Le combat des Lumières

Marcel VOISIN

 

UGS : 2017014 Catégorie : Étiquette :

Description

Les anti-Lumières

De rudes adversaires des Lumières se sont manifestés dès le XVIIIe siècle, et notamment à partir de 1789, quand la Révolution française fit figure de rupture dramatique, de catastrophe, origine de tout le mal social et politique pour l’Europe entière. Dès 1725, Giambattista Vico constitue le premier maillon de l’antirationalisme et de l’anti-intellectualisme, du culte du particulier et du refus de l’universel.

Edmund Burke, qui sera parmi les plus considérables, dénonce une conspiration contre la civilisation chrétienne, une déconstruction de la tradition qui, selon lui, a fait ses preuves, une tyrannie de la raison bien insuffisante pour assurer le bonheur humain. Il théorise une véritable guerre psychologique qu’il veut endiguer sans être totalement réactionnaire puisqu’il admet Montesquieu, par exemple.

Une autre voie fréquentée est celle de l’organicisme (forme suprême de la subordination de l’individu à la collectivité). De là aussi, la sacralisation du sang et du sol où naîtront facilement, grâce à Herder notamment, une notion monolithique de l’identité et un farouche nationalisme.

Toutes ces notions récusent le relativisme au profit du communautarisme. Cette absolutisation conceptuelle favorise la démagogie et le totalitarisme. Le populisme n’est pas bien loin, d’autant qu’il s’appuie volontiers sur des attitudes religieuses comme le culte de l’homme providentiel ou la promotion d’une morale étroite et dogmatique. Le césarisme prophétisé par Spengler se profile. Il s’en prend aussi aux règles de l’argent par où « la démocratie s’anéantit elle-même, après que l’argent a anéanti l’esprit ».

La plupart de ces considérations relèvent de l’irrationalisme, véritable promotion du préjugé d’autant plus valorisé qu’il est ancien et enraciné. Curieuse promotion de l’histoire par rapport à la raison… Herder veut « rétablir ou renouveler les bonnes habitudes, voire même les préjugés ». La plupart des auteurs dénoncent la tyrannie de la raison au détriment de la vie et même de la civilisation. Le vaste courant du romantisme ne cessera d’illustrer ce thème qui, comme aujourd’hui, met en avant la sensibilité et l’émotion.

Aujourd’hui

Pourrions-nous affirmer que tout cela n’est qu’un lointain souvenir ? Certainement pas. Nous retrouvons la plupart des griefs énoncés dont certains ont même pris une ampleur particulière. Par exemple, la crise de confiance dans la science s’est aggravée depuis la bombe atomique. On se méfie d’une rationalité mécaniste à la Descartes. On affronte maintenant la rationalité technoscientifique vue comme un puissant processus de déshumanisation, d’ailleurs encouragé par une vision mercantile, y compris en politique. L’économisme mondialisé, le transhumanisme, la robotisation accélérée, les défis de l’intelligence artificielle, l’emprise des algorithmes, etc. assiègent les consciences, les institutions et le sens même de la vie. En plus, l’accélération des changements déboussole.

On en vient à penser à un avenir schizophrène du progrès, notion essentielle de ce qu’est la philosophie des Lumières. Une critique négative de la rationalité a repris vigueur. La marée de l’information nous submerge plutôt qu’elle ne nous instruit. La « singularité technologique » prévue par les avancées de la science inquiète bien plus qu’elle ne nous rassure. Le politique paraît aussi déboussolé que sa pratique. Le populisme, avec son cortège de traits dictatoriaux, malmène une démocratie chancelante.

Il est clair que les valeurs humanistes risquent de devenir complètement obsolètes. L’humain lui-même pourrait devenir le premier robot. N’oublions pas non plus la bombe démographique, déjà envisagée par Malthus, qui prend des proportions catastrophiques y compris pour l’environnement, c’est-à-dire pour notre niche écologique. La fuite en avant est telle que certains n’espèrent plus qu’en la colonisation de l’espace. Quelle sera la qualité de la vie dans l’avenir ?

La philosophie pour enfants, un recours ?

Que devient l’impérieuse nécessité pour une véritable éducation de préparer les jeunes au monde qui sera le leur ? Les responsables cherchent laborieusement une solution qui tarde beaucoup. Certes, Lipman ne constitue pas une panacée. Mais l’examen de son travail pédagogique découvre de possibles remèdes.

L’éducation est indispensable à l’humanité. Encore faut-il la distinguer de la pure instruction et du dressage. On n’insistera jamais assez sur le fait fondamental que Matthew Lipman vise l’excellence de la pensée générale dans sa profondeur et dans sa sphère universelle. Ce faisant, il construit un outil de vie valable pour toute l’existence et capable d’assurer un optimum d’autonomie à chacun. Il ne se perd ni dans les modes ni dans les expertises. Il vise le fond même de l’humanisme tel qu’il a été institué par Montaigne et ses semblables.

Dans cette optique, il s’efforce d’enraciner l’esprit démocratique, secondé de façon discrète, mais pertinente, par les valeurs de l’esprit scientifique. Ceci combat l’objection de Burke dénonçant la démocratie comme destructrice des autorités « naturelles », civiles et religieuses, pour confondre le pouvoir avec « le sceptre de l’opinion ». Le risque n’est réel que faute d’une éducation adéquate.

La philosophie pour enfants élabore une pensée libérée des croyances naïves, des préjugés, des superstitions, des ignorances dommageables au devenir humain. Tout le travail de la « communauté de recherche philosophique » consiste en effet, par la pratique d’un dialogue franc et ouvert, à confronter les opinions et les convictions pour en mesurer la solidité et le bien-fondé. Pour Lipman, comme pour Bachelard, la vérité, toujours provisoire et relative, est le fruit de la polémique. Une polémique douce, celle du dialogue honnête y compris interculturel. Il sape ainsi la plupart des racines de la pensée réactionnaire. Il le fait pas à pas, doucement, mais en profondeur.

Cette pratique donne vie à l’autocorrection, au respect de l’autre, à l’idée de complémentarité ainsi qu’à la multiculturalité. Au relativisme moral de Herder, il répond tacitement par une relativité positive de la pensée éthique telle qu’elle est explorée dans Lisa. Contre les risques de la sensibilité incontrôlée et de l’adhésion passionnée, il défend les fonctions intellectuelles qui soutiennent la dignité humaine face aux asservissements émotionnels en se fondant sur la philosophie et en privilégiant la raisonnabilité plutôt qu’un intellectualisme desséchant ou une idéologie sacralisée.

Il s’agit aussi de développer la capacité de décentrement et de questionnement que pratique la communauté de recherche philosophique, complétant ainsi la pensée critique. Lipman accorde aussi une grande importance à l’usage du vocabulaire, car il connaît les pièges des mots dont certains exercent une fascination déraisonnable, souvent dangereuse tant pour l’équité du jugement que pour la qualité de l’argumentation.

Toute cette énergie, développée dans les nombreux exercices, facilite de façon très pragmatique l’accès à la pensée scientifique de plus en plus difficile pour un grand nombre. D’une certaine manière, elle rejoint l’analyse de Gilbert Hottois regrettant qu’on n’ait pas suivi pour l’essentiel la voie ouverte par Georges Simondon pour articuler de façon positive les valeurs opératoires des technosciences avec les meilleures valeurs culturelles de la tradition. Bonne façon de contrer la diabolisation dont usent et abusent les anti-Lumières de toutes les époques. Comme l’affirmait Moïse Mendelssohn (1729-1784), grand promoteur de l’Aufklärung, « la langue est d’ailleurs le meilleur indicateur de la formation intellectuelle » d’une nation, « de sa culture aussi bien que de ses Lumières ».

La construction patiente et ouverte d’une pensée, y compris éthique, constitue une véritable et fondamentale libération de l’humain comme l’espéraient les Lumières, de Locke à Kant en passant par Rousseau ou Diderot. De fait, leurs adversaires s’attaquent principalement à cette émancipation. Lipman prend soin d’envisager tout l’humain, la sensibilité comme l’intelligence, l’individualité reliée à sa sociabilité, le corps comme l’esprit, loin de la coupure platonicienne divulguée par le christianisme.

De même, son entraînement à la pensée critique vise une libération constructive, soucieuse des réalités véritables et d’un avenir à bâtir. D’où l’accent mis sur une pensée créative, sur des exigences sociales positives, repoussant le passéisme facile qui anime la plupart des détracteurs des Lumières. Il se garde bien d’idéaliser les origines, les racines, un hypothétique âge d’or, un antiprogressisme qui consiste le plus souvent à préserver farouchement les privilèges.

Pour lui, l’autorité n’est pas un privilège ancestral, naturel ou automatique. C’est une valeur qui doit se mériter, qu’elle soit civile, parentale ou religieuse. C’est par l’exercice et la découverte des valeurs humanistes que la communauté de recherche philosophique réussit à préserver l’humain de ses démons, non par une vaine prédication si bien intentionnée soit-elle. C’est en les plongeant dans la réalité d’une vie et d’une pensée démocratiques que Lipman réussit à forger de jeunes citoyens capables de se défendre et de faire valoir leurs droits. Nul recours à un exposé dogmatique, une théorie abstraite ou un descriptif institutionnel aussi lassants qu’inutiles. Encore moins par la voie d’une aride érudition philosophique. On peut travailler le politique même sans citer Aristote !

Conclusion

Il est vraiment regrettable que si peu de responsables politiques ou éducatifs aient saisi la chance que leur offrait la philosophie pour enfants. Chance de rencontrer véritablement une éducation civique efficace et durable. Chance de lutter avec succès contre l’échec et le décrochage scolaires dont la plupart s’alarment en vain. Chance surtout de bâtir une jeunesse solide dans son esprit, capable de résister aux multiples sirènes délétères dont on lui bassine les oreilles. Capable de l’emporter sur les vieux démons brandis par les adversaires des Lumières comme sur les pièges attirants de l’opinion commune dont on nous abreuve. Une jeunesse se souvenant avec Pascal que toute notre dignité réside dans la pensée, à condition de la cultiver et qui serait capable d’assurer un avenir renouvelé aux Lumières.

Informations complémentaires

Année

2017

Thématiques

École / Enseignement, Éducation, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Questions éthiques

Auteurs / Invités

Marcel Voisin