L’âme et l’esprit, la foi et le doute

Éric de Beukelaer
Baudouin Decharneux

 

UGS : 2010041 Catégorie : Étiquette :

Description

L’âme et esprit

Baudouin DECHARNEUX

La notion d’âme a fait couler beaucoup d’encre. Avant de devenir une idée relevant d’une forme d’appréciation personnelle, – je crois que j’ai une âme ou que je n’en ai pas –, il s’agissait d’un concept métaphysique et physique visant à expliquer la motricité des corps dits animés. Ainsi, l’âme releva du champ de la physique – mouvoir des corps par eux-mêmes – avant d’être reléguée au rang des objets encombrants par la philosophie contemporaine. Il est vrai que définir l’âme comme le moteur des corps pourvus d’un mouvement complexe (certains penseurs admirent l’existence d’une âme végétale, animale, etc., par opposition aux objets inertes par nature), n’est guère d’une grande utilité sur le plan scientifique. Dissocier entre l’âme et le corps pour tenter d’expliquer le vivant ne permet pas de grandes avancées sur le plan des connaissances pratiques.

La distinction entre âme et corps fut à l’origine de spéculations qui paraîtront pour le moins curieuses pour des esprits contemporains. Les Anciens, doués pour l’observation comme les lignes qui suivent le prouvent, comprirent que pour faire des enfants (donc de nouveaux corps), un homme et une femme étaient nécessaires. Le mélange, ô combien subtil, de leurs substances séminales était donc une condition sine qua non pour qu’un nouvel être humain vienne à naître. Mieux encore, nos sagaces prédécesseurs s’avisèrent du fait que les enfants naissaient naturellement des femmes, ce qui, de toute évidence, était nécessaire pour la gestation d’un nouvel être. Si les femmes donnaient le corps et si les hommes étaient nécessaires à la procréation, que donnaient- ils donc de si précieux lors de l’acte sexuel ? La réponse fut l’âme. La femme donnait le corps, l’homme donnait l’âme, l’âme est supérieure au corps et donc l’homme est supérieur à la femme… CQFD. Il fallut l’invention du microscope et l’exploration de l’infiniment petit pour que les messieurs concèdent au sexe dit faible qu’ils étaient tout aussi « matérialistes » que leurs aimables compagnes.

La survie d’une part subtile de l’être humain fut à l’origine de multiples théories et ce depuis la plus haute antiquité. Peu de personnes savent qu’à l’époque de Jésus certains penseurs juifs parmi les Sadducéens niaient le principe de la survie de l’âme. L’existence ou non d’un corps subtil fut une idée largement débattue.

Éric DE BEUKELAER

L’humain est composé de trois dimensions qui s’enchevêtrent les unes aux autres, à la manière de poupées russes : il y a la dimension biologique – le corps – et la dimension psychologique – la personnalité ou psychè. Il y a, enfin, cette fine pointe de l’être qui est le siège de la conscience et de la liberté.

Ce lieu d’où je puis dire : « C’est bien moi ». L’âme est cet « organe » en nous qui recherche le sens de la vie. Notre corps tente instinctivement de satisfaire ses besoins vitaux, ce qui lui procure du plaisir. Notre personnalité se construit en intégrant des pulsions partielles et les affres de l’existence, ce qui est source de bien-être. Notre âme, quant à elle, est en quête d’une vie qui fasse sens. Elle est en quête de bonheur.

Il en va de l’âme comme de Dieu : certains y croient et d’autres pas. L’âme est « esprit ». Comme le divin, sa réalité est spirituelle et échappe dès lors aux observations des sciences, tant naturelles qu’humaines – observations dont le champ d’action n’est pas exhaustif de la réalité. Le jour où les scientifiques auront expliqué l’humain, jusqu’en son ultime génome, restera la demande de l’Évangile : « Mais qui donc est mon prochain ? » Cette question-là s’adresse à l’âme.

Foi

Baudouin DECHARNEUX

Lorsque je discute de la foi avec des amis incroyants, la foi est souvent définie comme une suspension volontaire de la raison devant des questions qui la dépassent ou face à une autorité à laquelle elle se soumet. Le mot « foi » est fréquemment associé à la notion de dogme, comme si elle échappait à toute forme de rationalité. Cette lecture n’est pas fausse, du moins si l’on se cantonne à l’examen de la foi dite « du charbonnier ». Quand on fréquente des personnes témoignant de leur foi, elle paraît quelque peu réductrice.

Du côté des croyants, le discours est un peu différent. Ils ont la foi. Je ne l’ai pas. Cette foi-là relève apparemment de l’avoir, il faut l’acquérir et sans elle, on ne pourrait avoir l’intelligence religieuse. Il s’agit d’un sophisme, car une émotion, une pensée, une certitude, ne relève pas du domaine de l’avoir, comme s’il s’agissait d’un gain, mais bel et bien d’une façon d’être. Cette confusion des genres provient du fait que de nombreux croyants se sentent élus, détenteurs d’un privilège, possesseurs d’un passeport pour l’éternité. Cette conviction est peut-être nécessaire du point de vue psychologique, mais elle heurte celui qui est sensible à la spiritualité.

Si l’on veut bien y réfléchir, toute personne ayant des convictions, défendant des idées, attachée à des valeurs, fait régulièrement appel à une foi sans quoi la vie aurait eu raison de son élan vers autre chose que les appétences. Pour ma part, je crois en l’homme. Tout esprit éclairé conviendra que cette foi est la moins rationnelle qui puisse exister. Comment une telle aberration est-elle possible ? Pourquoi un tel acharnement qui, selon toute vraisemblance, est plus un aveuglement qu’une opinion pertinente ? La foi en un Être suprême, une autorité transcendante, un système de valeurs, ne serait-elle pas plus cohérente ? La foi est un paradoxe. Fort de cette réflexion, il m’est difficile d’ironiser sur la foi d’autrui, même s’il m’arrive d’être dubitatif.

Éric DE BEUKELAER

Du point de vue de l’intelligence rationnelle, la « foi » est un postulat qui donne d’adhérer – à partir d’indices concordants – à une réalité que je ne puis prouver. Chacun de nous fait sans cesse de milliers de petits « actes de foi » inconscients : foi que la terre ne va pas m’engloutir, que le plafond ne pas va s’écrouler, que mon voisin ne va pas m’assassiner, que mon conjoint n’est pas en train de me tromper… Si les indices changent – la terre commence à trembler, mon conjoint me ment régulièrement… – je serai enclin à réviser cet « acte de foi ». La foi en l’existence de Dieu, tout comme la foi en sa non-existence (athéisme théorique), sont de cet ordre. L’agnostique, lui, suspend son acte de foi.

Du point de vue de l’intelligence émotionnelle, la foi est relationnelle. Quand j’affirme que « j’ai foi en quelqu’un », je ne dis pas que cette personne existe, mais que je me sens exister auprès d’elle. La foi en un Dieu qui fait alliance, est de cet ordre. Le chrétien qui met sa foi en Dieu (« avoir » la foi est une expression trop ambiguë pour être utilisée sans danger) déclare qu’il croit que son existence humaine est infiniment précieuse pour le Très-Haut. Dans l’ordre de l’intelligence émotionnelle, le non-croyant est celui qui affirme : « La question de Dieu n’a guère de sens pour moi, car elle n’interfère pas dans ma vie concrète ». Et cela est tout aussi respectable.

Sous nos latitudes, longtemps dominées par l’Église catholique, le mot « foi » traîne derrière lui une charge affective qui rend malaisé tout discours serein à son sujet. Nombre de mes contemporains qui déclarent : « Je n’ai pas la foi », me disent en fait, au plus profond d’eux-mêmes : « Je me suis détaché de l’Église catholique ». Le monde anglo-saxon ne connaît pas cet état d’esprit, et ceci jusque dans ses loges maçonniques. Leur approche de la foi est bien moins « prise de tête » ; bien plus pragmatique (sur chaque billet de dollar est inscrit : In God we trust). Cet état d’esprit nous désarçonne, mais il est un peu court d’y voir simplement une preuve de naïve superficialité. En effet, comment justifier les grands principes moraux qui sont le socle de toute civilisation humaniste, sans mettre – d’une façon ou d’une autre – sa foi en une réalité ou des valeurs transcendantes ? (Ainsi, le « Grand Architecte » des loges maçonniques en lien avec la Grande Loge unie d’Angleterre).

Doute

Baudouin DECHARNEUX

Il est un doute qui ronge. Douter de ses capacités, douter de celui qu’on aime, douter d’une parole donnée… Ce doute-là est destructeur, il invite à chercher des certitudes ou à accepter que cette quête est sans objet.

Pour le chercheur, il en va tout autrement. Le doute peut être vivifiant. C’est le doute qui est le moteur de l’esprit, car, sans lui, rien de nouveau ne peut naître, croître et s’épanouir. C’est le doute qui a permis à la pensée d’échapper à la soumission et qui lui a permis de gagner la liberté. Le doute est alors l’antidote du conformisme.

Éric DE BEUKELAER

L’homme est un animal religieux. Son besoin de croire est grand, mais celui de mettre ses croyances en doute l’est tout autant. D’où la question lancinante qui traverse les âges : « Est-ce l’homme qui a créé Dieu ou Dieu qui a créé l’homme ? » Ni rationnel ni irrationnel, l’acte de foi croyant ou athée est « transrationnel ». Il est ce saut raisonnable – mais dépouillé de certitudes ou de preuves – par-dessus le domaine du constatable et de l’explicable. Voilà pourquoi – tout comme dans la respiration, inspiration et expiration se répondent – dans notre sempiternelle quête de sens, la foi et le doute sont associés.

La ligne de démarcation entre croyance, athéisme et agnosticisme est d’ailleurs moins claire qu’il n’y paraît à première vue. Plus d’un athée convaincu se veut chercheur de sens et donc quelque part croyant. Tout croyant lucide est pris de nausée passagère devant le non-sens apparent ou réel de certaines souffrances et s’adonne dès lors à l’athéisme. Tant les athées que les croyants ont leurs heures de doutes et deviennent ainsi un peu agnostiques. Tout agnostique fait des actes de foi et se découvre de la sorte partiellement athée ou croyant. Bref, il y a en tout croyant honnête une part d’athée qui se révèle et tout athée sincère est croyant à sa manière. Tous deux ont leur dose d’agnosticisme – et vice versa.

À bien y réfléchir, chacune de ces attitudes a sa « vertu » : la croyance permet une grille de lecture humanisante de la réalité. L’athéisme critique avec pertinence tout système de valeurs « clos et repus ». L’agnosticisme ramène l’homme à l’humilité de sa condition incarnée.

L’aventure de la foi n’est pas une balade le long d’un boulevard tranquille, où chacun choisit son itinéraire et sa direction sans jamais hésiter à aucun embranchement. Il s’agit plutôt d’une navigation en mer. Le voyageur ajuste les voiles à sa manière au gré du vent et choisit son cap d’après les courants, mais personne n’a les pieds sur la terre ferme des certitudes. Tous – croyants, athées ou agnostiques –, de par leur commune humanité, se trouvent sur le même bateau.

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Informations complémentaires

Année

2010

Auteurs / Invités

Baudouin Decharneux, Éric de Beukelaer

Thématiques

Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions