Le cosmos et son agencement

Dominique Bockstael

 

UGS : 2011019 Catégorie : Étiquette :

Description

Depuis que l’homme est apparu sur la terre, le spectacle qui s’offre autour de lui et au-dessus de lui présente en gros les mêmes traits : autour de lui, un horizon circulaire ; au-dessus de lui, la voûte hémisphérique du ciel. Cette terre et ce ciel, les croyances primitives en font le théâtre de mythes, le champ d’action d’êtres surnaturels, omnipotents, exerçant sur les êtres d’ici-bas des influences favorables ou néfastes, inspirant aux hommes le respect, la crainte, l’adoration. Une telle attitude vis-à-vis du monde extérieur se résout en un univers assujetti au caprice de forces aveugles, hostiles ou bienveillantes ; une telle attitude a pour effet de créer dans les esprits une vue toute subjective de la nature et d’engendrer une conception affective de l’univers, une conception selon laquelle l’homme-sujet et l’univers-objet sont confondus en un système désordonné d’actions et d’influences réciproques. Cette représentation du monde est celle des primitifs d’aujourd’hui ; elle a été celle des peuples du passé pendant d’innombrables millénaires ; elle était encore celle des peuples de l’Antiquité qui, de la Chine à la Méditerranée, avaient pourtant atteint un haut degré de civilisation.

À cette image séculaire, stéréotypée d’un monde peuplé de monstres et régi par des puissances arbitraires, s’est substituée en Grèce, il y a vingt-cinq siècles, l’image d’un monde ordonné, régi par des lois que la raison peut chercher et connaître : au VIe siècle avant notre ère, les pythagoriciens donnent à l’univers la dénomination de Cosmos, terme qui s’applique chez les Grecs à l’ordre politique et social d’un État bien constitué soumis à des lois justes et raisonnables. La conception du monde matériel devenait ainsi une sorte de projection sur l’univers de l’harmonie devant régner dans toute communauté qui veut vivre et se perpétuer dans le bonheur et dans la paix. Ainsi, les conceptions mythiques des peuples préhelléniques ont fait place, par l’apport du génie grec, à un système rationnel qui marque un des jalons les plus importants du progrès humain.

Si nous prenons comme point de départ dans le temps la date de l’an 1000 avant notre ère, nous constatons que la conception du monde est à peu près la même chez tous les peuples sur lesquels nous sommes renseignés par des documents. Les civilisations du Proche-, du Moyen- et de l’Extrême-Orient, déjà si brillantes sous bien des rapports, gardent encore sur l’univers des idées frustes strictement conformes aux apparences immédiates ; aucun effort n’apparaît pour dégager des faits observés une théorie quelconque, un quelconque essai d’explication. On s’en tient au témoignage direct des sens : la terre est un disque aplati flottant sur l’eau, couverte d’une cloche par la coupole du ciel qui porte les astres.

Donnons, à titre d’exemples, les traits particuliers dont quelques peuples anciens ont esquissé ce thème universel. En Mésopotamie, la terre est une montagne creuse flottant sur l’océan : le creux est le pays des morts ; sur la voûte céleste, solide et fixe, circulent dans des chars les astres-dieux. Le ciel, d’épaisseur indéfinie, se creuse d’une immense caverne qui contient les eaux d’en haut. Pour les Égyptiens, la terre est assimilée à l’étroite bande formée par la vallée du Nil ; le ciel est une mer sur laquelle le soleil et les astres voguent durant le jour de l’est vers l’ouest ; d’où l’existence, sous terre, d’un second Nil qui coule dans une vallée obscure, par où le soleil et les astres retournent pendant la nuit vers l’Orient ; la terre est entourée d’un océan appelé le grand cercle. Les Hébreux conçoivent le monde, considéré comme fini et limité, sous la forme d’un disque plat, au-dessus duquel s’étend le ciel, tandis qu’au-dessous se trouvent les abîmes ; les eaux souterraines sont en communication avec les mers et donnent naissance aux sources et aux fleuves ; le firmament est une voûte solide, au-dessus de laquelle sont les eaux supérieures qui donnent les pluies. Dans les hauteurs se meuvent les astres. Pour les Chinois anciens, le temps, qui procède par révolutions cycliques, est de forme ronde, par opposition à l’espace, qui est carré ; la terre est carrée ; elle est bordée de quatre mers ; aux quatre coins de l’espace se dressent des piliers qui supportent un dais circulaire formant le ciel. Enfin, les textes de l’Inde antique présentent au centre de la terre-disque une haute montagne, le mont Méru, derrière laquelle le soleil disparaît la nuit. Autour du Méru sont quatre quadrants, dont l’un est formé par l’Inde elle-même ; autour de ce continent se succèdent sept océans et sept continents concentriques.

