La voie du gille

Baudouin DECHARNEUX

 

UGS : 2021017 Catégorie : Étiquette :

Description

On peut distinguer trois grandes périodes dans l’évolution du costume.

Tout d’abord, il faut savoir que la ville de Binche s’est formée en tant que bourg au XIIe siècle et les traces les plus anciennes que l’on possède d’un carnaval à Binche datent du XIVe siècle.

En 1394, on a une mention de commande de chandelles pour la « nuit des caresmiants ». On sait qu’à cette époque-là, il existait un personnage rural, archaïque au sens propre du rituel. Ce personnage était là pour célébrer la fin de l’hiver et le début du printemps. Il n’existe pas de trace dans les archives pour savoir à quoi il ressemblait. Toutefois, on sait qu’il avait probablement déjà une ceinture de cloche, l’apertintaille.

L’apertintaille est un élément commun aux carnavals européens. Elle fait vraiment partie de l’ère géographique et culturelle européenne à propos des carnavals.

Les cloches sont là pour faire du bruit : pour réveiller la terre, pour réveiller le printemps, pour chasser les esprits.

 

Les sabots sont des chaussures de bois. Ces sabots étaient portés par des fermiers, des personnes de la région de Binche.

À l’époque, il s’agissait de chaussures traditionnelles. Ces sabots sont portés au pied du personnage, car il martèle le sol de la cité pour réveiller la terre, chasser les démons, faire du bruit.

Le troisième élément de ce rituel est le ramon. Il s’agit d’un fagot de brindilles de bois qui, à l’origine, est un balai. Il se raccourcit au fur et à mesure du temps pour devenir un petit élément qui fait entre trente et quarante centimètres de long.

Ce balai est aussi un élément que l’on retrouve dans les carnavals européens. Il sert à chasser l’hiver, à chasser les mauvais esprits. On le retrouve d’ailleurs à Vielsalm, où les macrales chassent ce qui est mort pour aller vers le renouveau.

Ce sont les trois éléments les plus archaïques du rituel. On suppose qu’ils étaient là par déduction avec, justement, la comparaison d’autres carnavals en Europe où l’on sait que ce sont des éléments du rituel païen, ancestral carnavalesque.

L’intégration du gille

Par la suite, à peu près au XVIIe siècle, un autre personnage vient se surimposer : il s’appelle le « gille ».

Le gille est un personnage de la Commedia del’Arte, c’est un zanni, un bouffon : c’est un personnage secondaire que l’on connaît très peu. La Commedia del’Arte est un théâtre de tréteaux italien qui va voyager à travers toute l’Europe, dont les personnages les plus connus sont l’Arlequin et le Pierrot. C’est le moment où le théâtre se distingue de l’horizon religieux, où il était au départ, à savoir une mise en scène des mystères, et devient un théâtre au sens profane du mot.

Antoine WATTEAU. Pierrot, dit autrefois « Gille », 1718-1719, Paris, Musée du Louvre.
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Il y aura, à ce moment-là, un mélange. Le personnage peu connu rural va se superposer avec un personnage qui s’appelle le « gille ». Il perd son caractère bouffonesque en arrivant à Binche.

 

Le costume qui, à l’origine, est un costume de toile de lin tout simple et une collerette, telle que celle du Pierrot, faite en satin plissé et en dentelle. Et Binche est un centre de confection de dentelle.

 

Le XIXe siècle

En 1830, la Belgique se forme en tant que pays et c’est à ce moment que l’on surimpose au costume en lin, les éléments de feutrine de couleurs noire, jaune, rouge, couleur du drapeau belge, ainsi que les lions qui se retrouvent sur le blason de la Belgique. Le costume prend, à ce moment-là, la forme qu’on lui connaît aujourd’hui, ainsi que le masque et le chapeau.

Le masque représente un homme bourgeois. C’est un masque qui est en vogue aux environs de 1900 dans le nord-ouest de l’Europe. On le retrouve, par exemple, en Suisse sur un support en bois ; à Nice, en France, sur un support en trille métallique…

À Binche, il rencontre son succès, parce que Binche est une ville relativement bourgeoise, à l’époque. C’est une ville qui se démarque par des maisons de confection de textile et de dentelle.

À Binche, il est sur un support en toile de coton pressé à chaud, trempé dans de la paraffine, ce qui le rend assez fragile. Généralement, le gille en change après une seule utilisation.

Les masques sont fabriqués à Binche depuis les années 1970. Auparavant, ils étaient fabriqués en Allemagne et ensuite en France. Il y a eu différentes usines de production de ces masques. Lorsque l’usine française, dans les années 1970, est passée au plastique, les Binchois ont refusé d’avoir des masques en plastique. Un artiste binchois s’est alors mis à les fabriquer de manière traditionnelle.

Le masque comporte des lunettes, parce qu’en 1900, les lunettes étaient l’apanage de la bourgeoisie, et c’est ce qui distingue le gille.

Il faut imaginer que le Mardi gras, à Binche, à peu près mille gilles dansent dans les rues avec ce masque, avec ce costume et dont les cheveux sont cachés par un bonnet et une barrette. Ainsi transformé, on ne voit plus du tout l’identité des personnes, et au vu de leur nombre dans les rues, c’est assez impressionnant.

L’image que l’on a d’ordinaire est celle des bourgeois qui aiment se démarquer des autres. Chacun aime montrer sa spécificité, une maison n’est pas l’autre… Ils essayent de se distinguer par rapport à leurs voisins et de briller davantage. Or, ici dans des confréries qui, d’un certain point de vue, imitent le bourgeois et le tournent en dérision et qui, d’un autre côté, doivent aussi être peuplé de bourgeois : ils sont identiques.

Le but du carnaval, c’est d’aplanir toutes les différences sociales et de pouvoir vivre le moment rituel dans toute sa plénitude et qu’il n’y ait plus de distinction entre le maître, l’esclave : l’inversion des rôles… C’est une bonne chose que tout cela disparaisse au profit du rituel. Même si le masque représente un homme bourgeois et que Binche est une ville bourgeoise, ce qui se remarque au travers des matériaux avec, notamment, le chapeau de plumes d’autruche qui est un élément riche, mais tout est atténué sur le plan des différences sociales. On marque une certaine égalité entre les personnes ou, au moins, une origine commune. Le but est réellement d’aplanir ces différences et de pouvoir être « un » : la communauté est « une » lors de son rituel.

Il est vrai que la musique du carnaval, les gilles qui martèlent le sol… donnent un côté de transe dans le mouvement. Il ne s’agit pas d’une transe désordonnée de vision nocturne, mais on ressent très fort cette transe commune qui crée un sentiment d’unité. Le ressenti est assez fort, parce que non seulement le gille martèle le sol de ses sabots, la ceinture de cloches teinte, mais il est également accompagné de tambours.

Un gille est toujours accompagné d’un tambour, même lorsqu’il s’éloigne de son groupe. Le tambour fait vraiment binôme avec le gille, au point qu’on peut le comparer à un chaman dansant. Il est là pour célébrer la fin de l’hiver.

C’est ce but commun qui rejoint toute la communauté. Le gille entre vraiment en transe, car, durant vingt-quatre heures, il danse et il frappe le sol de sa cité avec ses sabots : il est dans une autre dimension.

Le chapeau et ses légendes

On a beaucoup écrit au sujet du chapeau en plumes d’autruche, le même et son contraire.

Il y a des légendes qui rapportent que le chapeau viendrait des Incas, des festivités qui avaient lieu lors de l’arrivée de Charles-Quint à Binche en 1549.

Charles-Quint avait une sœur, Marie de Hongrie, qui avait bâti un palais à Binche. En 1549, il y a eu de grandes fêtes lors de la réception de Charles-Quint et il est possible qu’il y ait eu des Amérindiens qui l’aient accompagné. C’est de là que date cette histoire.

En fait l’origine est identique, les plumes viennent bien d’Amérindiens, mais du XIXe siècle, c’est nettement plus tardif.

Au XIXe siècle, on amène, d’Amérique du Sud et d’Amérique latine, des Amérindiens que l’on balade lors de parade et que l’on montre comme des curiosités : c’était une mode de l’époque. Du point de vue d’aujourd’hui, cette exhibition est extrêmement sinistre.

Il y avait une parade à Valenciennes qui s’appelait « La marche des Incas ». On a retrouvé des gravures de ces parades sur lesquelles on voit des Amérindiens avec des chapeaux avec des plumes d’autruche sur leurs têtes. Ces chapeaux ressemblent d’ailleurs assez fortement aux premiers chapeaux des gilles.

On pense qu’au XIXe siècle, comme c’était à la mode, quelqu’un a dû voir ces exhibitions quelque part et a ramené cette idée de chapeau en plumes d’autruche. Le chapeau d’origine était probablement un képi de type militaire avec une ou plusieurs plumes de faisan et il a été magnifié en un chapeau de plumes d’autruche. À nouveau, à l’époque, cela signifie beaucoup pour Binche, puisque ces plumes viennent de très loin, d’Afrique du Sud. Ces chapeaux démontraient la richesse de la ville, puisqu’ils sont somptueux et assez fastes.

Le XVIe, le XVIIe, le XIXe et une petite incursion au XIIIe siècle, qui n’est pas anodine, les traditions s’empilent, elles vivent et débouchent sur cet extraordinaire costume du gille.

Il est aussi merveilleux de participer à cette tradition du Mardi gras et de voir également la distribution des oranges qui représente le don de nourriture.

Conclusion

Dans la vie sociale, il y a véritablement des gens qui vivent cette culture du gille, qui vivent cette culture carnavalesque, qui balisent leur année, qui balisent leur imaginaire au fil des mois. Cette tradition du gille est très importante pour l’organisation d’une communauté, car, tout d’abord, c’est une communauté qui porte son carnaval. Par exemple, à Binche, on voit, notamment, une grande partie de la communauté prendre part au carnaval, puisque ce ne sont pas seulement les gilles qui font partie du carnaval et qui participent au carnaval. Il y a aussi les différents acteurs qui les entourent tels que les musiciens, les artisans qui font encore les costumes à Binche. Par conséquent, il y a aussi toute la transmission des savoir-faire que ce soit l’apprentissage des différents airs de musique, que ce soit l’apprentissage artisanal des savoir-faire traditionnels, mais il y a aussi les femmes, les familles qui sont autour des gilles et qui participent au quotidien.

On est dans une époque qui prône l’égalité, fort heureusement. Mais, dans la voie carnavalesque, on retrouve une logique de complémentarité. On peut voir ça comme reliant le carnaval aux rituels masqués du monde entier. Car on voit, à travers le monde, environ nonante-neuf pour cent des rituels masqués sont portés et interprétés par les hommes. On est dans une complémentarité, car les femmes ne sont généralement pas effacées, elles sont là, mais elles sont plutôt porteuses des instruments du rituel ou accompagnatrices du rituel.

Pourquoi le masque est-il, en général, porté par les hommes ? Pour le comprendre, il faut se raccrocher au sens « rituel ». On est dans un rituel qui peut faire face à des esprits ou incarner des esprits, des ancêtres ou parfois des diables et le carnaval s’attache à cela. Finalement, ce dialogue avec les esprits peut être dangereux. C’est pour cette raison que, traditionnellement, on voulait protéger les femmes qui, elles, doivent enfanter et qui sont responsables de la prospérité de la communauté. Autrement dit, c’est par rapport à une inquiétude des effets potentiellement négatifs face à l’invisible, face aux esprits dans un monde croyant.

Un sujet d’actualité qui revient couramment, que ce soit à Binche ou ailleurs, ce sont les femmes qui revendiquent une confrérie de gilles féminin. À Binche, il n’y a pas encore de groupe de femmes qui ont revendiqué tel quel le fait de porter le masque du gille. Des femmes se sont manifestées en 2017, afin de pouvoir porter un costume lors du Lundi gras : elles s’appellent les Lady’s. Elles ont été acceptées par l’association de défense du folklore et elles ont été intégrées au carnaval.

C’est aussi le propre d’une tradition du patrimoine immatériel, qu’est un rituel masqué, est de pouvoir, de savoir évoluer avec son temps. Par conséquent, lorsqu’il y a des demandes qui émanent de la communauté, il faut pouvoir les écouter. Il est important que la tradition ne se fige pas dans une dimension passée sous prétexte qu’il s’agit d’un socle de traditions et qu’on ait peur de le changer. Autrement dit, la tradition est un processus dynamique et non pas un processus statique, comme on peut l’entendre quelquefois. Si la communauté ne se retrouve plus dans le rituel qu’elle pratique, il se figera, il se sclérosera et, au final, plus personne ne s’y intéressera. Il s’agit du secret du pourquoi ces rituels sont encore aujourd’hui portés et transmis aux jeunes. La communauté s’identifie complètement et entièrement au rituel.

Voilà un voyage rapide au pays du carnaval, un voyage qui nous a permis de l’aborder d’une manière, peut-être, un peu plus intellectuelle, peut-être un peu conceptuelle, mais qui nous montre que cette voie est bien dynamique, qu’elle est pensée et qu’elle est bien une tradition vivante.

La tradition englobe plusieurs formes d’unions. C’est ainsi que le gille a su traverser le temps et les époques, et a introduit de nouveaux éléments à son rituel. Le patrimoine culturel, les rites traditionnels ne sont que plus appréciables lorsqu’ils sont partagés. Comment parvenir à ce que les hommes, quelles que soient leurs origines ethniques, dogmatiques, économiques, philosophiques…, puissent se défaire de leur individualisme pour créer une union, une complémentarité entre eux ? Comment trouver de l’harmonie dans la différence ?

Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Baudouin Decharneux

Thématiques

Cultures populaires, Diversité culturelle, Intergénérationnel, Loisirs culturels, Mythes, rites et traditions, Patrimoine