Laden et Al Qaïda. Et le « miracle » se produisit le 2 octobre 2001 avec la production, devant l’OTAN, du rapport d’un haut fonctionnaire du département d’État américain, Frank Taylor, qui prétendait établir formellement l’existence de ce complot. Mais ce rapport, classifié secret, ne fut jamais publié !

Cinq jours à peine après ces « révélations » étranges, les premières frappes aériennes s’abattaient sur l’Afghanistan avec le soutien de l’OTAN, mais sans aucune « couverture » légale de l’ONU. En effet, les deux résolutions du Conseil de Sécurité faisant suite aux attentats (les résolutions n° 1368 du 12 septembre et n° 1373 du 28 septembre) condamnaient certes ces actes et demandaient, entre autres, que tout soit mis en œuvre pour en identifier les auteurs et les poursuivre en justice ; elles demandaient aussi qu’aucun pays ne prête assistance, notamment financière, au terrorisme… Mais, en aucun cas, elles n’autorisaient l’invasion et l’occupation de l’Afghanistan.

Une autre question troublante se pose : celle du calendrier. Les experts militaires sont tous d’accord pour affirmer qu’il est totalement impossible de mettre sur pied une opération militaire d’une telle envergure en moins d’un mois. Il faut donc supposer que l’invasion de l’Afghanistan était programmée bien avant le 11 septembre 2001, au moins par les États-Unis et le Royaume-Uni, qui furent les premiers à intervenir. Plusieurs faits confirment cette hypothèse. Ainsi une semaine après les attentats, un diplomate Pakistanais déclarait à la BBC que des officiels américains lui avaient annoncé, dès juillet 2001, qu’une action militaire aurait lieu à la mi-octobre. Par ailleurs – étrange coïncidence ! – les Britanniques avaient massé sur la côte d’Oman vingt-quatre mille hommes et du matériel lourd pour de gigantesques manœuvres – l’opération Swift Sword – dès le mois d’août 2001.

Mais si l’Afghanistan et les talibans ne portaient aucune responsabilité dans les attentats anti-américains du 11 septembre, pourquoi cet acharnement contre ce pays de vingt-huit millions d’habitants, parmi les plus pauvres du monde ? Pourquoi, depuis plus de dix ans, ce bain de sang orchestré par les forces coalisées de l’OTAN ? Pour répondre à la question, il faut se référer à la doctrine américaine d’hégémonie mondiale élaborée depuis la fin des années 1990. L’un des premiers à l’avoir clairement énoncée est Pol Wolfowitz. En 1992, ce conseiller au Pentagone, dans un rapport intitulé Defence Planning Guidance déclarait notamment : « Les USA doivent empêcher toute puissance hostile de dominer des régions dont les ressources lui permettraient d’accéder au statut de grande puissance ». Et : « [Il faut] décourager les pays industrialisés avancés de toute tentative visant à défier notre leadership ou à renverser l’ordre politique et économique établi. » En 2001, il devint l’un des conseillers les plus écoutés du président George Bush junior.

De quelles régions essentielles à l’hégémonie américaine mondiale parlait-il ? C’est une autre tête pensante de la stratégie géopolitique américaine, Zbigniew Brzezinski, qui allait définir ces vastes territoires que les États-Unis devaient contrôler impérativement. Cet homme fut le conseiller du président Carter avant de devenir celui du président Obama. Dans divers essais, il allait développer les thèses de domination américaine d’un vaste territoire appelé l’Eurasie, comprenant en gros l’ancienne Union soviétique, ses « satellites » européens et les pays limitrophes de l’« empire soviétique » jusqu’à la Chine. Dans Le Grand Échiquier (1997), il écrivait: « Comment en particulier prévenir l’émergence d’une puissance eurasienne dominante qui viendrait s’opposer à eux ? Tels sont aujourd’hui les problèmes essentiels qui se posent aux États-Unis s’ils veulent conserver leur primauté sur le monde. » Et plus loin : « L’Eurasie demeure […] l’échiquier sur lequel se déroule le combat pour la primauté globale. […] La tâche la plus urgente consiste à veiller à ce qu’aucun État, ou regroupement d’États, n’ait les moyens de chasser les États-Unis d’Eurasie ou d’affaiblir leur rôle d’arbitre. » Dans Le Vrai Choix (2004), il précisait sa pensée sur l’Eurasie : « On dénombre environ septante-cinq pour cent de la population mondiale en Eurasie, ainsi que la plus grande partie des richesses physiques, sous forme d’entreprises ou de gisements de matières premières […] Les trois quarts des ressources énergétiques connues y sont concentrées […] L’Eurasie demeure le seul théâtre sur lequel un rival potentiel de l’Amérique pourrait éventuellement apparaître. La longévité et la stabilité de la suprématie américaine sur le monde dépendront entièrement de la façon dont ils manipuleront ou sauront satisfaire les principaux acteurs géostratégiques présents sur l’échiquier eurasien » .

 Dans cette volonté de dominer le monde, l’Afghanistan constituait donc un territoire-clé de cette Eurasie à cause des gigantesques réserves de pétrole et de gaz naturel de la mer Caspienne toute proche. Aussi, même si les attaques atroces du 11 septembre n’étaient pas souhaitées par la classe politique américaine, on peut dire cyniquement parlant qu’elles tombaient à point nommé pour servir les desseins hégémoniques des États-Unis. En effet, le 11 janvier 2001, soit huit mois avant ces terribles événements, Donald Rumsfeld, futur secrétaire d’état à la Défense de l’administration Bush, écrivait, dans un rapport de la commission qu’il présidait sur l’évaluation de l’organisation et de la planification de la sécurité des États-Unis en matière spatiale, ces phrases étonnamment prémonitoires :

« L’histoire est pleine de situations dans lesquelles on a ignoré les avertissements et résisté au changement jusqu’à ce qu’un événement extérieur, jugé jusque-là ‘ improbable ’, vienne forcer la main des bureaucraties réticentes. La question qui se pose est de savoir si les États-Unis auront la sagesse d’agir de manière responsable et de réduire au plus vite leur vulnérabilité spatiale. Ou bien si, comme cela a déjà été le cas par le passé, le seul événement capable de galvaniser les énergies de la nation et de forcer le gouvernement des États-Unis à agir doive être une attaque destructrice contre le pays et sa population, un ‘ Pearl Harbor spatial ’. Nous avons été alertés, mais nous ne sommes pas en alerte. »

Si, comme nous venons de le montrer, cette guerre est illégale, elle est aussi ignoble à plus d’un titre. D’abord parce qu’elle a mis au pouvoir un régime corrompu où les narcotrafiquants font la loi : l’Afghanistan produit nonante-trois pour cent de l’opium consommé dans le monde, et cette production, à elle seule, contribue pour septante pour cent au PIB du pays ! À la tête de celui-ci, le président Ahmid Karzaï n’est qu’un fantoche entre les mains des États-Unis. Son demi-frère, Ahmed Wali Karzai, un des plus puissants narcotrafiquants du pays, assurait, avant son assassinat en juillet 2011, la sécurité de la province de Kandahar, à l’aide de troupes de truands racketteurs, en échange de l’impunité totale pour ses opérations de trafic international d’héroïne vers l’Europe, l’Iran et les États-Unis. S’il est totalement soumis à l’OTAN, Karzaï a les mains libres pour régner en despote sur son peuple. Le régime de la République islamique d’Afghanistan n’est guère différent de celui des talibans, avec lesquels Karzan a d’ailleurs largement collaboré. Ainsi la nouvelle constitution établit qu’aucune loi ne peut être contraire à la charia. La surveillance religieuse des citoyens afghans est assurée, comme du temps des talibans, par un « Ministère du Vice et de la Vertu » et condamne notamment des femmes à de lourdes peines de prison pour « activités sexuelles interdites », c’est-à-dire pour adultère, mais aussi pour avoir été violées ! Les autres institutions afghanes sont aussi profondément touchées par la corruption et le crime. Selon Human Right Watch, septante pour cent des membres du Parlement devraient répondre de crimes de guerre. Parmi les institutions les plus corrompues et inefficaces du régime figurent également la police et la justice. Un rapport de l’ONU établit que « la corruption et le clientélisme semblent toucher la police de manière particulièrement grave.» Quant à la justice, elle souffre « de corruption institutionnalisée. » Une résolution du Parlement européen estime que le système judiciaire « n’est toujours pas capable de garantir des procès équitables et que la police n’est pas précisément caractérisée par son respect des droits de l’Homme. »

Ignoble aussi est la façon dont est menée par les Américains (et, depuis 2006, par l’OTAN dans son ensemble) la soi-disant « guerre contre le terrorisme ». On a vu s’y multiplier les crimes de guerre avérés contre les combattants afghans. Ainsi la prise de la ville de Kunduz par la coalition anti-talibans, le 23 novembre 2001, fit huit mille prisonniers dont cinq mille furent massacrés de diverses manières durant leur transfert au camp de Sheberghan et au moment de leur incarcération, sous le regard complaisant d’une quarantaine de soldats américains qui supervisaient l’opération. Un grand nombre de civils afghans ont également été les victimes de frappes aériennes aveugles, qui constituent de véritables crimes contre l’humanité. Le 4 mai 2009 le bombardement de Bala Buluk tua plus de cent hommes, femmes et enfants, autant que celui de Kunduz, le 4 septembre 2009. De plus les mercenaires des sociétés militaires privées multiplient les exactions contre des civils. Enfin les soldats américains jouissent d’une immunité quasi totale pour leurs crimes, les États-Unis ayant refusé de reconnaître la « Cour pénale internationale », créée par l’ONU. Par ailleurs, dans un document daté du 6 août 2006, Amnesty International constatait que « Les violations des droits humains perpétrées par la suite par les États-Unis dans la ‘ guerre contre le terrorisme ’ sont devenues systémiques, et des techniques d’interrogatoire qui violent l’article 3 commun [aux quatre Conventions de Genève de 1949, qui interdit la torture et les traitements cruels, inhumains ou dégradants NDLR] ont été autorisées. Par exemple, le même genre de techniques autorisées fin 2002 par le Secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, pour servir à Guantánamo étaient utilisées en Afghanistan. » Et d’ajouter : « Bien que certains soldats aient été poursuivis au titre du Code uniforme de justice militaire, on est sérieusement préoccupé, comme l’ont récemment indiqué le comité de l’Onu contre la torture et le Comité des droits de l’Homme, par le caractère inadéquat des enquêtes sur ces atteintes et la clémence des sentences. »

Enfin, si l’on se réfère aux buts officiels poursuivis par la coalition, c’est-à-dire éradiquer le terrorisme international et sortir l’Afghanistan de son sous-développement économique et humain, le bilan est catastrophique. Cette guerre, qui a déjà coûté plus de cinq cents millions d’euros à la Belgique, n’a fait qu’accentuer la haine d’un nombre toujours plus grand de musulmans à l’égard de l’Occident et que grossir les rangs des fanatiques prêts à en découdre avec lui. Le « printemps arabe » semble de plus en plus confisqué par des fondamentalistes arriérés en Lybie, en Égypte, en Tunisie… En Syrie, leur présence dans les forces insurgées est chaque jour plus forte. Et de nouveaux foyers de violence islamiste apparaissent en Afrique centrale, comme au Mali.

En Afghanistan même, la guerre n’a fait qu’aggraver la situation humanitaire et n’a pas apporté les réformes démocratiques promises. En septembre 2006, la députée afghane Malaja Joya décrivait ainsi la situation de son pays : « Le gouvernement américain a effectivement renversé le régime des talibans, avec son esprit médiéval et ses maîtres d’Al Quaïda. Mais, ils ont permis que l’Alliance du Nord accède à nouveau au pouvoir. Ce groupe ressemble aux talibans sur le plan des croyances, et ils sont aussi brutaux et anti démocratiques que les talibans. Parfois encore pires. En décembre 2003, à titre de représentante à la grande assemblée, j’ai parlé de la criminalité de l’Alliance du Nord, et des dangers auxquels ils exposeraient l’Afghanistan. Mais aujourd’hui, même l’ONU accepte que l’Afghanistan devienne un narco-État sous leur régime. Il faut que je vous dise que malheureusement, la situation désespérée du peuple afghan n’a pas changé. Lorsque le pays tout entier vit à l’ombre de l’arme à feu et des seigneurs de guerre, comment ses femmes peuvent-elles jouir des libertés les plus fondamentales ? Contrairement à la propagande diffusée par certains médias dans l’Ouest, les hommes et les femmes en Afghanistan n’ont pas été « libérés » du tout. J’aimerais vous décrire la réalité de mon pays en pleine crise, même s’il ne s’agit que de la pointe de l’iceberg. Selon les Nations unies, c’est un pays qui fait face à une crise de santé qui est considérablement pire que celle occasionnée par le tsunami. Sept cents enfants et entre cinquante et septante femmes meurent chaque jour, faute de services de soins de santé. Le taux de mortalité des mères et des enfants est encore très élevé : entre mille six cents et mille neuf cents femmes sur cent mille meurent en couches. L’espérance de vie est inférieure à quarante-cinq ans. Chez les femmes afghanes, le taux de suicide est terriblement élevé. Selon un sondage récent effectué par UNIFEM, soixante-cinq pour cent des cinquante mille veuves à Kabul voient le suicide comme la seule issue pour s’échapper de la misère noire dans laquelle elles se trouvent. De plus, le sondage prouve que la majorité des femmes afghanes sont victimes de violence psychologique et sexuelle. Dans un pays qui a besoin d’énormément d’efforts de reconstruction, quarante pour cent de la main-d’œuvre est au chômage, et une vaste majorité vit au-dessous du seuil de pauvreté. L’Afghanistan se classe cent septante-cinquième sur les cent septante-sept pays de l’indice du développent humain de l’ONU.»

Il y a pourtant deux grands gagnants dans cette « boucherie » afghane. D’abord les États-Unis qui, même s’ils retirent progressivement leurs troupes, ont réussi à implanter en Afghanistan un régime à leur botte permettant de leur assurer le contrôle de cette fameuse zone d’Eurasie essentielle pour leur hégémonie mondiale. En second lieu, travaillant main dans la main avec les premiers, il y a le redoutable lobby militaro-industriel : pour financer cette guerre, plus de mille deux cents milliards de dollars sont tombés dans son escarcelle.

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Christian Du Pré

Thématiques

Afganistan, Conflits, Géopolitique, Islamisme, Réflexions à propos de l'islam