Laïcité et dignité

Charles Coutel

 

UGS : 2011002 Catégorie : Étiquette :

Description

Il s’agit pour nous de réfléchir sur les enjeux de la question suivante : « La laïcité est-elle un combat pour la dignité ? »

Cette question engage une définition opérationnelle et mobilisatrice de la laïcité, mais nous convie aussi à penser la possibilité de fonder une éthique laïque pour notre modernité démocratique.

Les récents événements de Tunisie montrent combien il est essentiel d’y voir clair avec la nature, mais aussi avec les finalités du combat laïque et démocratique.

De cette définition de l’idéal laïque dépend aussi notre capacité à conjurer nos propres dérives cléricales (appelons « cléricale » toute attitude dogmatique visant à nous inféoder au lieu de développer notre esprit critique). Être laïque ce n’est pas s’opposer à la religion en tant que telle, mais bien au cléricalisme en général, et en particulier au cléricalisme religieux. De cela nous avertit l’auteur d’un article paru dans le numéro 290 de la revue Humanisme, quand il situe le combat laïque dans l’horizon d’une éthique humaniste à perfectionner sans cesse. Et l’auteur de nous convier à « revenir aux fondamentaux » (Idem, page 12).

En effet, trop souvent l’idéal laïque est présenté comme une opinion « sectaire » ; il est dit « laïciste » et non plus laïque. Mais le mal est fait et on sent la nécessité de se justifier. Les malentendus s’accumulent et le mot est confondu avec ses contresens ; on se croit obligé d’ajouter des adjectifs, croyant être précis.

Or la laïcité est simplement la coexistence pacifique et rationnelle des libertés. Il n’est pas question d’attaquer la religion, mais bien de s’opposer à tout processus d’inféodation de notre raison et de notre liberté de penser.

L’étude de la période 1903-1905, autour du débat sur la séparation des Églises et de l’État, avec le rejet du projet anticlérical de Combes montre que la République a su orienter le combat républicain contre tous les cléricalismes et non contre la seule religion. C’est avec sagesse et modération que la République entreprend aujourd’hui l’étude et l’enseignement non confessionnel des « faits religieux ». Il est temps qu’elle s’avise de faire de même pour les « faits laïques ».

Ces rapides préalables justifient le lien entre laïcité et dignité, mais il nous faut être plus explicite. Pour ce faire, il nous faut suivre trois étapes :
1) resituer brièvement la laïcité au sein de la synthèse éthique et juridique républicaine,
2) repérer les obstacles historiques et idéologiques qui nous éloignent de cette synthèse : c’est le règne de la « pensée unique », à définir,
3) enfin, essayer de montrer ce que pourrait être une morale laïque et non confessionnelle, soucieuse de la dignité des personnes et des citoyens.

1. L’idéal laïque dans la synthèse républicaine

Dans un article fort court paru dans la revue Humanisme de juin 2009, j’ai essayé de situer le principe de laïcité dans la synthèse théorique de la République. J’ai nommé « avertissement de Voltaire » et des Lumières l’invitation à partir de l’individu libre pour penser la recherche de la vérité et de la justice. Cette affirmation des hommes des Lumières triomphe dans la morale de Kant largement diffusée par Barni durant toute la Troisième République.

La liberté individuelle est mise en perspective avec l’idée d’égalité, notamment sous l’influence de Rousseau, puis du socialisme utopique. Il s’agit de penser comment faire coexister les libertés individuelles dans le corps social et dans le corps politique.

On doit à Tocqueville d’avoir montré comment, cependant, l’homme démocratique pouvait sacrifier la liberté sur l’autel de l’égalité, notamment en cédant à la « tyrannie de la majorité » et à l’emprise des idées générales : c’est la genèse de la conscience du risque de « pensée unique ».

La Seconde République complète cette première synthèse héritée des Lumières par l’exigence de fraternité.

Qu’importe l’égalité si elle ne travaille pas à la construction d’une société plus fraternelle ? Il peut y avoir une égalité de tous dans une « médiocrité » partagée ; tandis que l’idéal humaniste de fraternité « tire » les choses vers le haut, vers l’amour de l’humanité. On sait que la devise de notre République date de cette période.

Mais, à son tour, la fraternité doit être problématisée et complétée : c’est là qu’interviennent conjointement les principes de laïcité et de solidarité. Ces deux principes permettent à la fraternité, à l’égalité et à la liberté de ne pas se laisser « cléricaliser » par un pouvoir quelconque, économique, religieux, voire politique et médiatique.

C’est pourquoi la Troisième République développe cette synthèse dans trois directions :

1) l’affirmation de la solidarité (avec Léon Bourgeois et son école solidariste), comme processus socio-économique, mais aussi éthique, indispensable pour donner un sens concret aux autres principes fondateurs (notamment en veillant à la réduction des inégalités socio-économiques et en protégeant les personnes).

2) l’affirmation du principe de laïcité d’abord de l’École (Jules Ferry) puis de toute la société et de l’État (loi de1905). Ce geste est méconnu aujourd’hui, tant il semble que c’est un « acquis » ; or le flou des débats sur la laïcité montre l’urgence de ce rappel historique (toujours… les « fondamentaux »).

3) l’affirmation que le respect de la dignité de la personne relie laïcité et solidarité. Or actuellement la solidarité n’est trop souvent envisagée que dans le seul horizon (essentiel bien entendu) de la justice socio-économique. Se sentir respecté comme personne libre et digne est aussi vital que d’être autonome matériellement. Ce troisième aspect est minoré par économisme, voire par électoralisme. On ne fera de l’éthique laïque qu’un négligeable « supplément d’âme », laissant tout le terrain aux cléricaux du « care » qui sont parvenus à influencer les rangs républicains, comme nous le verrons plus loin. Comme l’écrit Alain : « Bercer n’est pas instruire ». Les républicains n’ont pas besoin de « nounou ».

Ce troisième aspect place au centre d’idée de dignité de la personne comme lien entre fraternité, laïcité et solidarité : il nous faut sans cesse relire Kant (traduit par Barni), Buisson et Bourgeois, comme nous y invitait le regretté Claude Nicolet, récemment disparu. Par la dignité, le républicain construit sa « république intérieure » en même temps que la République : l’instruction publique initie ces deux constructions complémentaires. La question qui nous réunit est donc un appel à compléter notre travail de militant républicain par un travail intérieur d’ordre « spirituel » (et non confessionnel) sur nous-mêmes. Nous verrons plus loin quelle valeur éthique pourrait donner sens et énergie à cette « spiritualité laïque ».

Cette strate morale de la laïcité et de la solidarité est largement méconnue actuellement par économisme à courte vue, par électoralisme médiatique et individualisme précipité. Il existe bien un lien historique et philosophique entre laïcité et dignité, au sein d’une anthropologie humaniste d’ensemble et de la philosophie républicaine : chacun est invité à assumer ce qu’il dit et ce qu’il fait devant les autres et devant soi-même. Il s’agit de la question essentielle de l’imputation de nos actes et de nos paroles : la République est l’affaire de tous et de chacun.

Or la « pensée unique » actuelle  dissout chaque jour un peu plus cette imputation (responsabilité). Nous ne voyons plus exactement à quoi la République nous engage et nous nous éloignons des mots de la culture républicaine et humaniste (faut-il rappeler les ravages de l’idéologie « managériale » dans l’École publique ou encore dans l’Hôpital public).

La dignité de la personne (être traité et se traiter soi-même comme une fin et jamais comme un moyen) est au cœur de la synthèse humaniste.

Cette synthèse républicaine se complète en 1946 et 1948 par la référence explicite à l’humanité, notamment à travers l’affirmation du caractère imprescriptible des crimes contre l’humanité. Le respect de la dignité est affirmé dans son universalité.

Mais cette synthèse éthique et juridique est actuellement occultée par le règne presque sans partage de la « pensée unique » dans les esprits, les mots, les partis, les médias.

Une immense tâche de réflexion et de résistance nous attend.

2. Résister à la « pensée unique » mondialisée

Deux obstacles majeurs se dressent actuellement et brouillent le message républicain, notamment dans l’opinion publique et les médias :

1) la persistance (petite-bourgeoise) de l’identification du combat laïque et du combat « antireligieux ». Combien de républicains croient être laïques parce qu’ils « bouffent du curé » (ou de l’imam). Or il s’agit de combattre les cléricalismes (dont le religieux) sous toutes leurs formes.

2) le règne de la « pensée unique », véritable fléau des démocraties quand elles cessent de vouloir être des républiques. Identifier cette « pensée unique » est crucial, car les ennemis de la République et de la laïcité entendent la critiquer, mais en se gardant bien de la définir précisément. Ils endorment les esprits en les manipulant : c’est actuellement le jeu politique et idéologique du Front national.

Dans d’autres travaux, j’ai essayé de repérer les sophismes qui organisent ce processus politico-rhétorique de la « pensée unique ».

Il me semble que huit sophismes structurent cette « pensée unique », véritable alliance entre le conformisme grégaire, l’inculture revendiquée et l’individualisme hédoniste. Nous présentons ces sophismes sans trop les commenter, mais rappelons que c’est leur simultanéité, dans les médias notamment, qui fait leur force. En la pratiquant et en la relayant, l’individu semble se perdre de vue (dissolution de l’imputation), car ce qu’il présente comme « ses » mots, pensées et actions ne sont pas vraiment « siens ».

Examinons ces sophismes :

1) le sophisme de la mondialisation : tout ce qui est mondialisé « vaut » vérité. Et si le mondial était devenu l’universel sans l’humain ?

2) le sophisme communicationnel : on présente la communication comme bonne en soi en oubliant la part structurante de la transmission dans toute communication. La communication se déploie dans le seul espace tandis que la transmission requiert le temps (voir les travaux de Régis Debray). Ce sophisme institue l’amnésie entre les personnes et dans les institutions de la République.

3) le sophisme « jeuniste » confond dramatiquement le récent et le nouveau.

4) le sophisme « pédagogiste » dit qu’il faut différer le moment libérateur de l’instruction et de la culture, en se perdant dans le vertige des préalables à l’acte d’apprendre. La transmission de l’élémentaire se fait de moins en moins et l’on court toute sa vie après « son » orthographe.

5) le sophisme communautariste entretient l’illusion que c’est ensemble que l’on doit vivre et comprendre sans faire le détour (libérateur) par la pensée libre et par la critique individuelle.

6) le sophisme relativiste dissout toute exigence d’universalité, notamment en banalisant le terme « culture ». Or quand tout est « culturel », tout se vaut et donc pourquoi se cultiver ?

7) le sophisme économiste est sans doute le plus redoutable aujourd’hui, notamment dans son avatar « financiariste » : l’économique se présente comme essentiel, car premier. Or le premier est-il le primordial ?

8) le sophisme clérical (anti-laïque) sévit notamment à travers la remise en cause des bienfaits des sciences et des techniques au profit d’un appel à « communier » avec la Nature, par exemple. À ce sophisme se rattache toutes les tentatives pour nous faire croire que pour être « sauvés », il faut surtout ne rien savoir et ne rien apprendre (voir les récents travaux d’Olivier Roy).

Ces sophismes font système et il convient de les critiquer tous ; il est pathétique de voir tel ou tel s’en prendre aux médias, mais pour aussitôt sombrer dans la démagogie jeuniste ou économiste. Pour refonder une éthique humaniste et laïque il est nécessaire de sortir de ces sophismes réducteurs qui dissolvent la responsabilité des personnes et des citoyens. Mais la « pensée unique » s’impose à tous : c’est ensemble qu’il faut lui résister. Les débats qui accompagneront les élections de 2012 seront une formidable occasion de critiquer et de résister à la « pensée unique », alliée évidente de l’électoralisme, du populisme et de la démagogie. Ce sera l’occasion de ne plus fausser les mots et les pensées.

Mais cette résistance philosophique et politique, essentielle bien sûr, ne suffit pas. Il nous faut aller encore plus loin et la « moraliser » par une active méditation sur la vertu humaniste de sollicitude. La sollicitude inscrit le souci de la dignité au cœur du combat laïque, humaniste et républicain.

3. Tenir ensemble laïcité et dignité : pour une pédagogie humaniste de la sollicitude

Les obstacles que nous venons de présenter produisent autour des individus et dans les groupes une sorte d’amnésie chronique et lénifiante ; tenter de proposer une définition précise devient bien vite un coup de force « intellectualiste », vite fâcheux  et qualifié de passéiste. La méconnaissance des mots nourrit les « bons sentiments » et la dictature de la « bonne conscience » s’installe.

Mais cet effort intellectuel pour résister au conformisme ne suffit pas ; il faut aussi montrer que l’irresponsabilité produite par la « pensée unique » nous rend indifférents à autrui, mais aussi parfois violents et arbitraires. Nous sentons trop souvent que nous ne sommes pas les auteurs de ce que nous disons, pensons, voire décidons.

Appelons vertu de sollicitude ce mouvement éthique et laïque qui nous pousse à nous diriger vers autrui (notamment quand il souffre), mais sans pour autant l’envahir, lui « faire la leçon » ou, pire encore, se « mettre à la place d’autrui ». C’est pourquoi l’indignation ne nous fait pas sortir de l’aliénation infantilisante de la « pensée unique » : la seule indignation peut produire (à moindres frais) une « bonne conscience » démobilisée.

La sollicitude ne « s’indigne pas », elle intervient. Elle ne s’agite pas, elle agit.

La sollicitude est notre bonne volonté se portant vers celui qui souffre du fait de ses précarités. Par la sollicitude, la laïcité fait retour dans la spiritualité laïque en neutralisant effectivement les sophismes de la « pensée unique ». Elle prévient la cléricalisation de l’esprit républicain.

Or, actuellement, la sollicitude est confondue avec la compassion ; c’est pourquoi les esprits se « cléricalisent » sans s’en aviser toujours, comme on le constate dans le triomphe des postures « religieuses » de tel ou tel candidat aux prochaines élections.

La sollicitude peut se définir comme un mouvement volontaire vers autrui (cio-cire en latin). Le latin citus ajoute une nuance de souci et d’inquiétude.

Le processus de sollicitude ne prétend pas cependant « se mettre à la place de l’autre » (contrairement à la compassion). Notre relation à l’autre qui souffre est analogique et non identificatoire. L’autolimitation est au cœur de la sollicitude et c’est là que réside le respect (laïque) de l’autre. Tout médecin sait qu’il s’agit d’abord de ne pas nuire dans l’intervention thérapeutique. Le respect de l’intégrité de l’autre est le premier souci de celui qui est rempli de sollicitude.

 Autre caractéristique : la sollicitude est tournée vers l’avenir (la compassion se tourne vers le seul présent). Ann Van Sevenant remarque  en 2001 : « La sollicitude fait preuve d’un mouvement qui tire l’homme en avant, qui le propulse vers celui qu’il est en train de devenir ».

La sollicitude conjoint l’autonomie et la responsabilité qui structurent l’idéal laïque et républicain, tout en tenant compte de la vulnérabilité des personnes et de la précarité des situations. Tournée vers le futur la sollicitude suppose la solidarité et la fraternité.

Notre hypothèse est que nous sommes en manque d’une pédagogie de la sollicitude ; c’est d’elle dont nous avons besoin pour lutter contre la « barbarie douce » de la « pensée unique ».

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Informations complémentaires

Année

2011

Auteurs / Invités

Charles Coutel

Thématiques

Dignité, Laïcité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses