Le conseiller laïque serait-il un semeur d’interrogations dès qu’il centre son action sur l’écoute de l’autre ?

Marc MAYER

 

UGS : 2008028 Catégorie : Étiquette :

Description

Notre expérience de conseiller laïque nous a donné l’occasion d’entendre des patients ; mieux de les écouter. Aujourd’hui, on demande au médecin de réapprendre la place de l’intersubjectivité qui mène à l’approche holistique du patient. Mais tisser un lien social doit se faire aussi en ayant à cœur de prêter attention au besoin spirituel de l’individu souffrant, besoin qu’il faut désenclaver des réponses qu’en donnent les religions. Pour le conseiller moral qui travaille dans le domaine de la relation d’aide et de la laïcité philosophique, une approche libre exaministe du concept de spiritualité est de mise d’autant que le monde laïque est toujours méfiant quand on emploie des notions qui ont été largement utilisées dans le champ sémantique des religions. La réflexion du conseiller laïque porte sur la nécessité de développer une écoute active afin de déceler les valeurs et aspirations proprement humaines qui touchent les patients confrontés à la maladie et d’en tirer les pistes pour établir un partenariat entre soigné et soignant. Son approche s’inscrit philosophiquement dans le mouvement de laïcisation de notre société. Elle participe du modèle bio-psycho-social qui se développe dans la pratique médicale dès qu’elle s’inspire aussi des sciences humaines. Aussi, nous avons souhaité vous présenter cinq pistes qui sont autant de volontés : défendre une conception de vie, définir le religio, charpenter la laïcité, entendre les besoins spirituels et réfléchir la médecine.

1. Une conception de vie

Notre travail s’inscrit résolument dans une philosophie du sujet qui postule que le sacré dans l’homme, c’est l’amour de l’autre. Posant cela, dans le monde laïque, c’est assurément se déterminer comme un « semeur d’interrogations ». Nous ne qualifions pas pour autant le travail de conseiller laïque de « communautarien » au sens où l’entend Delruelle. Mais, reprenant sa qualification, nous dirons que l’adjectif le plus approprié serait : « communautarien-libéral ». En effet, l’objectif de notre approche est bien de se dégager de la religion, de désenclaver le spirituel du religieux, mais non de sortir du religio qui ne dit rien d’autre qu’être ensemble. Il s’agit de figurer un espace de liberté nouveau où peut s’exprimer le questionnement de l’humain quand on se sera souvenu que cette quête est irréductible à toute forme de savoir ou d’emprise. C’est bien de l’élaboration personnelle d’une conception de vie adogmatique qui se fonde sur l’expérience humaine, dont nous souhaitons comprendre la portée. Notre propos se situe donc sur le chemin d’un matérialisme de point de vue qui n’est résolument pas un point de vue matérialiste. Ce que montre, d’une certaine manière, Comte-Sponville quand il convient que le matérialisme athée a ses limites (le matérialisme n’est pas le nihilisme) et qu’il parle de fidélité ; fidélité qu’Onfray voudrait dépasser dans son Traité d’athéologie. Ce que précise Ferry qui, loin de parler de fidélité à une tradition morale, veut raisonner à partir des racines qui synthétisent les courants philosophiques qui sont constitutifs de notre société. Pour lui donc, l’humanisme laïque peut être transcendantal dans le sens où il nous démontre qu’il y a du divin en l’homme. On comprend les critiques qui sont apportées à Ferry, car de fait beaucoup de laïques se retrouvent dans une approche matérialiste (au sens philosophique du terme) lorsqu’ils souhaitent appréhender le sens qu’ils donnent à leur vie. C’est que, comme le montre Marcel Conche, être matérialiste, c’est penser sous l’horizon de la mort.

Mais la laïcité est plurielle. Le travail du conseiller laïque nous le fait apparaître. Nous estimons qu’il est possible de se dire athée, de prendre un athéisme de point de vue tout en s’inscrivant dans une philosophie du sujet dans laquelle l’humanisme transcendantal de Ferry a sa place. En effet, la pensée humaine se bâtit en intégrant le savoir technoscientifique et de l’expérience, mais aussi l’imagination et l’intuition. C’est évident, mais dire cela, c’est faire de la psychologie humaine, la seule porte d’entrée à une meilleure perception de ce que nous sommes. Il n’y a sans doute pas une voie. Nous avons voulu voir aussi ce qu’en disaient les scientifiques. Et, précisément, nous avons pu montrer que la science du cerveau, malgré le développement des techniques modernes, ne permet pas de fonder une approche matérialiste forte de l’élaboration de la pensée, des sentiments, de l’intuition… et en définitive de la spiritualité de l’homme. Assurément, connaissance limitée et interrogations toujours présentes entre matérialisme et spiritualisme, Missa nous le disait, quand il optait pour un dualisme de point de vue afin de parler de l’esprit-cerveau, dans sa globalité. En étudiant la spiritualité et les besoins spirituels comme paradigme de celle-ci, il nous a semblé, de la même manière que pour approcher l’esprit-cerveau, qu’il était possible d’aborder la spiritualité en adoptant un dualisme de point de vue qui ne soit pas un point de vue spiritualiste. L’humanisme transcendantal de Ferry répond à cette définition mieux que le matérialisme qui s’enferre dans un naturalisme qui voudrait se dire non dogmatique. C’est ainsi que nous avons trouvé intéressant que, partant du constat que l’éthique renvoie insensiblement à un au-delà de l’homme, Ferry voit une équivalence entre « éthique » et « spiritualité », qui n’a que peu à voir avec la question du Bien et du Mal, mais bien avec celle du sens ou du prix de la vie. Cette approche permet à Ferry de dire que l’éthique est la spiritualité : « La différence qui est faite entre la morale et l’éthique ou la spiritualité, c’est la différence entre la sphère du respect d’un côté et la sphère du sens de l’autre ».

Il est vrai aussi que le matérialisme philosophique s’il peut décréter la « mort de Dieu » parce qu’il affirme le primat de la matière, n’exclut pas nécessairement de prendre à cet égard un point de vue non dogmatique dans la mesure où il laisse des questions ouvertes. Peut-être peut-on dire avec Sojcher que la réponse à ces questions est une fiction qui fonctionne comme une transcendance, car on voit bien, avec Comte-Sponville, la difficulté de circonscrire ces questions ailleurs que dans la sphère de la morale. Nous pensons que tout l’humain ne se réduit pas au champ de la morale. C’est qu’au-delà de la morale, il y a une place pour la démarche spirituelle. Celle-ci repose sur la question de la dimension religieuse inhérente à l’esprit humain ; dimension dont il aurait besoin pour espérer, admirer, aimer, créer et se dépasser. Dimension qui s’insère dans cet espace que les neurosciences ne pourront peut-être jamais combler. Mais, comme Sojcher, nous pensons que le mot athée n’est pas adéquat, car il signifie une absence de Dieu. Prendre un point de vue athée, nous dirions, prendre un athéisme de point de vue « c’est prendre le risque du sens, de l’autonomie, de la responsabilité, de la laïcité et du bonheur. C’est être lucide et ouvert aux différences, à l’inconnu (qui n’est pas le Dieu inconnaissable), aux questions qui questionnent toujours et sans fin les réponses, à commencer par l’athéisme qui n’est jamais une réponse. L’homme a besoin d’une quasi-transcendance ».

Aussi, la démarche spirituelle vise à approfondir la compréhension de soi-même. Elle sera humaniste si elle vise à approfondir parallèlement la compréhension des autres. Elle sera laïque si elle peut concevoir que le questionnement sur le fondement du sentiment religieux – sentiment impossible à évacuer (?) – est personnel au point que chacun puisse le nommer comme il veut – ou ne pas le nommer. C’est en tous les cas l’homme comme tel qui fait figure de « sacré ».

Par-delà le bien et le mal, c’est toute la question de la possibilité d’une sagesse ou d’une spiritualité laïques qui se trouve posée. Nous pensons que c’est justement entre le besoin de se dépasser, le désir d’infini et la réalité des contingences que se situe l’écart dans lequel va s’engouffrer une dimension spirituelle propre à l’expérience personnelle de chaque individu. C’est aussi l’expérience de chacun de prendre conscience d’avoir vécu des moments tellement intenses qu’ils éveillent en nous des sentiments transcendant la vie.

Le spirituel serait donc le mouvement intérieur propre à chacun lui permettant de dépasser son moi et à le situer dans une perspective qui donne sens aux expériences de vie. À cet égard, même si Ferry ne donne pas au terme laïque celui de conception de vie (approche individuelle) que l’on rencontre en Belgique, son analyse nous semble pertinente, dans l’approche du besoin spirituel que nous menons : la spiritualité horizontale inclut le rapport singulier qui est privilégié, au lit du patient hospitalisé.

Là où le conseiller laïque pourra offrir un « regard-écoute horizontal » dans lequel le patient pourra déposer une attente : celle d’être perçu, dans sa globalité. C’est ainsi que nous avons exposé que le « regard-écoute horizontal » spécifique d’une écoute compréhensive répondant à l’attente du patient est un label de l’assistance morale.

2. Le religio

Aussi le religio n’est pas l’apanage des religions. Il se comprend par une stricte relation de quatre notions :

2.1. La liberté comme principe

La liberté de l’être humain est le principe de l’humanisme laïque. Elle fonde la responsabilité de l’homme, comme elle est sa conscience et sa volonté. Réfléchir par soi-même et agir demande un besoin de cohérence et d’objectivité, mais aussi la prise en compte de notre « moi » plus irrationnel (l’homme n’est pas que de raison) que l’on retrouve dans la sensibilité, les désirs, les aspirations humaines. C’est la liberté de son engagement pour des valeurs et pour les conséquences qui en découlent qui fait de l’homme un agent moral. Mais c’est aussi parce qu’au-delà de la morale l’homme se retrouve seul, qu’il entre dans le champ de la spiritualité.

2.2. Le sacré comme régulateur

Le sacré exprime l’intuition de quelque chose d’indéterminé propre à tout idéal. Il est d’abord ce qui permet à l’être humain d’accorder plus de respect et d’amour à un autre être qu’à lui-même ou de prix à une valeur. En ce sens, le sacré constitue une des faces de notre liberté comme celui de ses limites : l’éthique, la morale comme le droit ne sont, ici, pas très éloignés dès le moment où le sacré apparaît comme le régulateur de notre rapport à l’autre et à nous-mêmes. Il nous indique ensuite qu’il y a un au-delà de nous-mêmes que l’on voudra nommer ou non.

2.3. La transcendance comme besoin de reliance

La transcendance rend compte de notre désir et de notre capacité d’autodépassement. Elle nous mène à l’Autre qu’on ne veut ramener à soi. C’est ainsi que chaque individu trouve une harmonie entre le particulier qu’il représente et l’universel qu’il perçoit, dans l’altérité. L’individu s’est construit un noyau subjectif qui est le fruit et la conséquence de sa biographie, de ses expériences qui vont l’amener à préférer et à choisir telle ou telle valeur dans la visée d’une « vie bonne » telle qu’il la conçoit. Mais l’individu est également un être intersubjectif qui a intériorisé des valeurs communes, des règles « techniques » de savoir-faire et des normes qui l’amènent à construire son identité entre prescription et souveraineté.

2.4. La vérité comme quête de sens

La quête de l’homme consiste à chercher une vérité toujours à découvrir. Nous pensons, comme l’avait bien vu Kant, qu’existe en l’homme une exigence de vérité, de perfectionnement et de liberté, qui fait de lui un être toujours en autocréation, c’est-à-dire en devenir et en évolution. Pascal ne disait-il pas déjà : « L’homme passe l’homme » ?

3. Charpenter la laïcité

La laïcité ne peut se résigner à n’être qu’un pragmatisme. Poser cela, c’est pousser l’humanisme politique (que doit d’abord être la laïcité, dans son premier sens) dans une dimension plus individuelle (qu’elle sera dans un second sens), en reliance avec les autres (dans la synthèse que nous apporte la laïcité ouverte de l’éthique procédurale de la discussion) pour s’abstraire de ce que l’on est (sans en faire abstraction). Spiritualité laïque parce qu’elle considérera qu’il n’y a du sens que dans la relation intersubjective, ici et maintenant. Cette spiritualité de l’interrogation, de la compréhension des autres, du monde et de soi-même, dans la reliance, est susceptible de donner une dimension éthique à l’individualisme, parce qu’il s’agit précisément de valeurs, de sentiments, de significations existentielles, d’espérances individuelles et collectives. Même si elle a toujours été associée à des mythes, à des croyances qui donnent aux yeux des hommes un sens ultime à la vie et qui fondent leur religion, nous avons montré que la spiritualité religieuse (au sens où l’entendent les religions) n’est pas toute la spiritualité. Et si elle mène à la morale, ce qui n’est pas absolument obligé, nous avons montré que la morale religieuse n’était pas toute la morale. Par contre nous pensons que l’éthique, au-delà de la morale, est l’appropriation par l’homme des valeurs qui donnent sens à sa vie. N’est-ce pas parce justement les croyances ne sont plus le seul moteur indispensable à l’homme pour faire le bien autour de lui (et on a vu comment la religion chrétienne à utilisé la vertu de la « charité »…), que l’humanisme laïque en se voulant émancipateur pour l’homme doit y réintégrer la spiritualité ? Dire cela, c’est montrer qu’une morale de l’autonomie n’est pas une morale opportuniste reposant sur un consensus social : il est toujours à construire. C’est montrer, aussi, qu’une morale de l’autonomie n’est pas non plus une morale de l’orgueil qui divinise l’homme : il est plutôt désenchanté. C’est montrer, enfin, de manière pragmatique (et pourquoi pas en écoutant vivre les autres) qu’une morale en devenir qui ne constitue pas un système de valeurs homogène et prêt-à-porter ne confond pas spiritualité et spiritualisme, dont on retrouve les variantes dans nombre de doctrines religieuses en quête d’absolu.

Évidemment, la laïcité repose aussi sur la reconnaissance de l’autre et l’acceptation d’un universel. Mais que ce soient les principes moraux ou les vérités scientifiques qui dépassent l’individu, on ne peut que rappeler qu’ils sont pensés et vécus par les hommes et non imposés par quelque révélation que ce soit (c’est dans l’immanence que la transcendance sera perçue). Qu’on ne s’y trompe pas. Nous mettons bien l’accent sur la vie et donc sur l’existence et concevons donc la transcendance comme un mouvement de dépassement ou d’arrachement vis-à-vis de la nature ou de soi.

Pour le laïque, si l’homme est à la mesure de toute chose (Protagoras) qu’il peut appréhender (Kant), il est libre et responsable, mais toujours en recherche de vérité, dans la mesure où il érige le doute en vertu. C’est pourquoi, le laïque considère l’emploi de tous ces noms « commuables » (sacré – dans son emploi dogmatique – divin, Dieu, principe supérieur, Être, etc.) que l’homme lui a donnés, comme ne pouvant que désigner l’inconnu, l’insondable, qui hante l’esprit-cerveau et qu’il ne peut espérer qu’habiller ou non à l’aide de son imagination de la manière la plus personnelle.

Cette idée, qui est au fondement de tout sentiment religieux, l’homme ne pourra jamais l’évacuer de sa conscience. Elle se trouve à la frontière du connu et de l’inconnu qui fait d’elle le passage obligé de tout dialogue portant sur le sens de la vie. Même un athée devra s’y référer, pour se situer dans la compréhension qu’il souhaitera avoir de l’autre. C’est pourquoi il revient à chaque individu, et seulement pour lui-même, de la nommer ou non. Pour le laïque, la spiritualité n’est pas transcendante (dans le sens de transcendance verticale). Elle ne vient pas de l’extérieur comme un don inné, mais elle naît et vit, dans l’échange. En ce sens, nous sommes persuadés que la reconnaissance de la laïcité en Belgique, et particulièrement de l’assistance morale, participe de l’idée que la spiritualité ne doit pas nécessairement se décliner sous forme d’Église.

