Le combat des Lumières

Guy Chaussinand-Nogaret

 

UGS : 2013034 Catégorie : Étiquette :

Description

« La vérité luit de sa propre lumière, et on n’éclaire pas les esprits avec la flamme des bûchers ». Cette maxime que Marmontel, apôtre de la tolérance comme son ami Voltaire, avait mise dans la bouche de Bélisaire, provoqua, en plein siècle des Lumières, une tempête : l’impiété était flagrante et la Sorbonne et les dévots crièrent au scandale, virent dans l’auteur un dangereux émule de Satan et condamnèrent une proposition si peu compatible avec leurs préjugés orthodoxes.

Le conflit entre les traditionalistes qui tournent les yeux vers le passé, source idyllique d’un bonheur supposé, et les progressistes qui regardent vers l’avenir et méprisent les conventions, est éternel, mais il prit au XVIIIe siècle une violence que justifiait l’audace des philosophes, mécréants qui méprisaient les dogmes et les superstitions.

Les Lumières combattaient les forces de la tradition et les croyances et les préjugés qui dominaient les esprits. Dans leur désir de rupture, les philosophes voulaient rompre avec le passé dans toutes les aires de la vie politique, religieuse et sociale. Ils ne voulaient plus croire sur la foi des oracles et rejetaient le mystère, l’irrationnel, l’inintelligible comme autant de mirages et de mystifications. L’important désormais était la recherche des connaissances utiles : associer science (jusque-là purement spéculative) et technique, source de découvertes profitables ; fonder les savoirs sur l’expérimentation en suivant les modèles de Locke et de Newton ; substituer la raison à la foi, l’expérience au dogme. Cette volonté d’échapper aux abstractions, aux prodiges, aux préjugés et à la foi aveugle, était ressentie, par les dévots et les conservateurs de tout poil, comme une œuvre démoniaque, une tentative satanique pour subvertir l’ordre social et politique. Les autorités civiles et religieuses s’associaient pour combattre le fléau de la modernité. Les philosophes se méfiaient des mirages métaphysiques, source d’erreurs et de fanatisme, et se gaussaient de la philosophie spéculative et de la théologie. En revanche, ils focalisaient leur réflexion sur la défense des causes justes et immédiates et dénonçaient avec obstination les atteintes aux droits naturels, les privilèges abusifs, l’arbitraire du pouvoir, l’intolérance des prêtres, le fanatisme des magistrats. Et leur protestation prenait les formes les plus diverses, du lourd traité à l’épigramme, de la comédie au roman érotique : leurs armes favorites étaient l’ironie, la dérision et parfois l’injure. Des instruments auxquels leurs adversaires ajoutaient souvent la mauvaise foi.

La cible privilégiée des philosophes, leur premier ennemi qu’ils s’étaient fait un devoir d’abattre ou du moins de combattre avec les flèches du sarcasme par le seul auxiliaire de la raison : l’Église, source première de la corruption des esprits et des malheurs de la société. D’abord parce qu’elle justifiait l’absolutisme dont elle était l’inébranlable soutien. Ce système politique, qui faisait fi de la volonté des peuples et où l’arbitraire triomphait, ils voulaient le remplacer par une monarchie tempérée, avec des contre-pouvoirs efficaces, et qui veillât au bien-être de la société. L’Église enseignait non seulement la révérence à l’autorité, fût-elle illégitime, mais surtout la soumission aux prêtres et aux dogmes qui entretenaient les esprits dans la crédulité. La religion n’était pas plus épargnée que l’institution. Les trois religions du Livre étaient particulièrement visées et surtout le christianisme, religion exclusive du royaume. Les fondateurs, Moïse, Jésus-Christ, Mahomet ? Des imposteurs, des mystificateurs, au mieux des législateurs habiles qui avaient eu recours aux mystères pour imposer leur autorité. La foi dans ces religions ne relevait que de la superstition et engendrait le fanatisme, bête noire des esprits éclairés. Mais les philosophes ne sont pas athées. Diderot, d’Holbach sont des exceptions. La plupart sont des adeptes de la religion naturelle, déistes comme Voltaire ou théistes comme Rousseau. Ils rejettent tout ce qui n’est pas rationnel, les miracles, les prodiges, les intercesseurs, les rites, les prières. Il leur suffit de rendre grâce au créateur de l’univers et rejettent en général l’immortalité de l’âme et la croyance en l’au-delà.

Les magistrats, responsables de crimes odieux par excès de zèle religieux, sont aussi des ennemis que les erreurs judiciaires désignent à leur dénonciation. N’ont-ils pas persécuté et tué des innocents, Calas, Sirven, La Barre, pour satisfaire leur fanatisme ? Les philosophes provoquent ainsi la fureur des dévots qui s’accommodent si bien de la disproportion des peines, de la torture et de la peine de mort ; de même qu’ils voient dans la censure et la Bastille des gages de stabilité sociale garantie par une pratique arbitraire, la lettre de cachet. La liberté de penser et de la presse sont une des grandes revendications des philosophes, mais ils se heurtent à l’hostilité de l’Église qui considère comme une impiété le droit de penser librement et qui interdit toute pensée qui offense ses dogmes ou conteste son autorité. Sur cette question essentielle, les théologiens sont intraitables et estiment que la liberté de penser nuirait non seulement à leur autorité, mais mettrait en péril la société tout entière et déboucherait sur de dramatiques révolutions. Et le glaive de la justice, dans ce combat sans merci, soutient les ecclésiastiques qui font appel au bras séculier. Le procureur général du parlement de Paris qualifie les esprits qui se réclament de la liberté, de « ligue criminelle » et invoque la légitimité de l’État pour interdire la liberté de penser. La polémique prend des allures grotesques. Les grands médias catholiques, les Nouvelles ecclésiastiques (janséniste) comme le Journal de Trévoux (jésuite) se livrent à une véritable entreprise de diabolisation des philosophes et de leurs œuvres. Des pamphlets fourmillent, et des écrivains de renom, Palissot ou Fréron, utilisent tous les instruments de calomnie pour les déconsidérer et les ridiculiser. On n’hésite pas à faire appel aux images les plus terribles des démonographes. Les grands livres du siècle, l’Encyclopédie, les Lettres philosophiques, le Système de la nature deviennent des œuvres diaboliques, dictées par Satan, qui sécrètent un « venin » qui ne peut être détruit que par le feu. Le langage évoque des envoûtements lucifériens qui tarissent les sources de la vie et menacent toute la création. Le traité d’Helvétius (De l’Esprit) est qualifié par l’archevêque de Paris d’« œuvre du prince des ténèbres ». À en croire les plus furieux, l’ordre moral est en péril, le trône et l’autel aussi. On parle en plein Parlement de complot, de conjuration et l’on condamne avec une extrême rigueur la science et la liberté. Certains vont plus loin : passibles de l’enfer, les esprits impies doivent être éliminés ; il ne suffit pas de brûler leurs œuvres, eux aussi doivent avoir droit au bûcher et avec eux ceux qui les lisent. Le matérialisme, l’athéisme ne doivent pas avoir droit de cité car « l’homme sans Dieu est l’être le plus dangereux de la société ». Et des athées, les dévots en voient partout : qui n’est pas chrétien est athée et le déisme est une forme d’athéisme.

Qui étaient donc ces démons que les dévots vouaient aux gémonies et que toute l’Europe éclairée encourageait et admirait ? Les princes eux-mêmes, en Suède, en Russie, en Prusse se voulaient philosophes, l’impératrice Catherine II, Frédéric les accueillaient et se flattaient d’être des leurs.

Sociologiquement, ils déclinaient tout l’éventail de la société française, aristocrates ou bourgeois aisés, intellectuels ou gens de métier. Toutes les professions étaient représentées, du militaire au cuisinier, du magistrat au comédien. Tous avaient en commun une vocation d’homme de lettres et de savant et formaient une église qui avait entrepris de réformer les mœurs, la vie sociale et les principes sur lesquels se fondait un gouvernement dont les piliers étaient le droit divin et l’absence de tout contrôle. Loin de démoraliser le royaume, leur objectif était vertueux : rendre l’espoir à des sujets qui supportaient de plus en plus mal d’être réduits à l’état infantile d’irresponsables dont on exigeait une soumission absolue aux autorités civiles et ecclésiastiques.

À y regarder de près, et si l’on écarte les excès de quelques extrémistes, rien dans leurs propositions ne suggère une pensée radicale et révolutionnaire, mais au contraire un réformisme sage et modéré. L’État monarchique avait besoin d’un profond toilettage. Loin de souhaiter abolir le régime et le remplacer par la république, les philosophes plébiscitaient la royauté, paradigme du bon gouvernement, mais exigeaient qu’elle repensât son mode de fonctionnement. Le droit divin avait fait long feu et il était temps que le roi, renonçant aux prodiges, assît son autorité sur un autre principe que magique, rationnel celui-là : la popularité que lui vaudrait le renoncement au pouvoir absolu et l’acceptation d’un contrôle de la nation qui assurerait sa légitimité et écarterait l’arbitraire. L’obstacle le plus dangereux, au-delà de la foi du monarque en son caractère céleste, christique et irremplaçable, résidait dans l’institution de l’Église. Celle-ci dirigeait la conscience du roi, imposait ses décisions aux ministres et son influence néfaste s’étendait à tous les domaines de la vie sociale et politique. Elle s’opposait avec une violence fanatique à la liberté de penser, première revendication d’hommes libres. Les philosophes voulaient la réduire au seul rôle du sacerdoce, la charité et l’éducation spirituelle des croyants, ce qui explique la fureur sans excuse des dévots et surtout de la hiérarchie ecclésiastique qui ne redoutaient rien tant que la perte de leur magistère et de leur main-mise sur les institutions et sur les consciences.

On peut, en conclusion, poser une question : les philosophes, si craintifs devant les manifestations populaires, auraient-ils approuvé 1789 ? Il est certes hasardé de faire parler les morts, car presque tous avaient alors disparu. Mais il me semble que leur réaction aurait été positive. Rien ne ressemble moins à une assemblée révolutionnaire que la Constituante, ni par son recrutement – membres de l’establishment et notables provinciaux y sont seuls représentés – ni par son œuvre qui s’est contentée d’inscrire dans la loi ce que les philosophes avaient préconisé tout au long du siècle : le pouvoir royal consolidé, mais soumis à contrôle, l’Église remise à sa légitime place, les libertés consacrées. C’était le triomphe de l’église philosophique et la débâcle des dévots consacrés. Cette belle organisation devait cependant prendre fin très vite à cause des décisions maladroites du roi et de la poussée des extrémismes qui ramenèrent à la fois l’intolérance et la censure, la fin du consensus qui avait un moment triomphé lors de la fête de la Fédération. Et malgré les commémorations du 14 juillet, la division n’a cessé depuis de couper la France en deux : à l’opposition dévots-philosophes s’est substitué un clivage droite-gauche qui n’a parfois rien à envier à la violence passée.

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Guy Chaussinand-Nogaret

Thématiques

Christianisme, Croyances, Église, Liberté de pensée, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions, Royauté