Chez les Grecs de l’époque primitive, et jusqu’au seuil de l’époque classique, nous rencontrons des représentations analogues.

Selon la conception d’Homère, la terre est un disque entouré par le large fleuve Océan, le ciel est une cloche qui les recouvre, et dont la hauteur paraît double de celle du mont Olympe. Entre la terre et la voûte céleste, il y a l’air, avec les nuages, puis l’éther qui confine à la voûte et où se meuvent, à leur gré, les dieux et les astres. Les astres issus de l’Océan s’y replongent à leur coucher ; le soleil se lève à l’est, parcourt le ciel vers l’ouest où, le soir, il se met à voguer sur le fleuve Océan pour retourner à l’est, d’où il reprend sa trajectoire diurne dans le ciel ; dans les profondeurs de la terre sont creusés l’Hadès, et plus bas le Tartare, séjour des morts. Un siècle après Homère, Hésiode, auteur d’une Théogonie célèbre, professe une cosmologie analogue : l’univers est une sphère coupée en deux par le disque de la terre ; en haut, le ciel, en bas, le Tartare, dont la profondeur est ainsi égale à la hauteur du ciel.

Bien des poètes ultérieurs perpétueront cette image primitive, que la conscience populaire n’abandonnera d’ailleurs, ni dans l’Antiquité, ni au Moyen Âge. Notons aussi que le nom prestigieux d’Homère pèsera considérablement sur le développement littéraire et intellectuel de la Grèce. Son œuvre devint pour les Grecs une sorte de Bible où certains prétendaient trouver la somme de toutes les connaissances. Cette « homérolâtrie » a exercé parfois une influence néfaste sur le progrès scientifique et il est arrivé que de véritables savants se sont laissé égarer dans leurs recherches par l’emprise fascinante du divin aède. Mais d’autres, heureusement, n’ont pas cédé au charme, ou plutôt, tout en admirant les fables séduisantes du poète qui enchantait leur imagination, ils n’ont pas laissé celle-ci les détourner de leurs investigations du réel.

Quoi qu’il en soit, les diverses variantes de cette image primitive du monde, qui se réduisent toujours au même schéma, sont à la base des mythes cosmogoniques babyloniens et sémitiques, égyptiens, égéens et hellènes, dont les poèmes homériques et la Théogonie d’Hésiode traduisent encore les réminiscences.

De ces systèmes archaïques, les Grecs vont évoluer vers des conceptions qui se dégagent progressivement du mythe pour se muer en notions positives et rationnelles. Et c’est ainsi que nous assistons, vers la fin du VIIe siècle, à un phénomène absolument nouveau dans l’histoire de l’humanité. Sur un point de la côte ionienne d’Asie Mineure, occupé par des Grecs, une ville florissante, la riche et active Milet, voit naître une série de personnages dont les noms inaugurent un cortège prestigieux de pionniers et de chercheurs. Milet était le foyer le plus effervescent de ce pays des Ioniens qui, selon Hérodote, « vivaient sous le plus beau ciel et dans le meilleur climat que l’on connaisse ». Aux avantages du climat s’ajoutaient ceux d’une position géographique admirable, au carrefour des grandes routes de terre et de mer, au carrefour aussi des courants culturels qui véhiculaient la pensée et l’art de l’Orient. Ces routes et ces courants les mettaient en communication avec les centres dominants du monde civilisé : Égypte, Phénicie, Lydie, Perse, Mésopotamie. Il n’est pas douteux que les contacts multiples et variés avec ces différents foyers de culture ont joué un rôle décisif dans l’éclosion du mouvement intellectuel dont les Grecs furent les initiateurs. Mais il est difficile d’apprécier dans quelle mesure ces influences peuvent aider à expliquer la révolution que constitue l’apparition de l’esprit scientifique, le passage du mythe au rationnel, du savoir sacerdotal à la pensée laïque. Il est certain que les Grecs ont puisé à pleines mains dans le trésor accumulé au cours de longs siècles par les Égyptiens dans le domaine de l’arithmétique. Mais ces notions, tout empiriques, étaient, tant en Égypte qu’en Mésopotamie, au service d’une royauté ou d’une caste ; elles étaient, d’autre part, pour autant que nous puissions en juger, de caractère purement utilitaire. Les Grecs ont emprunté, certes, mais ce qu’ils ont emprunté subit, de leur fait, une véritable transmutation : ils ont emprunté des techniques, des recettes, mais il est moins sûr qu’ils aient emprunté des idées.

Des études faites depuis un demi-siècle se sont attachées à déterminer les conditions qui ont permis, dans le monde grec des VIIe–VIe siècles, la transition des représentations mythiques à la pensée rationnelle. Il faut d’abord souligner, dans le cadre des transformations sociales et politiques, un double facteur qui favorise l’individualisme et le sentiment de liberté : l’absence d’une monarchie de type oriental et d’une caste de prêtres gardienne des traditions. Au seuil du VIe siècle, les Grecs étaient les citoyens de cités libres et autonomes, tandis que les Orientaux étaient les sujets d’un despote absolu d’essence théocratique. Divers autres facteurs tendent à promouvoir la libération de l’esprit : l’introduction du calendrier et de l’écriture alphabétique qui se révèlent des instruments de portée considérable pour l’expression des idées ; la laïcisation du droit a pour effet de dégager la propriété collective ; l’essor du commerce et de la navigation oriente la pensée vers le pratique. Une économie mercantile naît de la diffusion de la monnaie qui, à la notion concrète du troc, substitue celle d’une valeur abstraite interchangeable à loisir. C’est sous l’action combinée de ces facteurs que se sont formés et le milieu social et l’ambiance intellectuelle où s’opère cette sorte de mutation de la pensée qui marque le passage entre le mythique et le rationnel.

C’est donc à Milet que l’aventure commence. C’est là que fleurit, aux VIIe et VIe siècles, l’école dite milésienne ou ionienne, illustrée surtout par les noms de trois grands physiologues (c’est-à-dire, investigateurs de la nature) : Thalès, Anaximandre, Anaximène. Ce qui distingue ces chercheurs c’est que, contrairement aux prêtres orientaux, seuls dépositaires du savoir, ils ne sont pas chargés par une autorité politique ou religieuse de traiter de questions spirituelles ; mus par leur propre curiosité, ils n’hésitent pas à communiquer à d’autres laïcs les résultats de leurs investigations. Comme Hésiode dans la Théogonie, ils s’attachent à résoudre le problème des origines et l’agencement de l’univers. Mais pour eux, la solution ne se trouve pas dans le mythe : dès le début de la réflexion ionienne, la terre et le ciel se dégagent de leurs attaches mythiques et se dépouillent de leur caractère sacré. Le savant anglais A.D.F. Kitto conte l’anecdote d’un philosophe chinois à qui l’on demandait sur quoi repose la terre : « Sur une tortue », répond le philosophe. « Et sur quoi repose la torture ? »– « Sur une table. » – « Et la table, sur quoi repose-t-elle ? » – « Sur un éléphant. » – « Et sur quoi repose l’éléphant ? » – « Ne sois donc pas si curieux ! » dit le philosophe. Cette réponse, tout orientale, n’aurait pu satisfaire un physiologue grec. L’Oriental, en coupant court aux questions de son interlocuteur indiscret, signifie à ce dernier :

« Ne discute pas les opinions et les croyances léguées par une longue tradition ; ne cherche pas à sonder les secrets qui dépendent des dieux. »

Le Grec, lui, a voulu savoir, et très vite, il a trouvé une solution ; non pas peut-être une « la » solution, mais une solution qui ne fît plus aucun appel à l’irrationnel ou au merveilleux.

Le premier Milésien, Thalès, n’apporte aucune vue originale sur le plan de la cosmologie. Pour lui, comme pour Homère, la terre est toujours un disque qui flotte sur l’eau et surmonté d’une cloche d’air. Ce qui fait son originalité – et en fait le véritable initiateur de l’esprit nouveau – c’est qu’il est le premier à avoir posé, sous une forme affranchie de mythologie, la question de la constitution matérielle du monde, de s’être demandé de quoi le monde est fait, d’avoir affirmé qu’il est fait d’une substance unique qui, sous l’infinie diversité des apparences, est et reste toujours la même : cette substance, selon Thalès, est l’eau, dont les transformations, soit dans le sens d’une évaporation, soir dans le sens d’une condensation, produisent les innombrables aspects que prend à nos yeux le monde matériel. L’idée de Thalès sera reprise par tous ses successeurs qui, chacun à sa manière, proposeront une solution au problème du substrat de l’univers : pour Anaximandre, ce sera l’apeiron (ce qui, indéterminé, n’étant aucun des éléments connus, n’a pas de limites bien définies, et dont proviennent toutes choses) ; pour Anaximène, ce sera l’air ; pour Héraclite, le feu ; pour Anaxagore, les substances constituantes seront aussi nombreuses que les corps eux-mêmes ; pour Empédocle, ce seront quatre substances irréductibles : la terre, l’eau, l’air et le feu ; pour Démocrite, ce seront les atomes… Mais l’examen de toutes ces doctrines sortirait du cadre de cette étude.

Quoi qu’il en soit, en soutenant que la matière primordiale est l’eau, Thalès exprime pour la première fois

« l’idée de l’unité de l’univers en fonction d’une substance sous-jacente non variante. Cette tendance à abstraire quelque chose de fixe du flux éternel des phénomènes persistera dans la pensée ancienne et aboutira finalement à la construction de modèles géométriques de l’univers, dans lesquels chaque objet a sa position déterminée, l’ensemble du système étant éternel. »

Avec le successeur de Thalès, Anaximandre, on assiste à un progrès remarquable pour le développement de la cosmologie. Auteur du premier modèle mécanique d’univers, il donne à la terre, non plus la forme d’un disque flottant sur l’eau, mais celle d’un tambour dont nous habitons la face supérieure. Cela n’est pas très original, mais la nouveauté audacieuse d’Anaximandre réside dans la position de la terre : s’il avait été à la place du philosophe chinois, et qu’un interlocuteur lui eût demandé : « Sur quoi repose la terre ? », il aurait répondu :

« Sur rien du tout ; la terre est un corps solide, suspendu, libre, isolé, dans l’espace où il se tient sans support, dans une position identique par rapport à toutes les extrémités de l’univers. »

Ce remarquable progrès d’abstraction signifie un pas de géant vers une astronomie à la fois rationnelle et positive. La conception d’Anaximandre entraîne une autre conséquence importante concernant la représentation de l’univers : le ciel n’est plus un hémisphère, mais une sphère entière qui entoure la terre de toutes parts. Quant à l’agencement de ce monde, Anaximandre imagine un système qui, s’il procède d’un souci d’explication rationnelle, n’en est pas moins assez laborieux. Trois roues, ou plutôt trois jantes de roues d’inégal diamètre et différemment inclinées, tournent autour de la terre ; ces jantes, enveloppées chacune d’une sorte de fourreau opaque, contiennent du feu, qui ne peut être aperçu qu’à travers des trous. La plus grande des roues est percée d’un seul trou, assez large, qui figure ainsi le soleil et en explique le mouvement ; la seconde jante est pourvue également d’une seule ouverture, plus petite, pour représenter la lune ; la troisième jante enfin est percée d’innombrables petits trous par où l’on aperçoit les planètes et les étoiles. Les éclipses sont dues à l’obturation partielle ou totale des ouvertures, les phases de la lune à des variations périodiques de forme. Tel est ce système qui nous semblera enfantin, mais qui, rappelons-le, est le premier essai d’explication rationnelle, conçu selon un modèle mécanique, de la disposition et des mouvements des corps célestes, avec le souci de distinguer les distances des divers éléments. Ajoutons enfin qu’Anaximandre, par ailleurs pionnier de la paléontologie et précurseur du transformisme, est aussi le premier à avoir conçu et réalisé une carte géographique rationnelle du monde habité.

Avec Anaximène, le troisième Milésien, nous revenons vers la conception antérieure de la terre-disque. Ce disque est un plateau qui comporte vers le nord un rebord montagneux fort saillant et qui repose sur l’air ambiant. Les astres et le soleil sont de nature terreuse, et c’est la rapidité de leurs mouvements qui fait qu’ils s’échauffent et s’enflamment ; la voûte du ciel est de l’air congelé, cristallisé et transparent ; les étoiles fixes sont rejetées aux confins du monde, plantés dans la surface concave de l’hémisphère céleste. Avec Anaximène apparaît pour la première fois la distinction des planètes : le soleil, la lune et les autres corps célestes sont, comme la terre, des disques de nature ignée qui évoluent autour de la terre. La disparition nocturne de certains astres, dont le soleil, s’explique non parce qu’ils tournent sous la terre, mais parce qu’ils s’éclipsent derrière le rebord septentrional de la terre. Anaximène expliquait les éclipses du soleil et de la lune par l’interposition de corps sombres qui errent dans l’espace. Cette explication, bien que fantaisiste, n’en est pas moins ingénieuse ; elle devait mettre sur la voie de l’explication véritable des éclipses, découverte au siècle suivant par le philosophe Anaxagore.

Les trois Milésiens dont il vient d’être question, et qui ont inauguré ce que l’on appelle la tradition ionienne, ont eu de nombreux successeurs qui ont eu, chacun, leurs conceptions personnelles. Car une des caractéristiques du génie grec est l’esprit individualiste, le non-conformisme, l’indépendance vis-à-vis de l’autorité. Chaque chercheur a voulu placer son mot, a proposé une solution aux problèmes les plus ardus. Cela est vrai surtout de ceux qui ont suivi l’impulsion des Ioniens, dont les gradeurs et les faiblesses se retrouvent chez leurs plus tardifs continuateurs : Démocrite, le fondateur de l’atomisme au début du IVe siècle, et même les épicuriens, comme Lucrèce vers le début de notre être, professent encore la conception de la terre plate. Avec les Ioniens, l’univers est conçu sur l’image de la machine, dont il est possible d’étudier le mécanisme et de saisir le fonctionnement : les divers éléments ont leur mouvement déterminé par des relations qu’aperçoit l’intelligence de l’observateur. En posant le problème de la constitution matérielle du monde, en cherchant à comprendre les phénomènes naturels d’où ils excluent l’action de forces magico-mythiques, les Ioniens peuvent être considérés comme les fondateurs de la science physique européenne et comme les initiateurs de la cosmologie positive et rationnelle.

Cependant, à l’époque où les premiers Ioniens cherchent ainsi à sonder les secrets de l’univers et à les expliquer par des causes naturelles, un autre foyer intellectuel s’ouvre à l’autre bout du monde grec. À la suite de l’avance perse qui menace la côte d’Asie Mineure, des groupes d’émigrants s’expatrient vers le lointain Occident, vers l’Italie méridionale et la Sicile. Parmi eux se trouvait l’énigmatique Pythagore, originaire de Samos, qui aurait fondé à Crotone une communauté, à la fois secte religieuse et école de philosophie. La doctrine pythagoricienne est caractérisée par un mysticisme qui contraste avec le positivisme des Ioniens. À la base de cette doctrine se trouve la mystique des nombres, selon laquelle toutes choses sont des nombres, qui ont une valeur symbolique. Mais ici aussi, à la mystique des nombres s’associe un intérêt croissant pour la « science » du nombre : l’étude des relations entre les nombres er les figures, la tentative d’exprimer par des nombres l’univers et ses mesures conduisent peu à peu aux véritables mathématiques, à l’arithmétique et à la géométrie qui, rationnelles en leur essence, seront un des plus beaux triomphes du génie grec. En ce qui concerne notre sujet, nous savons que Pythagore apporta en Grande Grèce la cosmologie ionienne ; mais aux explications mécaniques et positives de la pensée milésienne, le pythagorisme associa bientôt les vues abstraites de la géométrie théorique, qui voit dans le cercle et la sphère les figures les plus parfaites qui puissent convenir aux formes et aux mouvements des corps célestes. C’est Pythagore qui donne à l’univers le nom de cosmos, ensemble ordonné où règne l’harmonie des nombres et où les astres décrivent des trajectoires rigoureusement circulaires selon ses règles strictement déterminées. Cependant, c’est dans l’école pythagoricienne qu’est née l’idée de la sphéricité de la terre, et point n’est besoin d’insister sur l’importance capitale de l’hypothèse d’une terre sphérique pour les progrès ultérieurs de la cosmologie. Anaximandre avait fait de la terre un corps suspendu librement dans l’espace. Les pythagoriciens donnent à ce corps la forme sphérique : ces deux idées, que l’expérience vérifiera par après, se dressent au seuil du VIe siècle, comme deux phares qui guideront désormais les pionniers sur le chemin de la véritable astronomie. Mais un fait doit être souligné avec force : cette conception géosphérique n’est nullement pour ces promoteurs le résultat de l’observation positive. Le cosmos, l’univers dans son ensemble est sphérique parce que la sphère est le corps géométrique parfait, étant donné qu’il est à la fois fini et sans limites et qu’il renferme le plus de volume sous la superficie la plus réduite. La configuration sphérique donnée à l’univers a pu suggérer naturellement l’extension de cette forme à la terre. Mais ce postulat est un donné purement abstrait et spéculatif, qui ne fut adopté que pour des raisons d’ordre esthétique, de mystique et d’harmonie. Ajoutons d’ailleurs tout de suite que ce sera un Grec qui, deux siècles plus tard, se basant sur l’expérience, donnera la preuve scientifique de la sphéricité terrestre.

Cependant, les pythagoriciens, inspirés en partie par la cosmologie ionienne, mais bien plus encore par leur mystique du nombre et leurs préoccupations morales, élaborent un système du monde assez extraordinaire, dont l’image la plus achevée est due à un pythagoricien du Ve siècle, Philolaos. Dans ce système, le centre du cosmos est occupé, non par la terre, mais par un grand feu, le foyer central, autour duquel tournent dix corps célestes : l’anti-terre, ainsi appelée parce qu’elle est toujours en opposition avec la terre et invisible pour les habitants de notre hémisphère qui n’est jamais tourné vers le feu central ; viennent ensuite la terre, la lune, Mercure, Vénus, le soleil, Mars, Jupiter, Saturne, et la sphère des fixes. Les distances respectives de ces corps sont conformes à des proportions arithmétiques et musicales, où les nombres ont une valeur mystique fondamentale : c’est le principe de l’harmonie des sphères. C’est ainsi que l’anti-terre semble avoir été conçue pour porter le nombre parfait par excellence. Mais cette anti-terre se trouva aussi à point nommé pour expliquer les éclipses de lune. Constatons ici, comme il arrive tant de fois chez les Grecs, la combinaison des spéculations abstraites associées avec le souci de rendre compte des phénomènes par des explications rationnelles.

Ce qu’il faut noter surtout dans ce système, c’est que, pour la première fois, la terre qui, selon la tradition millénaire, est l’alma mater, l’assise inébranlable et le support solide de l’univers, est délogée de sa position centrale privilégiée, et devient un astre comme les autres. C’est là un premier pas vers l’héliocentrisme que nous verrons plus tard naître en Grèce. Notons enfin que cette géométrisation du cosmos s’accompagne de préoccupations morales, qui auront dans la suite un effet désastreux sur la marche de la connaissance positive de l’univers. Selon cette vue éthico-mystique, le cosmos est partagé en deux mondes distincts, en deux sphères nettement différentes par leur nature : entre la terre et la lune, c’est le monde sublunaire, où règnent l’air et le brouillard, où tout est soumis au changement et à la corruption ; au-delà de la lune, et jusqu’à la voûte étoilée des fixes, c’est le monde supérieur, domaine de l’éther, où tout est pur et incorruptible. Cette dualité de l’univers, dont le monisme des Ioniens avait affirmé l’unité matérielle, correspond à la dualité éthico-religieuse de l’âme et du corps, et l’on voit comment une telle conception dualiste du monde est susceptible de fausser la saine vision de la nature en sa totalité.

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Année

2011

Auteurs / Invités

Dominique Bockstael

Thématiques

Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Sciences