Nous dirons que la laïcité doit à la fois défendre un humanisme politique et vouloir soutenir tous les projets qui visent à ce que l’individu devienne par lui-même le plus autonome et responsable possible, mais aussi plus franchement représenter la spiritualité d’une frange de plus en plus importante de la population. Quelle que soit par ailleurs la conception que chacun peut se faire de la relation de l’homme à l’univers, c’est toujours dans le regard de l’autre qu’il faut rechercher le sens de l’échange.

4. Entendre les besoins spirituels

Tous les événements significatifs de l’existence (la maladie, l’approche de la mort, le deuil d’un proche, une rupture…) sont des moments où tout homme regarde « en arrière », se retourne sur lui-même, tire des bilans, remet de l’ordre, se remet en question et prend le temps de s’écouter. C’est aussi l’occasion de l’écouter. « Il n’y a pas plus grande dévalorisation pour un être vivant que de méconnaître ce qu’il vit ». Cette méconnaissance revient à ignorer ce que le patient pense, ressent, a besoin et le sens qu’il donne à sa vie (la façon d’être sensible à lui, aux autres, à ce qui est beau, bon et juste). Ce questionnement est assurément présent auprès des familles de patients, mais il est aussi présent chez les intervenants. Et pourtant, les paroles font souvent défaut pour dire les expériences intimes qui touchent au domaine du spirituel. Nous situons les besoins spirituels (besoins diffus) là où ils peuvent irradier (au sens d’illuminer ou simplement d’envahir) toute la pyramide des besoins telle que l’avait entre autres définie Maslow, c’est-à-dire, en un point focal extérieur, comme capable d’intervenir à tout moment aussi pour brouiller l’interdépendance que chacun entretient avec son environnement. Faut-il nécessairement penser que c’est à la fin de la vie ou lorsqu’un patient subit une épreuve (qui peut être la maladie) que l’on doit envisager l’encadrement spirituel de la personne ? Poser la question, c’est déjà y répondre. Nous estimons que le fait de ramener le « spirituel » dans le giron des soins palliatifs par exemple, au nom d’une médecine qui a enfin « accepté » d’exprimer ses limites, est un mouvement voué d’emblée à reconnaître également ses limites.

On ne peut pas compartimenter le patient, si l’on veut favoriser une démarche globale (l’individu est un tout). Le spirituel échappe à toutes prises, à l’enfermement dans aucun pré carré. À l’hôpital, la relation tissée dans le cadre de l’assistance morale est un « regard-écoute horizontal » qui s’inscrit dans la philosophie du sujet. Elle est donc religieuse, au sens de religio mais vise précisément à désenclaver le spirituel du religieux.

C’est ainsi que nous montrons que la spiritualité est caractérisée par trois types d’attentes qui sont bien perçues au lit du malade :

4.1. Une quête de sens

« Sous toutes les acceptions du mot ‘sens’, nous retrouvons la même notion fondamentale d’un être orienté ou polarisé vers ce qu’il n’est pas ». La quête de sens n’est pas une illusion, puisqu’il nous arrive de ressentir, d’agir, de chercher à comprendre, de comprendre et de nous faire comprendre. L’illusion serait de sacrifier la vie à un sens qui ne serait pas en sa faveur (l’illusion de l’au-delà). Nous décelons toujours une volonté subjective d’entrer en relation avec autrui, et c’est seulement à cette condition que l’effet de sens peut être conçu. Il n’y a de sens que dans la relation : pas de sens sans intention, pas de sens sans rapport à la liberté, pas de sens, donc, sans un sujet qui communique avec un autre sujet. Le sens requiert avant tout « intersubjectivité ». C’est ainsi que précisément, la quête de sens rejoint toutes les questions sur la liberté et la recherche de la « vérité », mais aussi le besoin d’espérer ou de désespérer, comme toutes les interrogations de l’homme sur l’après-vie.

4.2. Une quête d’amour et de relation vraie…

…qui suppose toujours la mise en relation des structures d’intersubjectivité (vérité, bonté, beauté, amour) et, nous l’avons montré, une volonté d’arrachement au monde (de liberté) sans laquelle il n’est pas de « vouloir dire » ou de « vouloir entendre ». Cette quête est recherche de solidarité et de dialogue dans une communication vraie, horizontale et authentique faite de disponibilité et de compassion. Cette quête relève de la transcendance horizontale.

4.3. Une quête d’acceptation…

…que nous percevons davantage comme une adaptation psychologique à une situation vécue profondément et une quête de pardon qui s’inscrit, ici, plus dans la cohérence d’un système de conviction « vertical » du croyant. C’est la transcendance verticale. Encore qu’il arrive qu’un patient veuille, à l’occasion de sa maladie (anticipation de la mort) retrouver ses proches et vice versa (parfois dans le sens du « pardon ») ou qu’il exprime ce questionnement si présent dans notre tradition culturelle plus que dans une transcendance réellement vécue : « Qu’ai-je fait au bon Dieu pour mériter cela ? ». On le comprend, ces quêtes (quêtes de sens, d’amour et d’acceptation) sont bien des attentes qui vont trouver la source au plus profond de chaque individu. La spiritualité, nous dit Beck et al., est « le cœur de l’existence de l’individu, intégrant et transcendant les dimensions physiques, émotionnelles, intellectuelles et sociales ».

Cette dimension spirituelle est aussi le lieu d’expression des méta-besoins et des expériences de sommet (peak experiences) dont parle Maslow et qui ont pour source de motivation la satisfaction et la réalisation de valeurs premières, « valeurs d’être » ou valeurs ultimes. Elle nous semble donner à la pyramide des besoins l’harmonie qui s’insère dans les besoins particuliers (besoins primaires et secondaires) qu’il n’est pas possible d’isoler ; ce qui lui donne un caractère diffus, extérieur, mais néanmoins toujours présent.

5. Réfléchir la médecine

La médecine est aujourd’hui parvenue à pouvoir définir ce qu’est la maladie et à évaluer ses capacités à y faire face, dans la plupart des cas. Dès lors, sa première tâche consiste à rendre le sujet capable d’affronter cette dynamique continue entre le normal et la pathologie qui ordonne l’existence humaine. Il y a deux nuances à considérer, deux aspects de la relation dissymétrique qui existe entre les différents personnels de soins et le patient.

5.1. Une différence « proxémique »

Le médecin du fait de la prescription de nombreux actes à d’autres soignants, est souvent à distance de la personne soignée. Il est en quelque sorte « protégé »,physiquement et psychologiquement, de certains faits, de certaines observations, de certains silences, de certaines paroles que l’aide-soignante, l’infirmière, le kiné… et le conseiller spirituel enregistrent. On doit constater parfois aussi une fuite physique du médecin devant des situations dont les infirmiers sont à la fois témoins et acteurs.

5.2. Une différence « fonctionnelle »

L’infirmière est dans le statut d’une collaboratrice dépendante et plutôt exécutante. On doit se demander comment les médecins sont formés à un exercice respectueux de la nécessaire collaboration avec les autres professionnels de soins, mais aussi et sans doute avant tout avec le patient. Dès l’instant que l’on vise à la satisfaction du patient, il est nécessaire de s’intéresser à tous les facteurs psychosociaux qui participent tant faire se peut de l’histoire du malade. La qualité de la relation thérapeutique est déterminante, mais la manière dont le patient vit son hospitalisation est fondamentale.

Nous ne sommes pas toujours persuadés que les soignants intègrent dans la réflexion sur un traitement les événements de vie des malades qu’ils soignent (ce que l’on appelle les « variables molles » ou mieux « variables tendres »). Les « variables dures », celles qui découlent de l’évaluation clinique éprouvée, interviennent par contre à coup sûr dans le traitement prescrit. Il conviendrait que la médecine somatique se penche davantage sur cette réalité qu’elle ne le fait, afin que l’accompagnement des personnes réponde mieux à la dimension de la complexité du sujet humain.

L’écoute est un soin.

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Informations complémentaires

Année

2008

Auteurs / Invités

Marc Mayer

Thématiques

Laïcité, Libre examen, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Spiritualité