La violence conjugale : de quoi parle-t-on ?

Alexandra Adriaenssens

 

UGS : 2013023 Catégorie : Étiquette :

Description

Colère, agressivité, conflit, violence… Ces termes sont souvent utilisés lorsque l’on parle de violence conjugale. Sont-ils pour autant synonymes et désignent-ils tous réellement la violence conjugale ?

En fait, en matière de violence conjugale, il y a souvent confusion. Faisons le point.

La colère est une « émotion normale et inévitable ». Elle n’est pas néfaste pour l’individu si l’énergie en provenant est canalisée correctement.

Une colère bien gérée peut permettre de s’affirmer et d’exprimer ses sentiments. À l’inverse, une colère mal maîtrisée peut servir de prétexte à la violence.

La colère n’implique pas nécessairement un rapport avec l’autre, c’est-à-dire qu’elle peut être ressentie sans que personne ne soit mis en cause.

L’agressivité est un mode d’expression, une disposition mentale. Il s’agit d’une « pulsion » fondamentale, d’un état qui n’implique pas la participation d’une autre personne.

– L’agressivité est en soi une énergie qui peut être constructive (lorsqu’elle conduit à l’affirmation de soi ou qu’elle favorise le développement) ou destructive (lorsqu’elle conduit à une prise de pouvoir sur l’autre).

Un conflit est une « opposition » d’intérêts, d’opinions ou de valeurs entre deux ou plusieurs personnes sans que la peur détermine qui sera le gagnant. Le conflit apparaît quand l’un des individus se sent brimé ou tente de gagner sur l’autre.

– Lorsqu’ils sont bien gérés, les conflits peuvent être résolus sans violence, par la négociation, le compromis ou la médiation.

Contrairement au conflit, la violence conjugale « est un ‘ contrôle ’ et une ‘ recherche de pouvoir ’ d’une personne sur une autre. La violence est un ensemble d’attitudes, de propos, de comportements visant à dévaloriser, dominer, contrôler, apeurer, blesser psychologiquement ou physiquement une autre personne ».

– La violence est intentionnelle, volontaire et a un but précis, l’agression (psychologique, verbale, sexuelle ou physique) étant le moyen de l’atteindre.

– La violence s’inscrit exclusivement dans un rapport avec l’autre.

En Belgique, une définition commune de la violence conjugale a été adoptée le 8 février 2006 par les ministres fédéraux, régionaux et communautaires :

« Les violences dans les relations intimes sont un ensemble de comportements, d’actes, d’attitudes de l’un des partenaires ou ex-partenaires qui visent à contrôler et dominer l’autre. Elles comprennent les agressions, les menaces ou les contraintes verbales, physiques, sexuelles, économiques, répétées ou amenées à se répéter, portant atteintes à l’intégrité de l’autre et même à son intégration socioprofessionnelle. Ces violences affectent non seulement la victime, mais également les autres membres de la famille, parmi lesquels les enfants. Elles constituent une forme de violence intrafamiliale. Il apparaît que dans la grande majorité, les auteurs de ces violences sont des hommes et les victimes, des femmes. Les violences dans les relations intimes sont la manifestation dans la sphère privée, des relations de pouvoir inégal entre les femmes et les hommes encore à l’œuvre dans notre société. […] La violence entre partenaires constitue sans aucun doute la forme la plus courante de violence subie au sein de la famille ou du foyer. »

Cette définition vise les couples, mariés ou non, ensembles ou séparés, hétérosexuels ou homosexuels, qu’ils cohabitent ou non.

Nous parlerons au sein de cette publication, pour désigner cette forme de violence, de « violence conjugale ».

La violence conjugale se distingue donc du conflit, de l’agressivité et de la colère dans la mesure où est mis en place un « rapport de force ». Il n’y a plus de place possible ni pour la négociation ni pour le conflit. C’est systématiquement le même partenaire qui « gagne » et l’autre qui cède. L’objectif d’un des partenaires est, quel que soit l’objet de la confrontation, que l’autre se plie à ses décisions. Pour y arriver, il peut être menaçant jusqu’à ce que l’autre aie suffisamment « peur » pour ne plus le contrarier.

La violence conjugale peut être verbale, psychologique, physique, sexuelle, économique.

Si une pathologie mentale, le stress, la consommation d’alcool ou de drogues peuvent accompagner la violence, ces faits n’en sont pas la cause.

Le cycle de la violence

Lorsque la violence conjugale est présente dans un couple, elle se manifeste sous forme d’un cycle qui comporte quatre phases :

  1. L’escalade de la tension (l’auteur installe un climat de tension à la maison) :

– Tensions créées par l’auteur : par ses paroles et attitudes, l’auteur installe un climat de tension et prétexte la soi-disant incompétence ou les erreurs de sa/son partenaire.

– Peur de la victime : la victime tente de tout faire pour ne pas mécontenter l’auteur. La victime doute d’elle-même, est anxieuse, elle a peur de le contrarier et de faire des erreurs.

  1. L’explosion de la violence (acte de violence physique, psychologique, verbale orchestré par l’auteur) :

– Agression de l’auteur : considérant que la/le partenaire n’a pas répondu à ses attentes, l’auteur pose un acte de violence : insultes, cris, coups,… La violence « éclate ».

– Colère, honte et tristesse de la victime : la victime se sent humiliée, désespérée, démolie, brisée.

  1. La justification (l’auteur minimise la gravité de ses actes, la victime peut se sentir responsable des événements) :

– Déresponsabilisation de l’auteur : l’auteur minimise son comportement, donne des justifications et accuse la victime de l’avoir provoqué (« t’avais pas à me faire des reproches », « tu l’as bien mérité », « tu m’as stressé »).

– Responsabilisation de la victime : la victime accepte les justifications et se sent responsable de la violence, elle pense qu’elle aurait pu l’éviter et croit que si elle change son comportement, la violence cessera. (« Je suis trop sensible », « J’exagère, j’avais qu’à pas le/la provoquer »).

  1. La lune de miel (les bonnes résolutions de l’auteur, le regain d’espoir de la victime…) :

– Accalmie : l’auteur exprime des regrets et promet de ne plus recommencer. Il est affectueux et attentionné.

– Espoir de la victime : la victime est heureuse du calme retrouvé et peut croire que l’auteur ne recommencera plus, que la violence était « un accident », qu’il est redevenu comme avant.

Durant les deux premières phases, les actes de l’auteur permettent de prendre (ou de reprendre) le contrôle sur la ou le partenaire (climat de menace et d’agression). Durant les deux autres phases, l’auteur agit pour récupérer la ou le partenaire (justification, culpabilisation et réconciliation).

Dans une relation marquée par la violence, ce cycle se répète sans cesse et de façon de plus en plus accélérée. Plus le cycle se répète, plus la phase de la « lune de miel » raccourcit, jusqu’à disparaître.

La violence conjugale, un phénomène encore très répandu

Femmes victimes et hommes auteurs ?

La majorité des chercheurs académiques affirment que les femmes sont les principales victimes de la violence conjugale. Cependant, certains sociologues, se basant principalement sur des observations de terrain, défendent l’idée que la violence conjugale est symétrique, c’est-à-dire infligée tant par les femmes que par les hommes.

Afin de comprendre comment deux visions du phénomène, diamétralement opposées, peuvent coexister au sein du débat public, nous nous référerons aux travaux de Michael P. Johnson. Ses travaux tentent de démontrer que cette confusion a été amenée par l’assimilation à un même phénomène de différentes manifestations de violences. Ainsi, il plaide pour une catégorisation de la violence conjugale en trois types de situations.

  1. La violence situationnelle

Cette forme de violence est la plus courante. Il s’agit généralement d’incidents isolés entre deux partenaires qui s’estiment égaux. Elle est le résultat d’un « conflit » mal géré qui débouche sur des manifestations violentes qui peuvent varier en intensité. Infligée tant par les femmes que par les hommes, cette forme de violence implique principalement la violence verbale, psychologique mais peut comprendre des épisodes de violence physique.

  1. Le terrorisme intime

Cette forme de violence a pour manifestation la prise de contrôle d’un partenaire sur l’autre et la répartition inégale du pouvoir au sein du couple. Principalement infligée par les hommes, cette forme de violence implique les menaces, l’intimidation, le contrôle économique, la violence psychologique, l’isolement, la violence physique et sexuelle. Elle crée auprès de la victime un climat de « peur » permanente.

  1. La violence de résistance

Cette forme de violence se manifeste lorsqu’une victime de terrorisme intime tente de résister physiquement aux violences de son partenaire. Il s’agit principalement de violences transitoires, les hommes bénéficiant de l’avantage physique leur permettant de rétablir le rapport de force. Le meurtre conjugal de l’auteur par sa femme victime intervient principalement dans ce contexte.

La violence conjugale en chiffres

Il n’existe pas en Belgique, à ce jour, d’étude portant spécifiquement sur la violence conjugale, telle que définie au point 2 de la présente publication.

En 2010, l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes a publié le rapport de recherche « Les expériences des femmes et des hommes en matière de violence psychologique, physique et sexuelle », réalisée par l’Université de Liège.

Celle-ci avait pour objectif général d’obtenir, via une actualisation des données relatives à la violence liée au genre, une meilleure compréhension de la survenance, des formes et de la gravité de la violence psychologique, physique et sexuelle dont les femmes et les hommes peuvent faire l’expérience, ainsi que les facteurs de risque et de protection.

Dans le cadre de cette étude, les chercheurs se limitent aux violences interpersonnelles et se réfèrent à la notion d’atteinte à l’intégrité physique ou morale de la personne.

Ainsi, l’enquête montre que 12,5 pour cent des répondants déclarent avoir subi au moins une forme de violence au cours des douze mois précédents de la part de leur partenaire ou ex-partenaire (plus d’une personne sur huit).

Au cours de leur vie, femmes et hommes peuvent être victimes de différentes formes de violences. L’étude de 2010 nous montre que, toutes formes de violence confondues, les hommes sont plus fréquemment victimes de violence que les femmes, quel qu’en soit l’auteur.

La « relation entre la victime » et l’auteur est très différente selon le sexe de la victime. Ainsi, lorsque les hommes sont victimes de violence, c’est principalement de la part d’un inconnu, tandis que les femmes le sont principalement de la part de leur partenaire.

En ce qui concerne les femmes, en comparant toute les formes de violence selon le type de fait le plus grave, ce sont les agressions physiques et les rapports sexuels forcés qui sont principalement exercés par le partenaire.

Si on effectue cette même comparaison pour les hommes, les faits les plus graves à l’encontre des hommes sont le fait d’inconnus et consistent en agressions physiques, menaces avec arme ou tentative de tuer.

Aussi, les conséquences psychologiques et physiques de la violence conjugale sont plus importantes pour les femmes que pour les hommes. 40,7 pour cent des victimes féminines se sentent moins confiantes, 25,7 pour cent se sentent honteuses et 23,9 pour cent sont devenues plus agressives tandis que ces chiffres chez les victimes masculines sont respectivement de 16,1 pour cent, 7,0 pour cent et 9,2 pour cent.

Les femmes sont aussi beaucoup plus nombreuses à faire appel à la ligne « Écoute violences conjugales ». En 2011, elles constituaient nonante-trois pour cent des appelants.

En Belgique, quarante-cinq mille cent quarante-huit plaintes ont été déposées à la police pour des faits de violences conjugales en 2011, ce qui correspond à une moyenne de cent vingt-trois plaintes par jour. En 2010, septante-huit tentatives d’assassinat de la compagne (ou ex-compagne) ont eu lieu, soit une tous les cinq jours, dont quatorze pour cent aboutissent au décès de la victime.

Notons que dix pour cent seulement des victimes d’actes de violence portent plainte…

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Alexandra Adriaenssens

Thématiques

Femme, Homme, Lutte contre les violences entre partenaires / Violences de genre, Violences