L’âme existe-t-elle ?

Pierre J. Mainil

 

UGS : 2010008 Catégorie : Étiquette :

Description

Un jour lointain, il y a déjà de cela septante-six ans, je suis apparu sur cette terre. Neuf mois plus tôt, deux cellules haploïdes fabriquées par deux êtres différents avaient fortuitement fusionnés. Elles avaient produit une autre cellule diploïde dont la destinée était de se multiplier. Ce qu’elle avait fait allègrement. Un agglomérat cellulaire s’était développé. Mais il ne le pouvait qu’en parasitant un autre être et en vivant à ses crochets. Sa forme allait varier. De semaine en semaine, elle s’est précisée. L’allure générale du corps humain s’élaborait.

Un jour, le stade parasitaire a été abandonné par un déterminisme incoercible. Le nouvel être qui s’était construit allait devoir vivre de manière plus autonome. C’est ce que l’on désigne par le concept de « naissance ». Mais ce n’est là que la sortie de la matrice nourricière, l’arrivée à l’air libre de ce corps à qui s’imposera un autre mode d’acquisition tant des éléments nutritifs que de l’oxygène nécessaire à leur combustion pour produire l’énergie sans laquelle son existence ne peut être maintenue.

Comme chacun de nous, je n’ai aucun souvenir de cette naissance. Bébé, la succession des situations qui permet de pénétrer la notion de temps, ne m’était pas encore accessible tout petit d’homme a certes de la mémoire, extraordinaire d’ailleurs, mais insuffisante pour prendre conscience de son existence.

Mais le moment arriva où j’ai commencé à me remémorer des actes posés antérieurement. La notion du temps commençait à prendre corps. Et surtout, lorsque je suis parvenu à imaginer l’arrivée d’actes non encore construits. Pour projeter des actions dans le futur, soit pour espérer ou obtenir des sensations agréables, soit pour craindre ou tenter de fuir des situations désagréables.

Et enfin, dernier élément, avec la confrontation avec le néant, avec la disparition irréversible de choses, d’animaux ou de personnes auxquelles nous sommes attachés.

La réalité de la mort m’est apparue à l’âge de sept ans. C’était un vendredi du mois de juillet 1939. J’entendais ma mère parler d’une cousine de mon âge et dire à une voisine qu’elle venait de décéder. Je ne comprenais pas. Oui, bien sûr, je connaissais l’existence des corbillards et des cimetières. Je connaissais les rituels qui les entouraient, mais ce n’était qu’un folklore qui ne m’atteignait pas. La mort, c’était pour les vieux, ces êtres particuliers qui semblaient jouir d’une vie qui devait confiner à l’éternité et qui ne disparaissaient que lorsqu’ils étaient infectés par des microbes. La mort, c’était pour eux, mais pas pour les enfants. En plus, ce n’étaient que des étrangers, des personnes dont l’absence me laissait indifférent. Autre chose était l’annonce de l’effacement de ma vision de cette petite fille qui était beaucoup pour moi.

J’ai clamé mon désarroi, mieux mon refus. Je leur ai dit à toutes deux que ce qu’elles disaient, n’était pas exact, que je l’avais encore vue le mercredi quand j’avais joué avec elle. Je n’ai pas osé les traiter de menteuses, mais en mon for intérieur je le pensais. Je me demandais pourquoi elles menaient ce triste jeu.

Ma mère, une brave femme, avait une religion bien particulière : la dominante dont elle acceptait quelques éléments des rituels ainsi que quelques poncifs. Sans plus. Comme il en est tant. Pour me calmer, elle m’annonça que Renée, cette petite cousine, était montée au ciel.

Toujours incrédule, j’ai voulu le soir en parler à mon père à son retour du travail. Mais comme à l’accoutumée, lui qui n’y croyait pourtant pas, clôtura la discussion par un magistral et définitif « Tu comprendras plus tard. » Pour ne pas heurter ma mère.

Trois jours après, j’ai dû accepter l’évidence de la disparition de ma compagne de jeu occasionnelle. La façade de la maison s’était ornée de ces voiles noirs comme on le faisait encore en ce temps-là. Un gros cheval de labour traînait le traditionnel carrosse noir avec ses plumets et la croix argentée au sommet. Je n’ai pas vu y mettre le petit cercueil, car je n’étais pas admis à la cérémonie. Mais, caché non loin de là, j’ai constaté la présence et l’apparent recueillement d’une foule immense se traînant derrière le corbillard jusqu’à l’église voisine. Comme pour les personnes âgées.

Ma révolte s’était calmée. On ne disparaissait donc pas tout à fait. La mort n’était qu’une espèce de voyage dans un autre lieu, un espace hors de notre espace et hors du temps. Le soir, questionnant à nouveau ma mère, j’ai entendu, pour la première fois, parler de l’âme, de son envol vers l’azur, emportée au moment de la mort par l’ange gardien assigné à chaque être humain pour veiller à sa santé morale.

À la fin de l’année suivante, j’ai perdu un autre être qui m’était cher. Plus cher que cette fillette morte dix-huit mois avant. Il avait presque mon âge. Un voisin irascible l’avait empoisonné. C’était la chienne qui avait accompagné toute mon enfance. Je l’ai pleurée. J’ai voulu surmonter ce chagrin. J’y suis arrivé.

J’ai voulu faire part à ma mère de mon acquiescement de cet inévitable en lui déclarant que Bella, c’était le nom de cette chienne, accompagnait maintenant Renée, cette petite cousine, dans ce lointain pays, dans ce paradis, qu’elle n’y serait pas malheureuse puisqu’elles se connaissaient. Ce jour-là, je n’ai pas compris le reproche que m’a fait ma mère, d’avoir osé dire que les animaux avaient aussi une âme, qu’eux aussi ne sombraient pas définitivement dans le néant. Mais non, ai-je entendu, lorsqu’un animal meurt, c’est fini, c’est pour toujours. Dame, me disait-elle, tu aimes bien l’entrecôte ; alors comment peux-tu raisonnablement penser que l’on puisse avaler la chair d’un être qui aurait une âme.

J’essayais de comprendre l’objection. J’y arrivais pour un bœuf ou un porc, à la rigueur pour un mouton. Là, j’étais d’accord. Mais pas pour ma chienne qui m’aimait bien. Elle avait de si jolis yeux. Le dilemme était difficile ! Il y avait donc des disparitions complètes. J’ai hésité à en parler à mon père. J’ai alors décidé de laisser de côté cette question à laquelle les adultes ne fournissaient que des réponses évasives ou incohérentes.

La problématique de l’âme n’est réapparue chez moi que vers mes treize ou quatorze ans. La guerre avait modelé mon esprit dans un idéalisme romantique et manichéiste. Le mal ne pouvait que vaincre temporairement. La victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie n’en était que la confirmation. Les monstres, qui avaient fait toutes ces horreurs, étaient terrassés. Le bien triompherait toujours. Je me rappelle ces rédactions patriotiques que je rédigeais pour le cours de français à l’occasion du 11 novembre ; je me rappelle ces textes grandiloquents dans lesquels je mettais tous mes espoirs d’un monde harmonieux, fraternel et solidaire.

La déconvenue ne pouvait qu’arriver. Et elle arriva. Les hommes se divisèrent. Des anciens méchants, ceux d’avant-guerre dont on m’avait dit pendant la guerre qu’ils étaient parmi les bons, redevinrent, sitôt la paix revenue, des méchants. J’entendais l’affirmer. Le monde de félicité sur terre auquel j’avais cru s’effondrait. Le danger disparut, l’égoïsme des hommes réapparaissait. Le tout masqué derrière de si beaux sentiments. J’avais pu admettre l’existence temporaire du mal. Je répugnais à son renouvellement cyclique.

Le problème du passé resurgit, se cristallisa sur la question de la liberté humaine. Et ce fut le début de ma mécréance lorsqu’un condisciple du cours de religion que je suivais me demanda comment avec mes propos, mes mises en cause de la bonté divine, j’arrivais encore à prétendre croire en Dieu.

Tout en continuant à assister au cours de religion – il le fallait bien puisque j’étais adolescent en un temps où l’autorité du père ne souffrait pas encore de discussion – j’ai plongé alors dans le flou du déisme, avec un Grand Horloger à la Voltaire. Poussé par la vanité de me démarquer des autres et aussi par la passion de prouver, j’ai lu. Ces ouvrages de paléontologie et de biologie m’ont poussé à l’agnosticisme. Je n’y suis pas resté.

Ingénieur au Corps des Mines, j’ai été confronté dans ma vie professionnelle avec la réalité de la mort au cours des enquêtes d’accidents de travail que, chaque mois, j’étais amené à faire. Avec le temps et l’accumulation des enquêtes, j’ai surmonté l’amertume qu’amenait la vue de ces cadavres, la vue de ces corps d’hommes morts étouffés, écrasés, déchiquetés parfois, brûlés éventuellement. L’accoutumance certes, mais pas l’indifférence devant l’injustice de l’existence qui avait brutalement interrompu ces vies.

Cet inévitable m’agressait. L’idéalisme de mes vingt ans en prit un coup. À mes trente ans, de remise en question en remise en question, mon angoisse s’estompa. J’ai osé prendre le risque, le grand risque, celui de me tromper. J’ai plongé plus que dans l’athéisme, je me suis installé dans le monisme matérialiste. J’y suis encore fixé.

Confronté avec l’incompréhension de la disparition de la vie, ayant perçu que l’angélisation tant de l’homme que de l’humanité n’était que mirages, où pouvais-je me réfugier pour enfouir ma désillusion une fois dégagé du rêve ? Que faire lorsque l’on a compris qu’il est impossible de changer le monde ? L’accepter tel qu’il est et tomber dans l’indifférence ou sombrer dans la désespérance ou encore se sauver par le cynisme ?

Prenant conscience du non-sens de la vie de par ma négation de toute vie dans tout au-delà mythique quelle qu’en soit la forme, j’ai plongé dans le cynisme. Je me délectais alors de percer les ressorts secrets des actes des hommes et de mettre à nu le divorce entre le langage d’apparence altruiste et l’action égocentrique. Sans le discerner, j’étais en manque d’idéal parce que j’avais cru que cet idéal préexistait. Or chacun doit se l’inventer, se le créer et le nourrir. Mais je n’en étais pas encore conscient.

Dans la cinquantaine, j’étais lucide, mais partagé entre mes révoltes et mes espoirs. Où en suis-je maintenant ? Ai-je acquis la sérénité à laquelle je rêvais ?

Ce parcours spirituel bien sommairement esquissé plante, malgré son aspect anecdotique, deux pistes de réflexion : Que suis-je ? et aussi Pourquoi suis-je ? Il introduit la notion de la perception du temps. Il illustre la problématique de la mort. Il fait sentir à quel point la culture, dans laquelle nous sommes immergés, peut brimer un questionnement.

La réponse à la question posée L’âme existe-t-elle ? reçoit de ma part, vous vous en doutez déjà, une réponse négative. Mais cette opinion, je me garde de la présenter comme étant la Vérité. C’est ma vérité, celle que je me suis construite tout au long de ma vie et qui me paraît irréversible. Comme tout homme, j’ai mes certitudes. Mais ces certitudes ne sont pas chez moi des absolus que je voudrais imposer à autrui.

Mon exposé n’a d’autre motivation que de permettre de cerner pourquoi je ne puis avoir d’autre croyance que celle-là. Sans plus. C’est d’ailleurs à dessein que j’utilise ce terme de croyance pour montrer le relativisme qui m’habite.

Parmi ces certitudes, il en est qui sont indémontrables. Ce sont des postulats que l’on doit poser si l’on veut poursuivre une recherche spirituelle. Lorsque l’on veut tenter de comprendre, personne n’est à l’abri de devoir avancer des a priori qui forment ce que l’on appelle le paradigme de l’individu. L’honnêteté intellectuelle m’oblige à préciser le noyau dur du contenu de celui qui est le mien à l’heure présente. Il se résume en ces quelques mots :

  1. Il existe un réel qui est objectif et qui est indépendant de la conscience que j’en ai. Que l’homme n’ait jamais vécu, que toute vie disparaisse de l’univers n’empêchera pas ce réel d’être ;
  2. l’homme ne perçoit de ce réel qu’une apparence, car la vision de l’objet par l’homme est fonction de ses sens ;
  3. ce réel, le Cosmos, n’est qu’Énergie, la matière n’est elle-même qu’une forme particulière de cette énergie, même si je ne puis pas dire ce qu’est l’Énergie ;
  4. ce réel n’est jamais deux fois semblable à lui-même ;
  5. les êtres dits vivants, en ce compris les êtres humains, ne sont qu’une structuration complexe de la matière. Leur vie est unique. Rien d’eux-mêmes ne survit lors de la destruction de cette structuration particulière.

En d’autres mots, je crois qu’énergie, matière, vie, émotions et esprit ne sont que des facettes d’un phénomène unique qui me dépasse, mais j’accepte cet inconnaissable et je refuse de me plonger dans le mythe de la transcendance pour lui trouver une explication qui ne pourra qu’être insatisfaisante. Je suis de plus persuadé que tout être vivant n’a qu’une seule vie qui se déroule de la conception à sa mort.

Ensuite, comme le disait déjà Héraclite, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Le changement est la loi fondamentale de l’ordre naturel.

Enfin, le monde n’est connu que par les sens qui sont instrument d’illusion. Un exemple entre autres. La couleur n’a pas de réalité physique en soi. Elle n’existe qu’en fonction de notre œil et de notre cerveau. Si tous les hommes étaient daltoniens, les radiations électromagnétiques qui donnent les couleurs rouges et vertes chez l’homme normal de l’espèce ne seraient pas perçues en tant que telles. D’autre part, regardons ces images Les lignes qui nous apparaissent comme obliques ou courbées, sont soit parallèles, soit des droites.

À ces axiomes, j’en ajouterai un sixième qui stipule que « ce que l’on désigne par le concept de hasard, existe. » En d’autres termes, cela signifie qu’« il n’y a pas en toute circonstance de liaison de cause à effet. » C’est peut-être celui qui est le plus difficile à faire concevoir.

Le monde occidental est trop fondamentalement déterministe. Pour ma part, je suis convaincu que les lois du cosmos ne sont que des lois probabilistes, et que leur pseudo-linéarité provient de ce que les phénomènes que nous étudions concernent toujours des ensembles, et non des unités. Comment pourrais-je admettre que le moindre de mes gestes, la moindre de mes paroles ne soient que des effets qui devaient inéluctablement survenir. Si à chaque effet une cause doit être liée, si le concept de hasard ne cache que notre ignorance des causes, tout qui pourrait démêler l’écheveau des causes pourrait me démontrer que ce que je dis à cet instant, pouvait être prévu il y a quinze milliards d’années. Où serait la liberté de l’homme alors, cette liberté à laquelle je crois ?

Pour ma part, j’ai opté pour la simplicité. Pourquoi faire compliqué puisque rien n’est sûr. Mais je puis admettre sans difficulté qu’un autre estime que mes postulats soient infondés et soit persuadé soit que le réel n’existe pas, que le hasard est inexistant ou que les idées ont une existence antérieure à celle de la matière ou qu’une onde de forme s’ajoute à cette matière. Tout comme moi, chacun est libre de libeller son credo comme il l’entend.

Le tout est de rester dans les limites autorisées actuellement par notre état de connaissances.

Mais, direz-vous, et l’homme dans tout cela, quel est-il ?

Dans mon introduction, j’ai parlé de formation fortuite de la première cellule humaine, à moins de croire au déterminisme qui affirmerait qu’il y a un spermatozoïde du père prédestiné pour s’acoquiner avec l’ovule de la mère, la disproportion entre le nombre de spermatozoïdes présents dans les trompes de la femme et le résultat, donne force de vraisemblance à l’impression de rencontre tout à fait hasardeuse.

Mais une fois fabriquées, les grandes lignes du destin de cette cellule primitive sont fixées : elle va donner naissance à deux autres cellules, qui elles-mêmes vont se diviser en deux, qui, elles aussi, vont procréer chacune deux cellules, et ainsi de suite… jusqu’à l’obtention des quelque soixante milliers de milliards d’êtres vivants qui constituent le corps humain.

Je viens de prononcer des mots importants dans la phrase précédente. J’ai en effet dit que l’homme était formé de quelque soixante milliers de milliards d’êtres vivants. Des êtres vivants, ai-je affirmé. Eh bien oui, des êtres vivants, car l’homme, comme tout être multicellulaire, se présente sous deux aspects différents. Car il est à la fois la multitude et l’unique.

Il est la multitude parce qu’il n’est qu’une confédération de cellules, une république cellulaire, c’est-à-dire tout un ensemble d’êtres vivants en symbiose, mais pouvant mener une vie indépendante si leur est fourni individuellement l’environnement que leur procurent leurs congénères.

Il est l’unique parce que cette multitude de cellules a une action coordonnée qui la fait apparaître comme si elle était un seul être.

L’affirmation que l’être multicellulaire est une colonie d’êtres individualisables surprend toujours l’homme qui croit qu’en lui n’existe qu’un seul être. Il lui est difficile de concevoir que des parcelles de son corps puissent mener une vie indépendante de la sienne. Et pourtant, l’homme de la fin du XXe siècle connaît l’existence des cultures in vitro de cellules appartenant à des organismes supérieurs. Et elles se sont reproduites montrant ainsi la caractéristique fondamentale de la vie.

Il y a alors tout le domaine des greffes d’organes auxquelles le public est familiarisé : il y a celles du foie, du rein, de poumon, de cœur… Mais sait-on aussi que l’on a réussi à implanter dans un cerveau adulte des cellules nerveuses jeunes, non encore spécialisées prélevées sur un embryon.

C’est la coordination des actions de ces milliards d’êtres vivants qui donne force de réalité à l’illusion de l’existence de l’être vivant unitaire. Pour que la multitude de la société d’êtres vivants que nous sommes puisse survivre, une structure planificatrice doit exister. Et c’est cette superstructure qui se concrétise par un flot continu d’atomes ionisés circulant dans les réseaux formés par les cellules nerveuses, qui donne l’apparence que les êtres multicellulaires et nous-mêmes sommes des êtres uniques.

Négliger la réalité du niveau microscopique, stérilise tout effort de modélisation tant du phénomène vital que de l’émergence de l’humanité. Si je ne m’inquiète que de l’aspect unitaire sous lequel l’être humain se présente, je n’en vois qu’une illusion. Je le sors de son environnement, je le coupe de son histoire, je ne travaille que sur des apparences.

Mais si les soixante milliers de milliards de cellules qui forment un corps humain proviennent toutes de l’unique cellule qui résulte de la fusion de l’ovule et du spermatozoïde, comment se fait-il qu’elles ne soient pas toutes identiques ?

 Il est bien exact que toutes les cellules de l’être unique proviennent de l’unique cellule formée lors de la fusion des gamètes émises par les parents, quelle que soit leur spécialisation. Elles sont toutes munies du même bagage génétique, qu’elles soient prélevées du tissu épithélial de l’intestin ou de la rate, que leur origine se trouve dans l’une des couches de l’écorce cérébrale ou dans le foie de l’individu. Qui n’a pas entendu parler des empreintes génétiques utilisées par le monde judiciaire pour détecter si telle ou telle cellule appartient ou non à un individu déterminé ?

Mais dès lors comment expliquer cette spécialisation, cette divergence d’action et d’utilité entre les cellules d’un muscle et les cellules nerveuses ?

Pour le faire sentir, je vais prendre l’exemple d’êtres multicellulaires du monde végétal où la spécialisation est nette entre les cellules de la partie aérienne de la plante et celles de la partie souterraine. Il existe des techniques simples de multiplication de certaines plantes : elles se nomment le bouturage et le marcottage.

Pour un géranium par exemple, la première technique est utilisée. Il suffit de couper un morceau de la tige aérienne, et après quelques manipulations de mettre l’extrémité coupée en terre. Peu de temps après des racines vont apparaître là où normalement il n’aurait jamais dû avoir de racine si le morceau de plante était resté dans son environnement primitif. Dans l’autre technique, on fait simplement passer en terre un morceau de tige. Une fois les racines poussées, on sectionne la branche. Dans l’un et l’autre cas, une autre plante va exister et mener une vie indépendante.

Que s’est-il donc passé pour que des cellules qui devaient normalement se structurer en branches et feuilles donnent naissance à des racines ayant une tout autre fonction ? Il est simple de concevoir que c’est la modification de l’environnement dans laquelle elles étaient placées, qui a transformé les messages chimiques qu’elles recevaient, messages qui activaient telle ou telle partie des programmes génétiques qui conditionnent la forme, la fonction et le mode de vie.

Pour les animaux et donc aussi pour l’homme, le phénomène est du même ordre, mis à part que ce sont des modifications chimiques internes induites par le programme génétique de la cellule primitive qui sont responsables de la spécialisation.

Il ne s’agit pas là de simples vues de l’esprit. Des résultats expérimentaux répliqués suffisamment de fois l’ont démontré sans la moindre équivoque. Il est ainsi prouvé que des cellules embryonnaires, qui n’avaient pas encore acquis leur spécialisation, pouvaient avoir, si elles étaient transplantées à un autre endroit, une autre spécialisation que celle que leur aurait imposée leur place attribuée dans l’embryon. Cela a été vérifié notamment pour les cellules nerveuses. Dans le cadre de la recherche de remèdes à la maladie de Parkinson, on a injecté des cellules nerveuses encore indifférenciées à certains emplacements dans le cerveau. Leur futur normal n’aurait pas été de produire une substance chimique dénommée dopamine. Et pourtant c’est ce qu’elles ont fait comme les cellules nerveuses placées originellement à cet endroit qui en produisaient normalement.

Quelle réponse donner à la question fondamentale qui angoisse beaucoup : « À partir de quand doit-on considérer qu’une personne humaine existe ? »

La réponse doit envisager les deux facettes de l’être humain, à savoir l’animal humain et puis ce qui fait l’homme. La première partie de ma réponse est nette :

« l’animal humain, ce qui est un potentiel d’homme, existe à partir du moment de la formation de la cellule initiale comportant tout le génome, en d’autres termes le programme génétique qui le caractérise, par l’incorporation dans un ovule de ma mère de l’un des centaines de millions de spermatozoïdes présents dans l’éjaculation du père. »

Certains partisans de la dépénalisation partielle de l’interruption volontaire de grossesse acceptent pourtant difficilement cette définition. Ils craignent que ne leur soit lancé à la figure le reproche de se faire complice d’un assassinat. Je ne comprends pas ce type d’angoisse. Qu’on le veuille ou non, un avortement va détruire ce qui est indéniablement un potentiel d’homme. Et cela de la même manière que les avortements dissimulés que provoquent le stérilet placé dans l’utérus ou la pilule contraceptive, parce qu’ils empêchent la nidation de l’ovule fécondé.

Pour ma part, je me refuse à nier cette réalité. Ce qui ne m’empêcherait pas de voter sans la moindre hésitation une loi allant au-delà de la dépénalisation, si j’étais parlementaire. Et je pratiquerais un avortement à toute demande d’une femme si j’en avais la capacité technique.

La réponse à la deuxième partie de la question est fondamentalement liée à la réalité ou la négation de l’existence de cet immatériel que l’on qualifie être l’âme. Pour ceux qui croient à son existence, cette âme fait l’homme. Elle existe dès la fécondation de l’ovule et n’attend que la construction de l’outil qu’est le cerveau pour manifester son existence. Mais si l’outil est imparfait, l’âme, elle, elle ne l’est jamais.

Pour moi, la personnalité humaine n’est pas créée au moment de la conception, elle n’est pas là non plus au moment de la naissance et elle n’existera même pas si, pendant l’enfance, la structuration du cerveau humain n’est pas entreprise par un envoi suffisant de messages à l’organe. L’écorce cérébrale n’est aussi que de la quincaillerie, du hardware pour employer le langage de l’informatique. Il faut le meubler de logiciels, de software. Mais ces logiciels ne viennent pas d’en haut. Ils résultent des actes des hommes.

Avant d’aller plus loin, je dois vous dire quelques mots du cerveau et de la cellule nerveuse.

La cellule nerveuse ou neurone est une cellule très spécialisée de l’organisme. Elle comporte un corps, avec son noyau, et des prolongements de structures différentes. L’un de ces prolongements est l’axone, en d’autres termes la fibre nerveuse.

L’autre a la forme d’une arborescence : ce sont les dendrites.

Le neurone fabrique diverses protéines, notamment ce que l’on appelle les neurotransmetteurs. Il est constamment parcouru par un flot d’ions, c’est-à-dire d’atomes chargés électriquement. Ce flux de particules électrisées ne peut se faire que dans un seul sens, d’une extrémité de dendrite à une extrémité de l’axone. Les neurones sont en contact fonctionnel entre eux par une zone dénommée « synapse ». C’est par cet intervalle synaptique que les impulsions électriques peuvent se transmettre d’un neurone à l’autre par l’intermédiaire d’un neurotransmetteur.

Le nombre de contacts synaptiques pour une seule cellule nerveuse est élevé et peut aller jusqu’à quarante mille.

 Dans le cerveau humain qui comporte de l’ordre de trente milliards de neurones, le nombre de contacts synaptiques entre les neurones est de l’ordre du million de milliards.

Et le cerveau, comment utilise-t-il tout cela ? Le premier qui nous a légué de beaux croquis de l’intérieur du corps humain est Vésale. On lui doit de beaux « écorchés » détaillant l’intérieur du corps. On y voit, en ce qui concerne le cerveau, les multiples replis de sa surface extérieure qui lui permettent de développer une superficie de deux mille deux cents cm2. Cette surface est tapissée d’une couche de matière de couleur grise d’une épaisseur d’environ trois millimètres. Cette écorce cérébrale ou néocortex comporte six couches de cellules nerveuses.

L’architecture de l’écorce cérébrale présente une grande unité morphologique. Les mêmes types de neurones s’y rencontrent. Ils présentent le même type de corps cellulaires, le même type d’axones et d’arborisations dendritiques ainsi que les mêmes critères biochimiques. Le cerveau humain utilise les mêmes éléments que le cerveau des autres mammifères. Fait plus étonnant encore : si l’épaisseur du cortex n’est pas la même entre les diverses espèces de mammifères, on retrouve chez tous par carotte de vingt-cinq sur trente millimètres de base, le même nombre de neurones, de l’ordre de cent dix unités, hormis la zone corticale visuelle pour laquelle le nombre de neurones est de deux cent septante-cinq chez l’homme et les singes primates.

 L’écorce cérébrale est spatialement planifiée. Elle est divisée en zones qui reçoivent des ondes d’influx nerveux générés par des stimuli de nos organes des sens : en plus d’une aire visuelle, d’une aire auditive, il y a une aire réservée aux messages du toucher, l’aire somesthésique. Ainsi si l’on stimule très localement un élément du corps humain, on enregistre un signal électrique en un point bien précis et rien qu’en ce point de l’écorce cérébrale. On en arrive ainsi à dessiner sur chaque hémisphère cérébral une image déformée du corps avec d’énormes lèvres, une main immense, des pieds moins importants, un tronc et un sexe petit.

Après vous avoir par ailleurs décrit en larges traits mon parcours spirituel au cours de mes années d’existence, j’ai situé mon paradigme philosophique, j’ai voulu montrer que les êtres multicellulaires, dont nous faisons partie, se présentent sous deux aspects, qu’ils sont à la fois l’apparence d’un être vivant unitaire et d’autre part une gigantesque république cellulaire. J’ai par après précisé qu’en l’être humain il y avait d’un côté l’animal et de l’autre ce qui fait l’homme. Enfin, en très peu de mots, je viens de donner quelques éléments d’information sur la cellule nerveuse, le neurone, et l’organe qui en comportent chez nous trente milliards d’unités, le cerveau et plus particulièrement son écorce, le néocortex.

Il convient maintenant de revenir à la cellule primitive avec ses quarante-six chromosomes caractérisant l’être humain. Implantée dans la matrice qu’elle va parasiter, cette simple cellule va se diviser en deux. Les cellules-filles aussi en deux, et ainsi de suite. Au bout d’un certain temps, cette société de petits êtres vivants va former une petite boule ressemblant à une petite mûre. Ultérieurement, cette boule va se transformer en une sphère creuse. Lorsque cette sphère atteint une certaine dimension, la spécialisation va se produire, expliquant ainsi pourquoi tous les êtres humains n’ont pas un même volume sphérique.

 Sous l’influence de facteurs chimiques, des éléments du patrimoine génétique sont mis en veilleuse et d’autres sont activés. Une région de la sphère va s’invaginer en doigt de gant pour donner un deuxième feuillet à l’intérieur. Ultérieurement, une troisième couche va se former entre les deux précédentes. C’est la couche externe de cet ensemble, l’ectoblaste, qui va former la peau et le tissu nerveux, qui va intéresser notre propos.

L’embryon commence à se définir et s’allonge. Les cellules nerveuses, les neurones, qui vont donner son cerveau et sa moelle épinière, vont se rassembler le long d’une fente qui va le traverser dans le sens de la longueur. Après une intense multiplication, toutes ces cellules vont se rassembler le long d’un tube, le tube neural.

Mais tout ne fait réellement que commencer, car à une de ses extrémités, trois renflements vont apparaître qui donneront les éléments du cerveau de l’individu.

Pour qui douterait encore que les cellules du corps humain sont chacune des êtres vivants à part entière, il faut savoir que les cellules nerveuses, les neurones voyagent dans l’amas cellulaire. Elles naissent à un endroit, puis se déplacent par reptation jusqu’à l’emplacement où elles doivent se trouver. Le facteur qui fait que ce déplacement ne se fait pas au hasard est très probablement d’ordre chimique.

Le neurone irait vers une source de substance chimique qui l’attire et éviterait une substance qui lui serait désagréable.

De la neuvième semaine à la quarantième semaine après la fécondation, c’est la période fœtale : sa caractéristique est le développement de tous les éléments du système nerveux central dans la partie antérieure du tube neural qui va aboutir à la formation du cerveau.

À la vingt-huitième semaine, commence déjà la période de viabilité. La morphogenèse du cerveau est pratiquement terminée. Le cerveau n’est cependant pas encore mature. De la trente-troisième semaine à quatre à huit semaines après la naissance si celle-ci vient à terme, l’enfant est capable d’alerte vigile. Le cortex cérébral s’organise. Un nombre important de neurones continue à migrer.

 À la fin de la période de l’enfance qui va du deuxième mois après la sortie du corps de la mère à deux ans, la structure dendritique du cortex s’élague pour présenter en fin de période une situation de type adulte.

À quatre ans, tous les neurones ont leur structure définitive. La maturation du cerveau n’est pourtant pas terminée.

L’ensemble des synapses corticales évolue jusqu’à douze ans environ. Après la puberté, les changements morphologiques et volumétriques sont peu nombreux, avec toutefois encore un accroissement de la surface corticale que l’on peut suivre jusqu’à l’âge adulte. Dès l’âge de trente ans, commence déjà le déclin qui s’accélérera avec la sénescence.

Maintenant que nous avons vu comment l’homme se construisait, examinons sa place dans le monde animal

Selon la chronologie acceptée à l’heure actuelle, notre terre aurait de l’ordre de quatre milliards cinq cent mille années d’existence. Un environnement particulier aurait permis voici trois milliards huit cent mille années à une complexification de la structuration de la matière non seulement d’exister, mais surtout de survivre en se reproduisant de façon plus intense qu’elle ne se détruisait.

Et pendant près de trois milliards d’années, la planète bleue ne fut peuplée que d’êtres monocellulaires. La modification des conditions environnementales amena la conjonction des égoïsmes : des colonies d’êtres monocellulaires se créèrent pour défendre leur survie.

Et puis, ce fut l’apparition des êtres multicellulaires, sortes de républiques cellulaires issues de la fécondité exceptionnelle de cellules particulières. L’être vivant unitaire devenait multitude.

 Il y eut des explosions de la vie, des feux d’artifice d’espèces différentes. Et il y eut aussi des extinctions massives. À la fin de l’ère primaire. À la fin de l’ère secondaire avec la disparition des dinosauriens.

Sans ces extinctions massives, l’homme ne serait probablement jamais apparu sur terre. L’homme fait en effet partie de ces mammifères qui n’ont pu se développer que parce que les niches qu’ils occupent ont été abandonnées par ceux qui ont été exterminés.

L’évolution des espèces étant à considérer comme un fait, l’animal humain doit être examiné sans exclusive si l’on veut jeter sur lui un regard rempli d’objectivité.

Jetons un coup d’œil sur ces cerveaux dont sont pourvus tant les reptiles que les mammifères. Il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas constater qu’il y a un air de famille entre les ampoules cérébrales de tortue à six semaines, du poulet à huit jours, du chien à six semaines et de l’homme à la huitième semaine de la vie embryonnaire.

Lorsque l’on examine les différentes parties du cerveau des vertébrés, on est obligé de constater que la même structure architecturale a présidé à sa construction.

Chez les vertébrés, le bourgeon cérébral est tubulaire. Tout au long de l’évolution, l’augmentation de surface va résulter de son gonflement. Le néocortex apparaît à l’état embryonnaire chez les reptiliens les plus évolués. Il va s’amplifier à partir de la région dorsale des deux hémisphères, avec une vitesse faible jusqu’aux primates ancestraux, rapide ensuite pour fortement s’accélérer avec les hominiens, et atteindre son point culminant avec l’homme de notre espèce.

On retrouve dans le cerveau humain des signes de ces étapes. On dit que notre cerveau en comporte en réalité trois, dénommés par ordre d’ancienneté le cerveau reptilien, le cerveau mammalien et le néocortex ou cerveau néo-mammalien.

Il faut se garder de prendre au pied de la lettre cette séparation simpliste.

De façon grossière, on peut penser que ce cerveau reptilien est le siège des programmes réflexes de comportements vitaux de l’homme comme de l’animal, que le cerveau mammalien constitué par le système limbique est le centre émotionnel principal, et que le néo cortex permet l’accès à l’intelligence et aux fonctions supérieures que sont l’abstraction, la compréhension, le raisonnement, le choix, la conscience de soi.

Comme le disaient Ornstein et Thompson dans leur livre L’incroyable aventure du cerveau :

« (nous pouvons imaginer le cerveau humain) comme une vieille bâtisse construite il y a bien longtemps pour abriter une petite famille et qui a dû être agrandie peu à peu à chaque nouvelle génération. La structure originelle de base est intacte, mais certaines activités ont dû être placées ailleurs dans la maison : c’est comme l’on installe une nouvelle cuisine et que l’on transforme l’ancienne en cellier. Ainsi en est-il des structures profondes – anciennes – du cerveau humain. Les couches les plus superficielles – qui sont les plus récentes –sont quant à elles très différentes. Le cerveau n’est pas une maison lisse et moderne où chaque mètre carré est bien organisé. C’est au contraire une construction un peu chaotique formée de pièces superposées, de structures différentes communiquant entre elles par de multiples couloirs.

Nous nous plaisons à croire que nous vivons exclusivement dans les pièces les plus modernes et les plus rationnelles. Ce n’est qu’une illusion …. Nous portons ainsi en nous notre propre évolution, celle des différentes structures cérébrales superposées. Les émotions existaient bien avant que nous n’existions. »

Abordons à présent le processus selon lequel se construit la personnalité humaine

Les neurones de l’écorce cérébrale naissent en un endroit de l’embryon ou du fœtus et migrent pour occuper leur emplacement définitif. Une fois mis en place, ils vont se relier entre eux, extrémités de dendrites avec extrémités d’axones pour former en fin de compte une phénoménale toile d’araignée à trois dimensions.

Les connexions synaptiques sont au début surabondantes. Elles vont régresser avec le temps et par le contact avec la réalité. L’exemple de la configuration des aires visuelles va éclairer ce point.

Des expérimentations ont montré que l’aire corticale visuelle  comporte des bandes verticales juxtaposées de neurones, d’épaisseur constante, ayant en gros la configuration géométrique analogue à celle d’une empreinte digitale.

 Les bandes de neurones doivent toutefois avoir été activées pour se maintenir.

La figure ci-contre montre que si, très tôt après la naissance, un des yeux est occulté par un bandage, les bandes relatives à cet œil seront inexistantes, et celles relatives à l’autre œil auront une largeur plus grande.

 Un bébé qui naît avec une cataracte à un œil sera aveugle de cet œil même si la cataracte a été opérée, lorsque cette opération a été faite trop tardivement.

Cela s’explique par le fait qu’à la naissance, il n’y a pas de bande de neurones spécialisée pour l’un ou l’autre œil. Il va y avoir compétition entre les neurones. Mais celle-ci n’est possible que s’il y a stimulation. Si celle-ci n’existe pas, il y a destruction des liaisons synaptiques de l’œil occulté. De cruelles expériences ont été réalisées avec de jeunes singes dont on avait cousu les paupières dans le jeune âge. Elles ont confirmé le fait. D’autres expériences ont été réalisées avec de jeunes rats à qui on avait enlevé à la naissance un rang de moustaches. Les neurones qui devaient y correspondre étaient absents.

Ces exemples font sentir que la personnalité humaine, tout comme la personnalité de l’animal, est une longue création. Des éléments du logiciel de l’individu sont innés : ce sont ceux qui sont à la base du concept de l’instinct. Plus on monte dans l’échelle des cerveaux et plus le nombre de logiciels acquis après la naissance devient important.

Dans ma conception, le cerveau construirait des objets mentaux lorsqu’il reçoit les ondes d’influx nerveux produites par les organes des sens lors de la réception des stimuli auxquels ils sont sensibles. La faculté de mémoriser ne retiendrait pas de ces objets mentaux tous les éléments et construirait les images mentales. L’un et l’autre se matérialiseraient probablement par des structures spatiales de connexions synaptiques entre neurones. Il n’y aurait pas de fixation des souvenirs dans le cerveau sous la forme de protéines. Dès lors pas de possibilité de transmettre un souvenir d’un individu à un autre par l’injection d’un produit extrait du premier individu. De prétendues expériences avec des planaires n’ont jamais pu être répliquées.

 Notre cerveau contiendrait également des programmes mentaux qui sont soit innés, ceux que l’on désigne habituellement par le concept d’instinct, soit acquis de par l’apprentissage, ceux qui ont été accumulés dans la mémoire collective. L’imagination serait la manipulation d’images mentales par des programmes-symboles qui donnent ainsi naissance à un autre type d’images mentales : les symboles mentaux, les images abstraites et les concepts. La pensée serait la résultante de la manipulation d’objets mentaux, d’images mentales ou d’images symboles par ce que j’appelle des programmes-images. Ainsi se construirait la banque de données de notre mémoire interne. Que l’on ne voie pas dans cette description sèche la trace d’une conception grossièrement mécaniste de l’homme. Imagination, pensée et émotions sont toujours étroitement liées.

Cette brève description pourrait faire croire que tout s’explique dans le fonctionnement du cerveau par ce que l’on a appelé le cerveau câblé. En premier lieu, que l’on ne se méprenne pas sur ce terme. Si câblage il y a, il est souple et en constante adaptation aux messages reçus. Ensuite, si cet élément est fondamental, il faut aussi y ajouter le rôle que jouent probablement le liquide dans lequel ces neurones baignent, ainsi que les cellules de soutien de ces neurones, les cellules gliales.

Et les animaux dans tout cela, quelle place occupent-ils ?

Le néocortex est le plus complexe et le plus développé chez l’homme, mais ce serait mensonger que d’affirmer qu’il en est le seul possesseur. Tous les mammifères en sont plus ou moins dotés, les chimpanzés et les gorilles qui nous sont les plus proches en en étant plus pourvus.

L’homme a une fâcheuse tendance à dénigrer. Il le fait d’autant plus allégrement qu’il ne connaît pas ou que son intérêt s’y oppose. N’agit-il pas ainsi avec ce que l’on dénomme nos frères inférieurs ? La faculté de penser, ne l’a-t-on pas déclarée absente même d’êtres humains parce qu’ils étaient différents ? Au XVIe siècle, quelles joutes n’y a-t-il pas eu au sein de l’Église catholique romaine pour décider si les habitants de cette Amérique nouvellement découverte avaient une âme ? Et lorsque la décision d’en accorder une a été prise, n’a-t-on pas immédiatement dénié la possession de cette faculté aux Noirs d’Afrique de manière à pouvoir justifier l’alimentation du nouveau continent en esclaves ?

Les animaux ont une amorce de pensée. Les stratégies de chasse des carnivores en sont un exemple. L’observation de certains manèges d’un chat en fournit un autre : en plaçant de la nourriture devant une vitre, l’animal aura tôt fait de la contourner. Si on complique la situation, il arrive à trouver une solution. Mais gardons-nous toutefois de faire de l’égalitarisme entre tous les êtres vivants.

Il existe une relation entre le poids d’un cerveau et celui de son possesseur.

Si l’on place ces poids sur un diagramme bilogarithmique, les animaux se répartissent sur des droites parallèles les unes aux autres par groupe zoologique. Au fur et à mesure de la progression dans l’évolution, les droites se décalent. Par ordre croissant, les groupes sont les insectivores primitifs, les insectivores évolués, les singes et encore plus haut l’homme. Si l’on caractérise le premier groupe par le coefficient 1, il faut attribuer un coefficient égal à 11.3 pour les singes et 28.7 pour l’homme.

Si maintenant on s’intéresse à la surface de l’écorce cérébrale, avec toujours 1 comme coefficient de base, ce coefficient monte à 58 pour le chimpanzé et à 156 pour l’homme. Il est évident que, plus pour un poids corporel donné le nombre de neurones est élevé, plus la possibilité d’avoir des programmes mentaux est élevée. Plus l’écorce cérébrale a une grande surface, plus les facultés de pensée et d’imagination sont puissantes et plus les possibilités de conceptualisation sont grandes.

Inutile dès lors de s’étonner que les autres animaux ne soient pas capables d’atteindre un niveau de pensée approchant le nôtre. Autant demander à une calculette avec une mémoire de soixante kilobytes d’avoir les mêmes possibilités qu’un ordinateur personnel dont la mémoire vive est quatre mégabytes. Chaque configuration cérébrale a son potentiel de réalisation et ne peut pas le dépasser.

Près de nous, dans la lignée Homo, il y avait l’homme de Neandertal, qui est disparu il y a environ trente-cinq mille ans. Il est classé dans la catégorie des Homo sapiens. Son cerveau a un volume analogue au nôtre. Il a certes déjà enterré ses morts et protégé ses infirmes. Mais avec lui pas de représentations picturales. Il semble aussi avoir atteint un plafond de conceptualisation dans la création de ses outils. Il paraît plausible que son écorce cérébrale ait été moins développée si l’on en juge par le type de réalisations qui sont à son actif sur ses cent mille ans d’existence.

La figure ci-dessus montre des moulages de la cavité crânienne de différents hominiens. Cela a permis de reconstituer le tracé des vaisseaux sanguins qui irriguent les enveloppes du cerveau ou méninges. On voit que le tracé se complique de l’Australopithecus africanus (1) et Australopithécus robustus (2), à l’Homo habilis (3), à l’Homo erectus (4), à l’Homo sapiens néanderthalensis (5) et à notre espèce l’Homo sapiens sapiens (6). (d’après Saban – 1977 et 1980)

 Quand on voit ce que l’Homo sapiens sapiens, celui de notre lignée a pu réaliser en cinquante mille ans, on observe l’interminable progression qui est celle de ses réalisations. C’est ce qui me fait aussi sourire quand j’entends dire que l’homme est né en Afrique il y a quelque trois ou quatre millions d’années. Si la capture d’un animal analogue à ces australopithèques, Homo habilis, Homo erectus était encore possible, l’homme actuel les parquerait au mieux dans des réserves, au pire dans des jardins zoologiques. À moins qu’ils ne les utilisent pour la recherche médicale comme cobayes.

Conclusion

L’évolution des espèces, même si l’on ne peut en donner le mécanisme exact, est un fait. L’abandon du fixisme à la suite de Darwin et de l’immense avancée tant de la paléontologie, de la géologie, que de la biologie a définitivement inclus l’homme dans le monde animal. Les progrès en psychiatrie et en neurologie ont permis de comprendre quelques éléments du fonctionnement du cerveau. Je ne puis qu’en déduire que si l’être humain avait une âme, il faudrait en attribuer une également aux autres êtres vivants, chacun à la mesure de son potentiel cérébral.

Parmi ceux qui ont opté pour l’adjonction d’un soupçon d’âme sous la forme d’une onde de forme à la matière, certains l’attribuent indifféremment à tous les êtres vivants. C’est en réalité le besoin d’expliquer l’apparition de la vie, qui les conduit à ajouter cet élément à la matière. Mais à ce moment-là, ferait-on autre chose qu’une variante légère de mon monisme matérialiste.

Cette problématique ne revient qu’à faire appel à la force vitale chère aux scientifiques du début du XIXe siècle. La synthèse de l’urée par le chimiste allemand Woelher a montré l’inutilité de ce concept pour expliquer l’existence de la matière que l’on qualifiait d’organique. Et au fil du temps, la frontière n’a fait que se déplacer. D’autres molécules organiques ont été synthétisées. Depuis les années 1950, n’a-t-on pas réussi à reconstruire les acides aminés et nucléiques qui sont les briques de la vie par de simples manipulations physiques.

Certains, notamment les tenants des religions du Livre dans le monde occidental, ont imaginé en sus de cette étincelle vitale attribuée à tous les êtres vivants, un principe spirituel particulier à l’espèce humaine. Cette âme est évidemment injectée dans le corps au moment de la formation de la cellule fondatrice de la république cellulaire humaine. Un tel ajout nécessite l’intervention de la volonté suprême qui a imaginé cette création particulière.

Mais la difficulté arrive parce que l’on a commencé à déchiffrer l’écriture du génome tant des animaux que de l’homme. N’a-t-on pas de plus déjà créé des chimères, des animaux composites, en incorporant dans une république cellulaire des éléments d’une autre république cellulaire ! Des cerveaux ont déjà intégré des neurones indifférenciés d’autres êtres.

Par des manipulations sur des embryons, il est permis, sans être taxé de se laisser aller à faire de la science-fiction, d’imaginer qu’un être unitaire composite puisse être fabriqué. Comment les partisans de l’existence de l’âme unitaire pourraient alors expliquer que les âmes attribuées au moment de la fécondation à chacun des embryons, fusionnent pour donner une âme en mosaïque ? Nous savons aussi que le clonage de l’être humain est pratiquement possible, du moins assez de temps pour que l’âme imaginée par ces religions y soit implantée.

Alors comment expliquerait-on le dédoublement de l’âme ?

