Le carnaval, entre rites et patrimoine

Baudouin Decharneux

 

UGS : 2021016 Catégorie : Étiquette :

Description

En cette année particulièrement difficile, où le carnaval de Binche a été annulé sous sa forme habituelle, La Pensée et les Hommes s’est rendue au Musée international du Carnaval et du Masque. Ce musée n’est pas vraiment un musée comme les autres dans le cœur des Belges en général, et des Binchois en particulier. Il s’agit d’un musée à la fois pédagogique et à taille humaine, mais il permet aussi de faire le chemin du carnaval et le chemin du masque. Lévi-Strauss aurait dit : « La voie des masques ».

Que veut dire « carnaval » ?

Le mot « carnaval » vient du latin carnem levare, ce qui veut dire : « lever la viande ». Le carnaval fait plus exactement référence au carême. Cette appellation date du Moyen Âge au moment où l’Église catholique a repris en main la gestion de ces rituels. Puisque le carnaval est un rituel masqué païen très ancien qui prend ces sources au moins à l’Antiquité grecque et latine. Vers le XIe-XIIe siècle, l’Église catholique a voulu mettre une mainmise sur ces rituels païens en les faisant correspondre au calendrier liturgique. On a opté pour la solution des jours gras – des jours de bombance – juste avant le carême, car celui-ci impose le jeûne chrétien. Et donc, carnem levare fait référence au carême, on nomme « Carême entrant » – « Carême prenant », traditionnellement, ces jours gras. Ces journées sont des moments d’entre-deux où on peut faire la fête à l’excès : il y a de l’ivresse, il y a des comportements excessifs et inversés. Ces moments permettent, d’une meilleure manière, de recommencer le cycle de l’année. Le carnaval a un cycle de saisons et est un peu un no man’s land de l’année où on se permet de faire des choses que l’on ne ferait pas en temps normal. Ces quelques jours fonctionnent comme une pause, une soupape afin de mieux vivre l’année suivante.

Mais c’est également un moment où on attire à soi les bénéfices des dieux sur la communauté, sur la prospérité… Où on examine le rapport de l’homme à l’animal, à l’autre, à l’économie, à la politique de manière plus moderne, à la nature sauvage, à tout ce qui fonde les communautés humaines.

Pour résumer, ce sont des pratiques très anciennes, sans doute polythéistes, intégrées dans un contexte chrétien, au Moyen Âge. Et si la fête est mobile, c’est parce que Pâques est mobile. On fête Pâques le premier dimanche qui suit la pleine lune, qui suit l’équinoxe de printemps. Dans notre calendrier, on trouve une fête mobile qui tire son origine d’un monde polythéiste, d’un monde païen. C’est magnifique.

L’Antiquité

Il existe déjà des traces, dans la Rome antique, de rituels, de festivités qui avaient lieu aux cycles de changements de saison, plus ou moins de décembre à février. Il y trouve les Saturnales, notamment, les Lupercales qui étaient des moments festifs. Durant les Saturnales, on voit des inversions de rôles : les maîtres deviennent esclaves pour le temps de la festivité. Et durant les Lupercales, des fêtes de fécondité, des hommes se déguisaient en loups et parcouraient les rues de la cité. Par ailleurs, une superstition voulait que si un loup touchait la jambe d’une femme, avec une petite baguette, celle-ci serait enceinte dans l’année. On retrouve d’ailleurs ces stéréotypes dans les carnavals actuels, ce qui fait que l’on peut dire qu’il existe une identité commune à toute l’Europe. Les rituels carnavalesques européens ont cette ère culturelle commune.

Dans la Grèce antique, on y trouvait les « Dionysiaques » : il s’agissait de festivités en l’honneur du dieu Dionysos – qui était le dieu de la vigne, des réjouissances et du théâtre – et on y voyait des excès de boisson, d’ivresse… Mais on y voyait également des personnes qui se promenaient en cortège, car, Dionysos, c’est aussi un cortège qui ramène des gens depuis l’Asie jusqu’en Grèce. Le citoyen se théâtralise, se met dans le spectacle, dans des cortèges qui déambulent dans les ruelles ou dans les rues de nos cités.

Les démons

On retrouve une multiplicité de sens pour examiner le rapport de l’homme à tout ce qui l’entoure que ce soit la nature, les cultures, la fécondité, la fertilité… Mais, c’est aussi les démons et cela rejoint le sens de la fête d’Halloween.

On estime que ces festivités sont des moments d’entre-deux, au cours desquels on considère que les enfers s’ouvrent et que les démons, les mauvais esprits, les sorcières reviennent sur terre pour la période du carnaval. C’est pourquoi, on voit, notamment dans les cortèges carnavalesques, de nombreux diables : ils viennent pour ennuyer, ils font du bruit en général, ils frappent les jeunes filles ce qui démontre encore ce lien avec la sexualité, ils essayer d’attraper les gens, de les noircir…

Il est intéressant de voir que, finalement, encore aujourd’hui, au XXIe siècle, ces rituels continuent de persister et c’est assez étrange, car on a oublié les raisons pour lesquelles on fête encore le carnaval. Finalement, on a encore ce socle rituel et sacré très ancien et qui est l’un des seuls socles traditionnels qui persiste encore dans le sens « sacré » du terme. Le « sacré » qui nous coupe du monde profane. C’est un changement de temps dans le calendrier.

Lorsque l’on creuse un peu le sujet, on essaye de comprendre toutes les thématiques qui habitent les êtres humains qui font encore ces rituels aujourd’hui.

Le carnaval, un phénomène universel ?

Le carnaval est un phénomène européen. On se situe dans une aire géographique européenne où l’on voit ce type de rituels se développer, probablement au moment de l’Antiquité et peut-être avant cette période, et qui subsiste. C’est pourquoi on a toutes ces similitudes qui se retrouvent de carnaval en carnaval à travers l’Europe. Évidemment, les carnavals européens se sont exportés au moment des colonisations, notamment en Amérique latine. Certaines régions ont davantage adhéré à ce rituel que d’autres, mais il existe quand même une répartition relativement claire et relativement cohérente des carnavals à travers l’Europe. On peut en trouver dans tous les pays. Il n’existe pas de pays où il n’y a pas du tout de traditions carnavalesques : de village en village, il y a des différences. Mais il y a une réelle cohérence géographique intéressante et de manière plus prégnante dans des régions rurales comme dans les Pyrénées et des régions très reculées. Finalement, c’est un phénomène encore très ancré dans les racines des communautés humaines qui a un rapport avec quelque chose qui vibre au fond de soi et qu’il y a aussi un rapport avec l’identité de la communauté.

C’est à la fois un phénomène « universel » par rapport à l’Europe, donc c’est un phénomène européen, mais il y a chaque fois des spécificités de communauté en communauté qui font que la communauté va s’identifier à cette tradition. Cette tradition sera fortement liée à son identité propre.

Contestation politique

Dans certaines villes, on parle du « prince carnaval » qui se substitue à l’autorité locale. Dans d’autres villes, les chars, notamment, mettent en scène une caricature du politique qui, parfois, fait polémique, surtout aujourd’hui. Cette contestation du politique qui remonte à l’Antiquité, notamment lors des Saturnales, où l’esclave joue le maître l’espace d’un moment.

Comme de nombreux dénominateurs communs, ils sont communs à certaines des traditions européennes, mais pas systématiquement à toutes. Car il y a de nombreuses thématiques : il y a le lien homme-animal, le lien avec la sexualité, le lien avec l’autre – l’autre étant l’étranger –, le lien à la politique, le lien à l’économie, le lien aux cultures, le lien à la fécondité qui sont examinés dans les carnavals.

Il existe toute une série de thématiques que l’on peut identifier et que l’on ne retrouve pas partout de manière identique, mais qui se retrouve en effet entre différentes traditions carnavalesques.

On n’a pas attendu l’époque d’aujourd’hui pour être critique, cela fait partie de l’humanité et cela fait aussi partie du but de ces traditions carnavalesques. C’est pourquoi on retrouve des personnages qui servent de boucs émissaires pendant les carnavals, tels que les bonshommes hiver ou les bonshommes que l’on brûle sur le bûcher sur lesquels on rejette toutes les fautes de la communauté. C’est également une manière, comme lorsque l’on critique la politique ou l’économie, de se relâcher et de pouvoir se dire : « Maintenant, on recommence l’année sur de bonnes bases ». Il s’agit d’une purification collective, une catharsis.

Cette mise au bûcher démontre qu’il s’agit bien d’un rituel de fin de cycle et de début d’un nouveau cycle des saisons.

Le carnaval, tradition d’antan, a traversé les siècles et, pourtant, il crée toujours du lien entre les âges, entre les genres, entre les coutumes… À l’heure où le tout numérique, l’immédiateté et l’individualisme sont rois, peut-on imaginer que de nouvelles traditions puissent voir le jour et se perpétuer ? Quels en seraient les bases, les enjeux… ?

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Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Baudouin Decharneux

Thématiques

Cultures populaires, Diffusion culturelle, Diversité culturelle, Intergénérationnel, Loisirs culturels, Mémoire collective, Mythes, rites et traditions, Patrimoine