L’au-delà

Xavier De Schutter

 

UGS : 2012033 Catégorie : Étiquette :

Description

Il n’existe aucune civilisation totalement areligieuse et toutes les religions enseignent la croyance en une vie post mortem. À la question : « existe-t-il une vie après la vie ? », toutes répondent par l’affirmative. Toutes ont développé une mythologie de la mort. Non seulement cette mythologie est universelle, mais en outre elle est sans doute très ancienne : depuis le Paléolithique moyen, l’homme (qu’il soit Homo neandertalensis ou Homo sapiens de Cro-Magnon) enterre ses défunts et dépose des offrandes dans leur tombe. Les plus anciennes traces archéologiques d’un comportement religieux, ou du moins symbolique, à l’égard des morts remontent en effet à environ cent mille ans. L’homme est donc un animal qui prend soin de ses morts. Or, prendre soin des morts, c’est se soucier de la mort : notre ancêtre préhistorique a certainement développé une mythologie de l’au-delà. Malheureusement, cette mythologie restera à jamais perdue, puisqu’aucun texte écrit n’en a gardé la trace.

Si l’on veut en savoir plus, il faut se tourner vers les époques plus récentes où les mythes ont été confiés à l’écrit. L’écriture, rappelons-le, fit son apparition en Mésopotamie vers 3200 avant notre ère. Or, dès que les textes abordent le sujet, ils se montrent extraordinairement diserts, presque bavards. De plus, ils nous confirment que le plus petit commun dénominateur de toutes les religions, c’est précisément la croyance en une survie posthume : partout on croit que la personnalité humaine ne se résume pas à son seul corps périssable. L’homme est habité par une sorte de « double » éthéré qui lui survit : un souffle vital, une âme aérienne qui se dégage de son enveloppe charnelle lorsque celle-ci a rendu son « dernier souffle ».

Selon une croyance à ce point répandue qu’on peut parler d’archétype, l’âme ne quitte pas immédiatement le corps qui vient d’expirer, mais elle rôde à ses côtés durant trois jours, un peu comme si un invisible cordon ombilical l’y retenait attachée. Dans la plupart des civilisations, des rites sont prévus pour lui rendre hommage durant ces trois jours, puis pour lui faciliter son envol vers l’au-delà.

L’âme n’atteint son ultime destination qu’au terme d’un long et souvent périlleux voyage. Sa route est parsemée d’embûches et d’épreuves de type initiatique. Il lui faut en effet acquérir son nouveau statut d’âme défunte : semblable changement de régime ontologique exige des rites de passage.

Le chemin est à ce point complexe, voire labyrinthique, que le mort emporte fréquemment dans sa tombe un plan qui lui évitera de s’égarer. En Égypte, les parois des pyramides et des sarcophages étaient couvertes de ces informations aussi précises que des cartes routières. Au Nouvel Empire, on préféra emporter son Livre des morts, sorte de vade-mecum avertissant de ne pas emprunter telle voie, mais plutôt telle autre, et fournissant toutes les réponses aux questions que poseront les juges de l’au-delà. Le fameux Bardo Thödol ou Livre tibétain des morts est du même acabit, tout comme les inscriptions que les orphiques emportaient dans leur tombe.

Étant donné que le voyage est long, il faut se munir d’un viatique, mais surtout il vaut mieux partir avec un véhicule. Tel est le sens des sacrifices d’animaux sur la tombe : ils doivent emmener le défunt sur les routes d’outre-tombe. À titre d’exemples, les Lapons sacrifiaient un renne sur la tombe, les Incas un lama et les Arabes de l’époque préislamique une chamelle. En Grèce, chez les Étrusques et à Rome, les bas-reliefs funéraires représentaient souvent le mort en partance vers l’au-delà sur un cheval ou un bige. Mais la route est sinueuse et le risque de s’égarer est grand : mieux vaut emporter son chien. Ce fidèle ami de l’homme fut non seulement le premier animal domestiqué (dès la fin du Paléolithique), mais il fut également la première victime sacrificielle. Ses ossements furent découverts dans les tombes du Proche-Orient, dès douze mille ans avant notre ère. Après avoir conduit son maître sur les chemins de chasse, le chien fait office de psychopompe dans l’au-delà. La présence du chien et son rôle de guide funèbre sont eux aussi à ce point répandus, de l’Inde aux Précolombiens en passant par l’Égypte, qu’on peut y voir un autre archétype de la pensée humaine.

Souvent, l’au-delà se situe dans les cieux. Auquel cas, le véhicule le plus approprié sera plutôt un oiseau, animal tout désigné pour servir d’intermédiaire entre la terre et le ciel, puisqu’il semble échapper à la pesanteur qui maintient le corps en ce bas-monde. D’ailleurs, l’âme elle-même est généralement représentée sous les traits d’un oiseau ou d’un être ailé. L’imagination étant au pouvoir dans les mythologies, certaines religions ont plutôt préféré voir leurs morts emprunter une échelle, une corde ou un arc-en-ciel.

Le monde des morts est souvent ceinturé ou parcouru par un complexe réseau hydrographique. Les cours d’eau sont par excellence l’obstacle naturel qui, sur terre, sépare deux rives et ils jouent ce même rôle dans les mythologies : franchir la rivière, c’est passer de l’ici-bas à l’au-delà. L’image du vieux Charon transbordant les âmes sur l’autre rive de l’Achéron (pour peu que l’on ait l’obole nécessaire au trajet) est elle aussi universelle, même si l’embarcation varie de la barquette au radeau, en passant par la pirogue. Franchir le fleuve qui sépare le monde des vivants de celui des morts peut évidemment se faire autrement qu’en bateau : de nombreuses religions ont imaginé que les âmes doivent traverser un pont. La Perse antique (celle de Zarathoustra) fut la première à formuler cette croyance qui, depuis lors, se retrouve sous toutes les latitudes, y compris dans le christianisme médiéval. Mais ici, une notion supplémentaire accompagne l’épreuve : l’idée d’un tri, d’un jugement. En effet, toutes les âmes ne parviennent pas à traverser le pont. Seuls les justes le franchissent sans problème, tandis que les pécheurs chutent dans les flots qui les emmènent en enfer. Souvent, il est dit que le pont rétrécit au fur et à mesure que s’y engage une âme coupable, au point de devenir aussi étroit que le fil d’un rasoir. En revanche, il s’élargit à l’approche d’une âme juste qui accède donc sans danger au paradis.

Le jugement revêt souvent une autre forme : depuis le Moyen Empire égyptien, il est question d’une pesée de l’âme, une « psychostasie ». L’âme est posée sur un plateau de « la balance de justice ». En Égypte, c’est Maât, déesse de la justice et de la vérité, qui occupe l’autre plateau. Il s’agit de ne pas avoir l’âme alourdie par les péchés, car en ce cas elle est dévorée par un monstre. Ailleurs, en Chine ou dans les religions monothéistes, elle est plutôt livrée à une cohorte de diables.

Il arrive que l’âme se présente au jugement en portant autour du cou une tablette ou un livre qui résume l’existence passée sur terre, une sorte de casier judiciaire en somme. Platon déjà évoquait cette inscription que les chrétiens appellent le liber vitae (« le livre de la vie »). Tous les péchés et toutes les bonnes actions y figurent, de quoi faire un bilan de la vie. Il n’est pas fortuit que les deux mots « bilan » et « balance » soient étymologiquement apparentés.

Outre le pont et la balance, une troisième épreuve est parfois évoquée : celle de la confrontation avec sa propre conscience. Dans la Perse, si le défunt avait mené une vie pure, cette conscience lui apparaissait sous la forme d’une charmante jeune fille. Si par contre il était pécheur, la conscience revêtait les traits d’une horrible sorcière malodorante… Le plus souvent, cette confrontation se fait à l’aide d’un miroir qui reflète toutes les actions de la vie écoulée.

Arrivée au terme de son voyage et après avoir subi toutes ces épreuves, l’âme arrive enfin à son ultime destination que les mythologies situent tantôt au ciel, tantôt sous terre, tantôt sur une île lointaine, par-delà l’horizon, à l’Occident, là où le soleil se couche. En simplifiant, on peut classer les destinées posthumes en trois catégories distinctes : la survie crépusculaire d’une ombre, la résurrection et la réincarnation.

La première, la plus ancienne, remonte au troisième millénaire avant notre ère. Dans les premiers textes de l’humanité, il est fait référence à un monde souterrain. Cette localisation est sans doute aussi vieille que l’inhumation qui se pratiquait déjà – on l’a dit – il y a quelque cent mille ans. La tombe est en quelque sorte une porte qui ouvre sur l’au-delà, une trappe qui donne accès au royaume ténébreux des ombres. Mourir, c’est donc être in-humé ; décéder, c’est descendre dans l’humus. C’est rejoindre le royaume des morts que les Romains appelaient les inferi, « les lieux inférieurs », terme qui a donné notre mot « enfers » (au pluriel). Les âmes ne reçoivent en ce lieu lugubre ni rétribution ni punition, mais toutes sans distinction, aussi bien les bonnes que les méchantes, sont réduites à l’état de ternes fantômes qui mènent une existence larvaire. Leur survie n’offre rien d’attrayant, mais rien d’effrayant non plus. Tel est le cas de l’Arallou babylonien, de l’Hadès grec, du shéol biblique, des Sources Jaunes de Chine, etc.

Cette perspective peu réjouissante fut revue et corrigée dans le courant des deuxième et premier millénaires avant notre ère. La religion cessa d’être une répétition automatique de rites et se moralisa, l’idée du jugement des morts s’imposa, et, subséquemment, l’on fit la distinction entre un paradis réservé aux élus et un enfer pour les damnés. Aux anciens « enfers » indifférenciés succéda un « enfer » pénitentiaire qui se confond avec une fournaise et un lieu de supplices. Le correspondant céleste (parfois insulaire) est un paradis qui, lui, se confond avec un jardin, lieu de délices. Tel est d’ailleurs le sens premier du mot « paradis » d’origine perse : un jardin parcouru de fleuves et riche d’une végétation toujours verte et généreuse, qu’il s’agisse des Champs-Élysées gréco-romains, des îles d’Avalon celtes, de l’Éden biblique ou des nombreux paradis hindo-bouddhistes. Dans les religions monothéistes, cette dichotomie enfer-paradis va de pair avec la croyance en la résurrection du corps et de l’âme. Enseignée pour la première fois en Perse (dont on ne mesure pas assez l’influence jouée dans la diffusion des croyances religieuses), la résurrection de la chair et de l’âme s’est imposée dans les trois religions du Livre.

Un troisième scénario a été élaboré par les religions et philosophies orientales : l’âme ne s’incarne pas une seule fois sur terre avant d’être soumise au jugement qui scellera son sort pour l’éternité, mais elle est entraînée dans une ronde incessante de naissances et de morts. La croyance en la réincarnation, apparue en Inde vers le VIIe siècle avant notre ère, a été relayée par le bouddhisme et s’est ainsi répandue dans tout l’Orient en même temps que la doctrine de Bouddha. Cela dit, cette croyance a également traversé l’histoire des idées en Occident : non seulement elle se retrouve sous la plume de Pythagore, d’Empédocle ou de Platon, mais elle s’est aussi invitée au sein des trois religions monothéistes, pourtant résurrectionnistes, en devenant la doctrine des cathares, de la kabbale ou des druzes. Que ce soit dans la philosophie grecque ou dans les doctrines chrétienne, juive et musulmane précitées, la réincarnation en Occident diffère de celle d’Orient en ceci d’essentiel : en Occident, elle ne s’est jamais imposée comme une doctrine officielle et majoritaire, mais plutôt comme un enseignement ésotérique, voire hérétique, réservé à une élite intellectuelle ou à une minorité sectaire. Il n’est pas impossible que notre époque contemporaine infirme cette allégation. En effet, la théosophie et l’anthroposophie au XIXe siècle ont largement contribué à populariser en Occident la réincarnation (le karma, le samsara, le nirvana). Et le mouvement New Age né durant les années soixante a fait des doctrines orientales une panacée censée résoudre la crise de conscience d’un Occident passablement déchristianisé. Si l’on en croit les sondages, la réincarnation a incontestablement le vent en poupe auprès du public occidental que la vieille doctrine de la résurrection de la chair ne convainc plus.

Ce rapide tour d’horizon des diverses perspectives eschatologiques serait incomplet sans un détour du côté de ceux pour qui le ciel est vide. Ici, nous quittons le domaine des mythologies bavardes pour aborder celui des philosophies athées. À quand remonte la négation de toute vie posthume ? À vrai dire, la négation de la croyance en une âme et en une survie a été très lente à s’affirmer. Pendant des siècles, les philosophes incroyants se sont limités à contester l’immortalité de l’âme. Pour eux, l’âme existe, mais ne survit pas au corps qu’elle anime. Le premier philosophe occidental à avoir affirmé que l’homme s’anéantit complètement dans la mort est Démocrite. Ce contemporain de Socrate estimait que l’homme est un composé momentané d’atomes qui se disloquent à la mort. Il ne niait donc pas l’existence de l’âme, mais pour lui cette dernière n’est qu’un composé d’atomes plus subtils qui se dispersent lorsque l’homme expire. Démocrite est donc le premier véritable matérialiste. Épicure le suivra dans cette voie.

Un détour du côté de l’Orient permet de nuancer ce propos. De fait, Bouddha, qui vécut un siècle avant Démocrite, disait déjà que l’homme est un agrégat d’éléments qui se disloquent à la mort et qu’aucun « moi » ne lui survit. Pour lui, rien n’est permanent, si ce n’est la loi de l’impermanence. Il n’y a donc ni Dieu éternel ni âme immortelle. Il n’est pas faux d’affirmer qu’avec sa théorie de l’anatta (le non-atman, c’est-à-dire le non-Soi), Bouddha fut le premier à nier la survie de l’individu. Pour être tout à fait précis, Bouddha ne nia ni la survie, ni l’âme, ni Dieu, mais se désintéressa de ces questions métaphysiques qu’il jugeait oiseuses. Comme l’atomisme matérialiste et comme l’épicurisme ou le stoïcisme, le bouddhisme est une philosophie du présent, un art de vivre enraciné dans l’ici et maintenant, et non dans un hypothétique au-delà.

Depuis les atomistes, l’âme avait perdu son immortalité. Personne toutefois ne songeait à la déclarer inexistante. Il faut attendre jusqu’au XVIIIe siècle pour qu’un philosophe franchisse ce pas : en 1747, le matérialiste français La Mettrie écrit dans L’Homme-Machine que l’âme n’est qu’un vain terme, une chimère, un mensonge. C’est la lecture de Descartes qui l’amène à cette conclusion. Descartes affirmait que l’homme possède une âme, contrairement aux animaux qu’il décrivait comme des machines dépourvues d’âme. La Mettrie va plus loin en affirmant que les hommes sont eux-mêmes des machines réduites à leur seule dimension matérielle. La mort est donc anéantissement, fin de tout, néant éternel.

Avec les penseurs athées du XIXe siècle (Marx, Nietzsche, Freud, etc.), la négation du ciel se combine à un athéisme radical qui place l’homme face à sa destinée éphémère et le prive de tout espoir de salut. La croyance en un au-delà est perçue comme une illusion infantilisante, pire : un crime contre la vie terrestre à laquelle il convient de rendre toute sa noblesse en la vivant dans une ivresse dionysiaque. Les existentialistes du XXe siècle (Sartre, Camus, Heidegger, etc.) tâcheront de redonner un sens à l’existence rendue absurde par cet anéantissement où nous plonge la mort. Tous ces philosophes ont un point commun : ils refusent les blandices de la vie éternelle, ils tournent le dos aux mythologies de l’au-delà.

Cédons le mot de la fin à un grand humaniste. Montaigne écrivait : « C’est pareille folie de pleurer de ce que d’ici à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pas il y a cent ans ». Avec sa légèreté coutumière, Marc Twain disait la même chose : « Je n’ai pas peur de la mort. J’ai été mort pendant des milliards et des milliards d’années avant de naître, et je n’en ai pas souffert le moins du monde ».

En somme, l’homme a le choix entre deux alternatives : soit rêver d’un au-delà en espérant qu’il sera meilleur, qu’il sera paradisiaque plutôt qu’infernal, soit accepter pleinement sa finitude, ce qui signifie renoncer au paradis céleste en lui préférant l’hic et nunc qui, s’il n’est pas toujours paradisiaque, présente au moins l’avantage de n’être pas forcément infernal.

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Informations complémentaires

Année

2012

Auteurs / Invités

Xavier DE SCHUTTER

Thématiques

Mort, Mythes, rites et traditions, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions