L’argent dans le monde moderne selon Charles Péguy

Charles COUTEL

 

UGS : 2009009 Catégorie : Étiquette :

Description

Comme beaucoup d’écrivains français de la fin du XIXe siècle, Charles Péguy est attentif à la place grandissante de la référence à l’argent dans la société bourgeoise et capitaliste. Or il est l’un des seuls à savoir de l’intérieur de quoi il parle tant ses propres difficultés financières personnelles furent grandes. Il ne cesse de vivre aux marges de la pauvreté.

Ce thème de l’argent est donc son crève-cœur permanent au point de devenir le titre d’un des derniers textes, l’Argent suivi de l’Argent (suite). Mais Charles Péguy est un des seuls à rendre compte d’un double processus qui hante la modernité :

  1. La montée du fétichisme de l’argent qui devient un véritable Dieu moderne fascinant ceux qui auraient dû, cependant, s’en méfier: le peuple, les chrétiens ou encore les socialistes.
  2. Le développement du processus pour lesquels ce fétichisme est passé sous silence et occulté. Celui qui a de l’argent n’en a jamais assez ; celui qui n’en pas, ou de moins en moins, doit faire semblant d’en avoir.

La place dévorante de l’argent

La polémique avec Jean Jaurès et la lecture d’Henri Bergson ont permis à Charles Péguy de comprendre les raisons de la décomposition conjointe du dreyfusisme et du socialisme parlementaire, et ce au sein d’une critique globale du monde moderne. Mais c’est à l’occasion d’une polémique avec Fernand Laudet en 1910 que le problème se noue. Fernand Laudet, directeur d’une revue catholique, s’en était pris vivement au Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc, paru en janvier 1910. Pour ce directeur, l’œuvre de Charles Peguy présente une Jeanne d’Arc populaire, de « quand nous étions petits ». Fernand Laudet est un « chrétien moderne ». Cette polémique résumée dans l’ouvrage Un Nouveau Théologien : M. Laudet, puis dans deux de ses derniers textes, notre philosophe se livre à une critique acerbe du monde moderne comme creuset de confusions collectives. Le modernisme est un phénomène qui prend les esprits sans qu’ils s’en rendent compte ; Charles Péguy précise : « Quand il y a une éclipse, tout le monde est à l’ombre (…) Tout ce qui passe dans un âge de l’humanité (…) en reçoit, emporte l’ombre ».

Charles Péguy commente ce point dans ses Lettres et Entretiens : « En ce monde moderne, tout le monde est moderne et même ceux qui combattent le modernisme, ils vivent dans la même affreuse indigence (…) affreuse pénurie de sacré ».

Les chrétiens comme les socialistes, se rallient eux aussi au modernisme, comme ce fut le cas de Fernand Laudet, d’où la colère de Charles Péguy : « On oublie trop que le monde moderne, sous une autre face, est le monde bourgeois, le monde capitaliste. C’est même un spectacle amusant que de voir comment nos socialistes antichrétiens, insoucieux de la contradiction, encensent le même monde sous le nom de moderne et le flétrissent sous le nom de bourgeois et de capitaliste ».

Fernand Laudet comme Jean Jaurès sont « modernes ». Dans l’Esprit de Système, Charles Péguy ironise : « Moi aussi je suis un moderne, moi aussi je suis contaminé de démagogie que je combats ».

Le monde moderne nous avilit de trois façons, car il croit :

  1. Incarner le progrès, nous éloignant de notre propre passé.
  2. Avoir raison parce qu’il accumule de plus en plus d’argents, en se déshumanisant.
  3. Avoir réponse à tout au nom de la science et de la technique ; développant l’orgueil et l’aveuglement sur le présent, oubliant l’homme. Ce modernisme est donc progressiste, capitaliste et scientiste. Il répond donc à Fernand Laudet dans le texte de 1910: « Il faudra que
  4. Laudet se fasse à cette idée que nous autres nous ne faisons aucun progrès. Ce sont les modernistes qui font des progrès, que nous sommes aussi bêtes une fois pour toutes. Que nous sommes aussi bêtes que Saint Jean Chrysostome ».

Une erreur constitutive explique cette illusion moderniste : « C’est une erreur de représenter les métaphysiques, les religions comme un progrès ininterrompu continu ou discontinu » (cela revient à confondre) « la succession des théories avec le progrès linéaire des pratiques ».

Charles Péguy, comme Henri Bergson, analyse les mécanismes par lesquels nous laissons le langage nous abuser et nous tromper. Méditant sur Jean Jaurès, il précise : « Jean Jaurès expliquait toujours trop (…) C’est ce qui l’a perdu. Une capitulation est essentiellement une opération par laquelle on se met à expliquer au lieu d’agir ».

Ailleurs, Charles Péguy commente : « Les lâches sont des gens qui regorgent d’explications ».

Le début de la trahison moderne intervient quand on se « paye de mots » : la presse moderne répète les mots pour qu’ils flattent au lieu de servir la vérité. Dans La Note Conjointe, Charles Péguy est sans pitié : « (…) À trois, on ne sent plus ce qu’on dit. À trois, on est orateur, on est sérieux, on est sentencieux, on est éloquent, on est prudent (…) À trois, on est circonspect, ou on fait le téméraire (…) On craint ou on brave (…) Trois, c’est le commencement du parlementarisme ».

Des fois le langage embourgeoise et « propagandise » les esprits par séduction et conformisme :

« Le peuple entend ce que l’on veut, et n’entend pas ce que l’on ne veut pas qu’il entende ».

Cet embourgeoisement contribue à masquer le fétichisme montant de l’argent (se souvenir de Léon Bloy). Dès lors, le monde moderne devient le monde du « comme si ». Dans l’Argent, on peut lire : « C’est le triomphe du comme si. Nous sommes priés d’être tendus au maximum et de faire tout le reste comme si nous n’étions pas tendus ».

Le monde moderne fait semblant ; or faire semblant longtemps c’est prendre le risque de se trahir sans s’en rendre compte, car on ne sait plus où sont les fidélités fondatrices. Le 16 février 1913, Charles Péguy écrit : « Le modernisme consiste (…) à ne pas croire ce que l’on croit (…) Le modernisme est un système de lâcheté. La liberté est un système de courage ».

Au faux-semblant des mots et des convictions s’ajoute le faux-semblant de l’argent. L’argent devient le vrai maître, car, par sa présence séductrice, les mots, donc les consciences, se modifient, comme le signale le cahier intitulé De Jean Coste, rédigé en 1902. La critique du modernisme se développe en critique du progrès et en critique de l’argent. Ces deux fétiches aboutissent à une véritable « philosophie de la Caisse d’Épargne » qui se résume ainsi : le futur est défini comme pure accumulation d’intérêts financiers. Avec ce règne de l’argent, plus rien n’est pas gratuit : la notion d’intérêt d’intellectuelle devient financière. La gratuité de la culture disparaît. Le moderne s’éloigne de la vérité et malheur à celui qui, comme Charles Péguy osera le signaler : « C’est en effet la première fois dans l’histoire du monde que tout un monde vit et prospère, ferait prospérer contre la culture ».

Cependant, Charles Péguy ne se contente pas d’expliquer cette fétichisation bourgeoise et capitaliste de l’argent (proche en cela de Marx), il étudie les processus philosophiques et sociaux par lesquels celui qui a de moins en moins d’argent se voit forcé de le cacher à ses propres yeux et aux yeux des autres. Le monde moderne nous apprend à nous mentir sans cesse, comme Charles Péguy le dit dès 1902 dans un texte méconnu et difficile, De Jean Coste.

En effet, c’est à travers son rapport à l’argent que le monde moderne se ment à lui-même.

Le laboratoire De Jean Coste (1902-1914)

Au début du XXe siècle, Léon Bloy rédige un livre curieux Exégèse des Lieux Communs où il s’efforce de faire la liste des stéréotypes de la société bourgeoise :

– « On ne peut pas vivre sans argent »
– « Faire travailler l’argent »
– « L’argent ne fait pas le bonheur, mais… »
– « Le temps c’est de l’argent »
– « L’argent n’a pas d’odeur »

Charles Péguy va s’efforcer dans toute son œuvre en prose, mais aussi en vers, de retourner tous ces lieux communs, notamment dans De Jean Coste qui constitue la présentation d’un roman d’Antonin Lavergne.

Le roman d’Antonin Lavergne, intitulé Jean Coste ou l’Instituteur de Village, rédigé en 1894-1895, fut pour Charles Péguy un grand choc intellectuel et moral et comme l’occasion de réaffirmer les choix de sa vie. Ce texte allait servir de révélateur aux multiples contradictions du monde littéraire et politique de l’époque.

Ce roman est l’histoire d’un instituteur de campagne qui peu à peu s’enfonce dans la misère la plus noire et dans l’indifférence générale. Ce texte gêna tous ceux qui, sous la Troisième République, valorisaient le métier et les missions laïques des instituteurs, mais sans bien se soucier de leurs conditions matérielles et économiques d’existence ; au point qu’après la publication du roman, Ferdinand Buisson ordonna une enquête officielle sur le sujet.

Les œuvres complètes montrent comment régulièrement Charles Péguy va se souvenir du sort de ce misérable instituteur, Jean Coste, tentant malgré tout de braver le sort en « travaillant modestement », dit-il. Nous dirions volontiers que le personnage d’Antonin Lavergne est vite devenu pour Charles Péguy un symbole projeté de sa propre existence : il a en effet lui-même connu la pauvreté, sinon la misère. Voir ainsi ce personnage empêché de rester simplement pauvre et être précipité impitoyablement vers la misère sera pour lui une source inépuisable de colère : « Je travaille dans la misère du présent ».

Cette attitude d’urgence a comme effet de susciter une méfiance à l’égard de toutes les reconstructions politiques, littéraires, voire religieuses de la misère, destinées à faire croire qu’il suffit de traiter de la misère pour traiter la misère.

Le texte d’Antonin Lavergne se présente d’abord comme un roman où les épisodes se succèdent sans lien apparent : un instituteur de village est muté dans un nouveau poste où on ne l’attend guère. Une collègue le reçoit correctement, mais froidement. Le maire républicain tente très vite de l’intégrer dans son camp en lui demandant de ne pas fréquenter le curé pour cautionner l’anticléricalisme officiel ; peu à peu, sa situation économique se dégrade, car il perd son poste de secrétaire de mairie ; sa femme tombe malade ayant accouché de jumelles, venant s’ajouter à deux autres enfants. Enfin, Jean Coste est obligé de recueillir sa vieille mère aveugle et malade. Tout est en place pour une mise en scène mélodramatique attendue. Or Jean Coste, subissant peu à peu cette situation, ne sombre jamais dans les travers là encore attendus : pas d’alcoolisme, de vol ou de jeu. Il se bat et veut travailler. C’est ce qui fascine Charles Péguy : Jean Coste fait son métier honnêtement, mais sa situation se dégrade quand même. Sa pauvreté devient misère, inéluctablement : Antonin Lavergne ne fait que présenter les difficultés telles qu’elles apparaissent ; nous faisons avec lui les comptes du ménage et voyons fondre le salaire à vue d’œil : l’argent lui manque en permanence.

En dehors du naturalisme d’un Émile Zola ou du romantisme d’un Victor Hugo, Charles Péguy montre la dégradation de la vie d’un instituteur et de sa famille : le salaire ne suffit pas à subvenir aux besoins du ménage. Antonin Lavergne parvient à montrer comment le monde moderne organise l’indifférence autour de la pauvreté. Les pauvres sont là, mais nous ne les voyons pas, justement parce que nous prétendons nous en occuper politiquement, pédagogiquement, idéologiquement, voire médicalement.

La valeur de ce roman serait donc, en plus de son intérêt historique et quasi ethnographique, de nous montrer comment la société se protège, par les discours, de la pauvreté qu’elle laisse développer en elle et qui contredit les belles proclamations de la devise républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité ». Le choc de ces deux réalités (réalité économique de la misère et réalité discursive et idéologique sur la misère) installe Jean Coste dans un véritable enfer ; il est obligé de subir et de cacher ce qu’il subit. Il n’a rien à se reprocher et en même temps il est forcé d’avoir honte de ce qu’il est en train de devenir.

Le personnage est à la fois victime du fétichisme de l’argent et des processus qui l’occultent. C’est que dans le monde moderne, l’argent est devenu le roi. Les pauvres se laissent « propagandiser », avec diverses conséquences :

Les riches auraient à dire aux pauvres le sens de leur pauvreté et concrètement cela revient à prendre son mal en patience.

  1. C’est aux bourgeois de dire les causes et les remèdes, car la pauvreté serait l’objet d’un savoir (les « lois de la paupérisation »).
  2. Sortis de la pauvreté, les anciens pauvres doivent devenir amnésiques: les « nouveaux riches » doivent oublier qu’ils furent d’anciens pauvres.

Tout est avili par l’argent ; Charles Péguy écrit dans La Note Conjointe : « Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est en face de l’esprit (…) Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est en face de Dieu (…) De là est venue cette immense prostitution du monde moderne (…) Elle vient de l’argent. Elle vient de cette universelle interchangeabilité (…) L’argent est le maître du curé comme il est le maître du philosophe ».

Ainsi s’achève le dialogue de Charles Péguy et de Jean Coste : comme Socrate, cet instituteur, de victime, devient juge. La critique de la « propagandisation » de la pauvreté s’élargit à toute la société moderne ; mais à côté de cette prise de conscience philosophique, Jean Coste est, pour Charles Péguy, l’image de lui même ; un an avant sa mort, il confie à son ami Lotte : « Je suis pauvre, pauvre, il me faut l’Académie. Ça viendra dans trois ou quatre ans, peut-être plus tôt. C’est immédiatement vingt mille francs de rentes, la grande sécurité. Ma femme est toujours avec ses comptes de boucher… Je n’ai pas de répit, alors, je produis tout le temps, dans le train, en tramway… ».

Conclusion : l’explication ultime du règne de l’argent

Charles Péguy retourne les lieux communs relevés par Léon Bloy : l’argent est devenu roi, il a réussi à duper le peuple, les chrétiens et les socialistes qui avaient cependant dans leurs traditions respectives de quoi résister à son emprise. Les chrétiens comme les socialistes s’embourgeoisent, car ils sont fascinés par le pouvoir de l’argent. Or, sans la vigilance prônée par Charles Péguy, les lieux communs pourraient de nouveau régner en maître. C’est pourquoi Charles Péguy médite toute sa vie sur le rôle de l’argent dans le monde moderne : il rejoint More, Diderot ou Marx.

C’est en 1913 que Charles Péguy nous livre une explication ultime et synthétique en parlant du règne prostitutionnel de l’argent dans le monde moderne. L’argent est devenu un appareil de mesure universel : « L’appareil de mesure et d’échange et d’évaluation a envahi toute la matière qu’il doit servir à mesurer, échanger, évaluer. L’instrument est devenu la matière et l’objet du monde. De là est venue cette immense prostitution du monde moderne ; elle vient de cette universelle interchangeabilité ».

L’appareil de mesure est devenu objet lui-même. « L’universelle interchangeabilité » transforme la dignitas en pretium : on passe de ce qui n’a pas de prix (la personne humaine) à l’imposition omniprésente d’un prix pour toute chose. L’enjeu devient éthique : il s’agit de remettre l’argent à sa place et l’homme au centre. Mais Charles Péguy avertit : « Le grand triomphe du monde moderne : épargne et capitalisation, avarice, ladrerie, économie(s), cupidité, dureté du cœur, intérêt(s), Caisse d’Épargne et recette buraliste ».

L’argent dans le monde moderne combine bien l’idéologie du progrès et l’accaparement capitaliste, au sein d’une idéologie de la Caisse d’Épargne qui nous ferait croire qu’il n’y a de progrès que par une accumulation infinie de l’argent. C’est donc tout un monde qu’il faut changer pour retrouver son âme. On lit dans l’ultime œuvre poétique, Ève :

« Seule vous le savez que l’argent seul est maître
Et qu’il a mis son trône à la place de Dieu

Et son autel d’argent sur le dernier haut lieu
Et son prêtre d’argent à la place du prêtre ».

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Informations complémentaires

Année

2009

Auteurs / Invités

Charles Coutel

Thématiques

Capitalisme, Lutte contre la pauvreté, Lutte contre les exclusions / Solidarité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Questions éthiques