À côté de ces questions auxquelles les théologiens n’ont encore répondu que par l’interdiction de ces manipulations génétiques, cette âme si difficilement définissable a en plus un sort particulier. Certains pensent qu’elle est non seulement capable de survivre à la désorganisation physico-chimique du corps, mais en plus qu’elle pourrait être dégradée, selon un barème précis, de par les fautes commises par son possesseur de son vivant. De bonnes actions ou un rituel particulier en permettraient toutefois une régénération partielle.

Mais, bien souvent, sa partie saine se rétrécirait comme une peau de chagrin. À partir d’un déséquilibre trop important entre les actes proclamés vertueux et les actes négatifs, non seulement elle sera privée, après la mort de son possesseur, du suprême bonheur qu’est la contemplation de la face de son créateur au paradis, mais en plus elle sera plongée pour l’éternité dans les supplices les plus affreux aux enfers. Ce créateur infiniment juste et puissant, qui dans son infinie bonté a laissé l’homme libre de commettre les actes les plus cruels, aurait quand même inventé un régime pénitentiaire plus modéré en instituant un purgatoire.

Le mal ne recevant pas sa rétribution sur terre, quoi de plus naturel se sont dits les fondateurs et continuateurs de ces idéologies que d’imaginer un lieu de délices après la mort pour les vertueux et les tourments éternels pour les mauvais. Au moins ainsi peut-on épargner à l’homme la désespérance de voir le mal triomphant sur terre. Si l’équité n’est pas de ce monde, au moins se trouverait-elle dans l’autre ?

Toute l’avancée de la connaissance rend plus que suspecte la thèse de l’existence de l’âme. Ce progrès du savoir n’a été possible que parce que ceux qui y ont contribué ont évacué du paradigme qui dirige la recherche les éléments purement magiques qu’ils pouvaient contenir.

Alors m’objectera-t-on, comment se fait-il que tous les hommes de sciences ne sont pas tous incroyants ? La réponse est simple : aussi étonnant que cela puisse être, le scientifique peut être libre exaministe en semaine dans son laboratoire, même si le dimanche il va à la messe.

La problématique de l’existence de l’âme est moins liée à la question de la pensée et de l’imagination qu’à celle des émotions. Lorsque mon interlocuteur a la force de se défendre, il m’arrive de lui demander avec insistance les raisons pour lesquelles il croit tant à l’existence de l’âme qu’à celle de la divinité, surtout s’il imagine que celle-ci a certaines connotations anthropomorphiques alliées à des promesses de punition et de récompense.

Et chaque fois, je vois un être humain en face de moi, qui appartient à la même espèce que moi, mais qui vit dans un monde spirituel qui n’est pas celui dans lequel je m’active. Je le vois croire à des choses qui pour moi sont le vide. Et aussi méchant et prétentieux que cela puisse paraître, je ne puis m’empêcher de penser aux paroles d’un psychologue, aux paroles de Ribot qui disait dans son livre La logique des sentiments :

« On s’étonne souvent de voir un esprit supérieur rompu aux méthodes sévères des sciences, admettre en religion, en politique, en morale, des opinions d’enfant qu’il ne daignerait pas discuter un seul instant si elles n’étaient pas les siennes. » (p. 60)

Pour ma part, j’ai choisi. Au risque de me tromper, en cette matière, je préfère faire simple et je me garde d’encombrer mon credo de toute allégation magique…

Je lisais, il y a peu de temps, cette petite histoire :

« Un moine et son élève circulaient dans la campagne. Ils marchaient à pieds nus sur un chemin plein de cailloux. »

L’élève dit à son maître :

« Nous avons fort mal aux pieds sur tous ces cailloux. Comme il serait agréable de recouvrir le sol de cuir, ainsi notre marche deviendrait fort agréable. »

 à cela le maître répondit :

« Il serait bien plus aisé et plus profitable de se couvrir la plante des pieds avec du cuir ; ainsi nous pourrions aller partout dans le monde sans souffrance dans la marche. »

Le disciple était l’idéaliste que j’étais à mes vingt ans : je voulais transformer le monde.

Ultérieurement, j’ai accepté de chausser des sandales pour marcher dans la rocaille. J’avais compris qu’il fallait accepter le monde si l’on veut éviter la souffrance, mais je n’ai pas pu m’y résoudre de gaieté de cœur. Ma rancœur d’avoir dû abandonner l’idéal m’amenait en cynique à ricaner en voyant certains parsemer la route d’autrui d’autres cailloux encore plus pointus afin de pouvoir vendre les chaussures.

Actuellement, j’essaie, quand je le peux, de retirer du chemin les petits cailloux les plus pointus, à défaut de pouvoir remettre des chaussures à tous.

Je suis devenu en plus un disciple de Sisyphe, non pas du roi de Corinthe que Zeus avait condamné pour ses brigandages à rouler sans fin son rocher au sommet d’une montagne. Non pas de celui-là, mais de celui que Camus a si élégamment décrit en ces quelques mots :

« À cet instant subtil où l’homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d’actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi persuadé de l’origine toute humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n’a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore. Je laisse Sisyphe au bas de la montagne. On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers, désormais sans maître, ne lui paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Ce que j’aime en ce texte, c’est qu’il montre Sisyphe conscient de l’inutilité de son travail. Et malgré cette prise de conscience, il veut le poursuivre pour dépasser le fatalisme. Il ne cherche pas de vains prétextes pour justifier les efforts qu’il déploie pour accomplir cette tâche dénuée de sens. Et suprême orgueil, Sisyphe est plus fort que celui qui lui a infligé la sanction puisqu’il affirme être heureux.

De la même manière, dans ce monde barbare qui est le nôtre, l’homme qui sait que tous ses efforts humanistes seront balayés par l’intérêt, qui a compris que rien ne supprimera les guerres, les génocides, la cruauté de ses semblables, poursuivra son labeur. Il ne se lamentera pas de ses insuccès, puisqu’il sait que son salaire ne peut être que la satisfaction d’avoir mené la lutte, car cette lutte, même inutile, il estime qu’elle doit être faite. Aussi, que l’homme soit lucide, qu’il n’impose rien à autrui, mais qu’il ne soit pas le reflet d’autrui. Qu’il se révolte contre toute hiérarchie abusive et qu’il n’abdique jamais sa liberté de pensée et d’action.

J’aime la parole qui préconise que l’homme brille par sa propre lumière. Mais une telle voie est ardue. Et la parcourir seul avec toutes ses peines, toutes ses embûches, toute sa complexité peut amener la lassitude et le découragement.

 Il faut essayer de rompre le silence au risque de n’être qu’un cri. Cette action n’a ni la poésie ni l’absolu convaincant du religieux. Les réponses seront toujours partielles, incomplètes. Mais à qui sait les goûter, elles apporteront sinon le bonheur, du moins la sérénité.

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Informations complémentaires

Année

2010

Auteurs / Invités

Pierre J. Mainil

Thématiques

Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses