La Tentation djihadiste. La guerre sainte ou le suicide programmé

Mansour Bouaziz

 

UGS : 2015038 Catégorie : Étiquette :

Description

L’annihilation du vieux, c’est l’engendrement de l’avenir
Albert Camus

 

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant
que nous sommes mortelles.
Paul Valéry

Depuis au moins Oswald Spengler, nous savons que les civilisations naissent, croissent, déclinent et meurent. Et de la vingtaine de civilisations que l’on connaît à ce jour, la plupart se sont déjà écroulées, et la majorité de cette majorité a commencé sa dissolution (Toynbee, 1951:21). Mais, ajoute Toynbee, il arrive que, dans sa débâcle, la civilisation agonisante puisse laisser une « église universelle », création du prolétariat qui peut survivre au-delà de la civilisation mourante et se transformer en une « chrysalide » portant en son État islamique, les germes d’une nouvelle civilisation (1951:21-22). Ainsi va le monde et le cycle des civilisations. Maintenant, considérons l’hypothèse selon laquelle une civilisation qui échouerait à donner naissance à une civilisation-fille et qui s’éteindrait sans laisser de progéniture. Considérons aussi que cette civilisation éteinte puisse tenter de renaître de ses cendres. Qu’est-ce que cela donnerait ? Une civilisation morte peut-elle vraiment renaître, et sous quelle forme ? Une civilisation qui a connu son âge d’or il y a des siècles, peut-elle aspirer aujourd’hui à retrouver son hégémonie d’antan ? Cette hypothèse peut faire sens si l’on considère qu’une civilisation mourante ait pu laisser une « église universelle » forte, mais que cette église ait échoué à se transformer en chrysalide et par la suite en civilisation, et de ce fait cette « église universelle » se retrouve sans civilisation hôte qui lui permettrait de s’épanouir. Cette hypothèse posée, essayons de la concrétiser avec un exemple précis. Par « église universelle » nous entendons une religion : l’islam. Et par civilisation morte, nous pensons au califat et à l’âge d’or de l’islam, c’est-à-dire à l’époque comprise entre le milieu du VIIIe et le milieu du XIIIe siècle.

Il s’agit ici de comprendre les liens entre religion et politique, entre une pratique spirituelle partagée par des millions d’individus et un projet politique « terroriste » (l’État islamique) qui prône la destruction de l’avenir au nom d’un passé glorieux. Comment une organisation terroriste relativement récente a-t-elle pu réunir tant de fidèles à sa cause en si peu de temps ? On parle d’« islamistes radicaux » ; oui, mais pour être islamiste radical il faut d’abord être musulman ou se convertir à l’islam, ensuite pousser cette islamité jusqu’à la radicalité, et enfin concrétiser cette radicalité en action violente et meurtrière. D’abord ce processus n’est pas automatique ; ensuite il nécessite un long cheminement intérieur. Or, on parle de jeunes radicalisés en seulement quelques mois, passant de « gentil garçon » ou « simple petit délinquant » à meurtrier de masse. Qu’est-ce qui explique cette transformation vertigineuse ?

Avant tout, il faut voir le problème du terrorisme international aujourd’hui sous deux angles différents, mais qui se rejoignent et qui se complètent. Il y a d’un côté le groupe terroriste en tant qu’organisation, avec sa hiérarchie, sa doctrine propre, une géographie et une histoire. Il y a, de l’autre, le problème des djihadistes qui forment la base de l’organisation terroriste : djihadistes venus d’ailleurs, dont la plupart n’ont rien à avoir ni avec la géographie, ni avec le combat que mène le groupe djihadiste ; ils y ont vu simplement une idéologie qui leur convenait.

Pour le groupe terroriste, il est relativement facile de retracer sa naissance, son idéologie, simpliste à l’extrême, et son objectif. En ce qui concerne le moudjahid moderne, la tâche est beaucoup plus difficile, car les profils sont presque aussi divers qu’il y a de djihadistes. Dans un premier temps, on verra l’histoire du califat pour tenter de comprendre le projet de l’État islamique ; ensuite on s’intéressera à quelques profils de djihadiste pour voir où se rejoignent les aspirations des uns et le projet politique/utopique de l’autre.

Re-naissance du califat

L’État islamique en Irak et au Levant (Daech, devenu depuis l’État islamique), né d’une conjoncture historique (invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003, renversement du régime local, rivalité entre sunnites et chiites ; guerre civile en Syrie, etc.), a réussi à devenir un mouvement international en fédérant à sa cause des hommes venus de tous les horizons, des hommes qui n’étaient pas forcément concernés par ce « combat ». La doctrine de l’État islamique est simple : les musulmans étant dominés par l’impérialisme à peine voilé de l’Occident, et étant donné qu’ils n’ont pas les moyens de lutter à armes égales contre l’« agresseur », il leur faut faire appel à leur bien le plus précieux : la foi. La domination économique devient une affaire de religion et d’honneur. Aux contraintes du marché mondial, on répond par des versets vengeurs du Coran. L’Occident et ses institutions d’aujourd’hui sont confondus avec les croisades d’il y a mille ans. Le Coran étant la seule référence valable, les épisodes coraniques de guerre et de conquête deviennent la seule grille de lecture du monde. Tout est interprété comme un signe de l’apocalypse prochaine.

La création de l’État islamique peut paraître surprenante, mais elle n’est que la résultante logique du cours de l’histoire. L’invasion de l’Irak par les États-Unis et la déstabilisation de certains gouvernements du Moyen-Orient ont laissé un terrain vierge de tout pouvoir légitime. L’État islamique a su en profiter et a conquis ce terrain. Son discours est sensiblement le même que celui des autres groupes djihadistes : haine de l’Occident, retour aux traditions, etc. Mais sa nouveauté et sa force résident en deux points essentiels par rapport à son rival, Al-Qaïda. Le premier élément est la restauration du califat, un projet tellement audacieux que même Ben Laden n’osait espérer le réaliser de son vivant. Cela a montré la force et l’élan de l’État islamique. D’ailleurs, cet éclat a fait que des « petits » groupes terroristes ont prêté allégeance au calife (Boko Haram, par exemple). Le deuxième point découle directement du premier : avec un territoire, le califat a su construire une économie entière (vente de pétrole sur le marché noir, pillage, vol, racket), ce qui lui a permis de devenir autonome financièrement. Fortune et territoire acquis, cela a permis de travailler l’essentiel : la communication. En effet, l’État islamique renvoie à l’âge de pierre ces vidéos où l’on voyait Ben Laden, vieillard fatigué et pourchassé, posant dans une grotte louche. Cela n’encourageait pas au djihad, entendu ici comme une idéologie qui attire plus par son extrémiste que par le fond de son combat. Aucun jeune, aussi désœuvré soit-il, n’a envie de quitter son petit confort pour aller faire la guérilla d’une grotte à l’autre. Par contre, l’État islamique se pose comme un « État » et proclame sa place dans le monde. Il n’y a donc plus besoin de se cacher. De plus, avec une nouvelle manière de filmer la guerre, l’État islamique a su la rendre « attrayante » ; le djihadiste a l’air de « s’amuser » : et, quoi qu’il fasse, il sait que sa place est garantie au paradis. Même la mort du djihadiste est filmée : on a montré plusieurs corps de combattant sans vie, le sourire aux lèvres, indiquant, selon le commentaire du caméraman, qu’ils sont dans un monde meilleur. La mort est ainsi vue comme la consécration. L’État islamique fascine, cela est incontestable, mais il n’est pas facile de répondre à la question « pourquoi fascine-t-il ? » Cependant, une chose est sûre : le nombre de « fous », de « fanatiques », de kamikazes n’a pas augmenté comme par magie ces quelques dernières années dans le monde. Il semblerait que l’État islamique exerce une aura telle qu’il a pu réunir sous une même bannière des « radicaux » du monde entier. L’État islamique ne crée pas de terroriste, il attire des « fanatiques en latence » et révèle le potentiel terroriste qu’il y a en chacun d’eux.

Dans un article publié en 1948 et intitulé LIslam, lOccident et lavenir, Arnold J. Toynbee fait déjà part de son inquiétude quant à une éventuelle réponse des civilisations « agressées » par l’Occident. Il continue en disant que cette « pression extérieure » peut susciter chez le musulman deux sortes de réaction tout à fait différentes ; l’une étant le « zélotisme », l’autre « l’hérodianisme ».

« Le ‘zélote’ est l’homme qui de l’inconnu se réfugie dans le familier ; lorsqu’il est aux prises avec un étranger qui pratique une technique supérieure et emploie des armes formidables, d’invention nouvelle, il riposte en pratiquant son art traditionnel de la guerre avec une exactitude anormalement scrupuleuse. On peut, en fait, définir le ‘zélotisme’ comme un archaïsme suscité par une pression extérieure ». (205)

« ‘L’hérodien’ est l’homme qui agit en appliquant le principe suivant : la meilleure façon de se défendre contre l’inconnu est d’en maîtriser le secret. Et quand il est placé dans le cas difficile, d’affronter un adversaire plus entraîné et mieux armé, il riposte en abandonnant son art militaire traditionnel et en apprenant à combattre avec la tactique et les armes de son ennemi. ‘L’hérodianisme’ est une forme de cosmopolitisme suscitée, précisément, par le même agent extérieur ». (210)

Toynbee donne ensuite un exemple de chaque catégorie ; Mustafa Kemal Atatürk pour « l’hérodien », l’imam Zaydi Yahya pour le « zélote ». Deux exemples fournis par les conjonctures historiques du début du XXe siècle. Aujourd’hui, le monde n’a pas beaucoup changé. À la colonisation et à la mission civilisatrice de l’Occident, on retrouve l’imposition de la « démocratie » à coup de bombe à fragmentation et de renversement de régime. Les colonisés d’hier sont les victimes des guerres « contre le terrorisme » d’aujourd’hui. Mais, dans cette marche implacable de l’histoire, l’État islamique, comme Al-Qaida avant lui, a su trouver un équilibre mortel en poussant à bout la logique de ces deux figures (« zélote » et « hérodien ») et en les réunissant sous un seul homme : le moudjahid. Les combattants de l’État islamique se targuent de vivre selon un islam « pur » et selon le code de conduite du prophète en suivant ses préceptes à la lettre. De l’autre, il n’hésite pas à faire appel aux dernières technologies de l’armement, de la communication et de la propagande, pourtant issus de l’Occident « mécréant ». Si leur cause est un mélange de « zélotisme » sur fond de nihilisme, leurs armes et leurs techniques de combat, elles, sont « hérodiennes ».

La restauration du califat est donc la première réaction logique dans le processus d’une restauration plus grande : après le califat, donnant aux « vrais » musulmans l’opportunité de se gouverner et de se réunir à nouveau sous la même autorité légitime, viendra la prospérité et le bonheur comme au temps de l’âge d’or de l’islam. L’État islamique a la prétention de vouloir restaurer une civilisation qui a connu son âge d’or il y a plus de sept siècles. Au contraire des autres idéologies qui ont rompu la marche de l’histoire pour lui faire prendre un autre cours, comme le communisme au siècle dernier, qui prônait une table rase du passé pour construire l’avenir, l’État islamique n’est tourné vers l’avenir qu’à moitié ; le but étant le retour au passé. Face à une globalisation qui exclut plus qu’elle ne fédère, il oppose une tradition pure : l’idée est que tout a été fait à la perfection au temps du prophète, il s’agit de « retourner » à la vie de cette époque, en suivant les enseignements du prophète et en interprétant littéralement les textes sacrés. Ceci fait sa force, mais à long terme causera sa perte. L’État islamique refait l’histoire en quelque sorte. Mais le califat qu’il propose n’a rien à voir avec la réalité historique. On est plutôt dans le romanesque, dans l’imaginaire de seconde zone, en termes d’historiens on est dans « l’invention de la tradition ».

Il est important de rappeler que la création de l’État islamique s’inscrit dans un courant réactionnaire à double aspiration, mais qui émane d’une même problématique. La chute du califat a laissé un grand sentiment de vide et d’humiliation parmi les musulmans, surtout les plus radicaux. À ce titre, la création des Frères musulmans par Hassan al-Banna, en Égypte, en 1928, est vraisemblablement une réaction à la fin du califat et à l’autonomie, même symbolique, des peuples musulmans. C’est Mustafa Kemal Atatürk qui a euthanasié le dernier califat en 1924, et ce dans le sillage du démantèlement de l’empire ottoman (1299-1923) – le président turc répondait sans doute à une poussée occidentaliste radicale, ou « hérodianiste », comme l’appellerait Toynbee –, mais d’un point de vue historique plus large, c’est l’impérialisme occidental, avec les accords de Sykes-Picot, qui est responsable de la fin du califat. Les djihadistes le savent et il n’est pas anodin de noter que ces mêmes accords sont mentionnés dans la vidéo de propagande montrant la destruction par l’État islamique de la frontière irako-syrienne en 2014. Cela a été le premier acte « officiel » du califat. Le symbole est fort et il constitue une première étape du projet djihadiste mondial, à savoir la réunion de tous les « vrais » musulmans et la marche sur les terres « impies » ; tout cela en vue de réaliser la prophétie d’un monde converti et prêt pour le jugement dernier. Histoire et théologie se confondent pour donner la logique simpliste de l’État islamique : les obstacles au califat utopique sont les « ennemis de l’islam », à leur tête les États-Unis. Il faut donc les combattre et les massacrer. Par conséquent, cette logique est basée sur la guerre, une guerre perpétuelle.

Le Moudjahid

Comment des hommes, apparemment sains d’esprit, peuvent-ils adhérer à ce délire collectif (combattre les infidèles, attendre l’apocalypse, devenir « surhomme » au paradis) ? Certes, il faut une certaine attirance pour le morbide et la violence pour passer de citoyen à bourreau. Et comme le remarque le politologue Olivier Roy, « [i]l ne s’agit pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité. » (Le Monde, 24 novembre 2015) Car même sans religion, ces radicaux auraient trouvé une autre cause qui répond à leur « radicalité ».

Mais cela n’explique pas cette « crédulité consentie » qui fait épouser une cause et un projet insensés. Les djihadistes étrangers de l’État islamique peuvent être divisés en deux groupes : un premier groupe réunit les candidats venus des pays du Nord, des pays développés ; le second comprend les djihadistes venus du tiers-monde ou des pays en « voie » de développement. Il semblerait que tous sont passés par la case radicalisation, soit dans une mosquée salafiste, soit sous la tutelle d’un chef spirituel radical qui tient un discours manichéen et simpliste. Dans les deux cas, le discours radical se glisse dans une faille existentielle somme toute naturelle chez les adolescents et même les jeunes adultes. Ici, il n’y a rien de nouveau à ajouter. En ce qui concerne le deuxième groupe, les djihadistes venus principalement des pays du Maghreb, de l’Arabie saoudite, d’Afghanistan, etc. la hijrah, l’émigration vers le califat, et le djihad peuvent s’expliquer par un discours religieux présent depuis toujours. Nous prenons l’exemple de la Tunisie, pays qui tient le triste record de premier fournisseur de djihadiste au monde. En Tunisie, bien avant la création de l’État islamique, existait un discours nostalgique concernant l’époque du prophète et l’âge d’or de l’islam. Les Tunisiens musulmans, qu’ils soient pratiquants ou non, éprouvent un certain regret pour cette époque glorieuse, surtout en comparaison avec le présent rempli de déception. L’évocation des conquêtes grandioses des Sahaba, les compagnons du prophète, la prospérité et la justice qui caractérisent cette époque dans la littérature islamique, tout le faste qui entourait les premiers califes, constituent autant d’histoires qui forment la conscience et l’imaginaire du musulman tunisien (probablement maghrébin, voire arabo-musulman). Jusqu’ici, cette nostalgie n’a rien de particulier, et la comparaison entre passé et présent est sans doute une constante chez tous les peuples. L’âge d’or de l’islam est, pour l’arabo-musulman, son époque de référence et de contraste par rapport à sa condition actuelle de dominé. Mais cette époque est révolue et les siècles qui l’ont suivie posent une barrière infranchissable. Du fait de cet éloignement dans le temps, l’âge d’or de l’islam est tantôt pris comme une réalité historique, tantôt comme une fable, et dans les deux cas, cette représentation modèle la conscience collective. Ceci explique peut-être l’hésitation du musulman entre modernité et tradition : les deux se trouvant éloignées de lui. Mais voilà, presque un siècle après sa fin, le califat est restauré. Les premières conquêtes du calife et de ces djihadistes sont si éclatantes qu’elles sont interprétées comme des épisodes coraniques. Pour la première fois depuis des siècles, le musulman peut jouer un rôle actif dans l’histoire. La hijrah au califat devient un devoir. Des milliers de jeune tunisiens vont répondre à l’appel.

Il existe d’autres prédispositions au djihad. Il y a l’apparition de plus en plus importante de religieux radicaux qui pullulent en Tunisie sous le nouvel essor du salafisme international, surtout après la révolution de janvier 2011. Ces salafistes radicaux prêchent la fin prochaine du monde et appellent le musulman à rejoindre les rangs du « bien ». Depuis la restauration du califat, ces prêcheurs utilisent l’État islamique et ses victoires comme preuves tangibles à leurs allégations. Ce qui était avant perçu comme une fable religieuse prend soudain vie. Les siècles qui séparaient le musulman contemporain de sa civilisation d’origine à son apogée se retrouvent réduis comme par enchantement. L’utopie du passé prend corps aujourd’hui, du moins ses contours s’en trouvent dessinées, d’où l’importance symbolique du territoire revendiqué par l’État islamique. Le djihad devient pour le musulman non seulement une obligation pour sauver son âme, mais prend l’allure d’une revanche existentielle.

Le djihad, avant de devenir suicide (ou « martyr », c’est selon), est d’abord ce qu’on peut appeler un « suicide social ». Bien avant l’émigration au califat, le jeune prétendant au djihad change radicalement de comportement : tout ce qui est occidental est rejeté ; de la musique, aux films, en passant par les jeans (là encore on est dans le symbolique) ; le sujet du califat revêt un qamis, habit qu’on lui présente comme celui des ancêtres. Même si le lien entre la religion et le bout d’étoffe est vraisemblablement artificiel, le nouveau converti à l’anti-occidentalisme ne s’embarrasse pas de questions. Lui, il veut une réponse, immédiate et catégorique, une réponse d’autant plus extrême et définitive qu’elle empêche le doute, et donc la frustration. Tourner la page de son ancienne vie, en commençant par les habits, est la première étape. De chômeur sans avenir précis, portant des jeans et regardant vers un Occident qui érige contre lui mur et visa, le jeune arabo-musulman, harcelé  par le dictateur et le destin, se retrouve à l’aube d’une nouvelle existence, avec la promesse d’une béatitude infinie. Le moudjahid embrasse la nouvelle doctrine qui lui facilite relativement les choses : il porte désormais une vision binaire du monde, divisé entre « bien » et « mal », « croyants » et « infidèles », « licites » et « illicites ». Cela est bon et le jeune moudjahid de désœuvré se retrouve rassuré, réconforté, confondu dans une communauté spirituelle qui le prend entièrement en charge. Mais il s’apercevra vite que ses problèmes matériels ne s’arrangent pas pour autant. Le nouveau converti au dogmatisme n’en est pas moins un corps qui souffre. Revêtir le qamis et crier sa haine de l’Occident mécréant distrait un moment, mais n’est pas une solution définitive. Que faire ? C’est là où l’ultime argument entre en jeu : le guide spirituel offre l’ultime porte de sortie de tous les soucis matériels de ce monde. Au corps souffrant et mortel, il offre l’éternité ; aux désirs frustrés, il offre le martyr. Le jeune converti au salafisme « belliqueux », après avoir eu la conscience amollie pendant des mois, voire des années, par un discours qui prêche la haine de ce monde et le dénigrement de l’ici-bas, voit dans l’utopie céleste qu’on lui présente une réalité qu’il peut « presque » toucher, presque car il y a encore entre lui et le royaume des cieux cette enveloppe charnelle. Le corps devient clé : pour l’ouvrir il lui faut exploser. Telles sont les différentes phases par lesquelles passe le jeune salafiste avant de devenir « terroriste ». Le lien entre salafisme et terrorisme n’est pas automatique, et tout salafiste n’est pas terroriste pour autant, mais il se trouve que tout terroriste passe par une étape salafiste. Le salafisme, tronqué et simplifié à l’extrême dans la plus part des cas, est le lien entre les djihadistes du monde entier. On a dit plus haut que les djihadistes sont divisés au moins en deux catégories tout à fait différentes, mais en ce qui concerne l’idéologie qui les pousse au suicide, elle est la même ; c’est une branche du salafisme.

Le djihadiste, avant de devenir « soldat d’Allah », est d’abord une personne encline au suicide. Mais au lieu de se jeter du haut d’un pont, dans l’indifférence et la solitude, il trouve dans le califat, le djihad et la guerre sainte, une porte de sortie « glorieuse » de ce monde et un accès privilégié à l’autre. Mais pour mourir en « martyr », il faut croire au jugement dernier, à la résurrection de l’antéchrist, et à la purification de la terre des « infidèles », en somme croire à toute une vision du monde qui n’est pas la sienne au départ. Ce qui est intéressant, c’est que le nouveau converti embrasse la nouvelle croyance en si peu de temps, que cela demande, paradoxalement, un grand effort mental pour ne pas réfléchir. D’où ce qu’on a appelé la « crédulité consentie ». Faute de trouver un sens à la vie, le moudjahid transfert sa raison d’être dans la mort.

Les deux exemples suivants peuvent aller dans les sens de ce qui a été susmentionné, à savoir que le djihadiste a déjà quitté ce monde et n’est plus qu’un « mort en sursis » ; que le combat mené n’est qu’un prétexte pour mourir. Le premier de ces exemples est une anecdote rapportée du front irakien. Dans une ville tout juste libérée des mercenaires salafistes de l’État islamique, un civil, témoin des derniers affrontements, rapporte que l’un des combattants de l’État islamique, capturé au combat, portait une cuillère autour du cou. Ces geôliers, intrigués, lui ont posé la question de son utilité. Le moudjahid leur rétorque fièrement que cette cuillère lui servira à prendre le souper aux côtés du prophète une fois sa mission terminée, c’est-à-dire une fois son corps déchiqueté. La mort n’est que le début, et non la fin. Cette histoire, aussi anecdotique soit-elle, montre la logique du martyr. Le combattant a déjà quitté ce monde, son esprit est ailleurs, ne reste ici-bas que son corps, un corps qu’il fera exploser au nom d’Allah. Le deuxième exemple est celui des frères Kouachi, auteurs de l’attentat contre Charlie Hebdo. Dans plusieurs médias, on rapporte avec grand étonnement que ce sont les deux « terroristes » qui ont appelé la police. On ne comprend pas pourquoi ils ont choisi de « se dénoncer ». En effet, et comme le dit l’adage de la logique guerrière : « Il faut rester en vie aujourd’hui, pour pouvoir combattre demain ». Les frères Kouachi, ayant réussi leur massacre, la logique voudrait qu’ils rentrent à leur base ou qu’ils préparent d’autres attentats jusqu’à ce qu’ils meurent les armes à la main, ou jusqu’à épurer la planète de ce qui n’est pas un « bon » musulman. Mais on a dit plus haut que la vision du moudjahid est à court terme. Les frères Kouachi, après avoir accompli leur mission, ont choisi l’endroit de la confrontation finale avec la police dans l’unique but de mourir en « martyr ». Ainsi, le meurtre de Charlie et ses compagnons, les cris d’allégeance « Allah est grand » et de « le prophète est vengé », la confrontation avec les policiers, ne constituent finalement qu’une sorte de mise en scène, une « messe macabre » destinée à leur ouvrir le royaume des cieux. Le djihad n’est en fait qu’un suicide programmé en vue de réclamer la récompense céleste.

On dit de Daech qu’il prône le nihilisme ; cela est vrai, dans un sens, surtout d’un point de vue occidental. Les exemples qui montrent le plus le nihilisme du groupe djihadiste sont vraisemblablement les vidéos montrant la destruction de sites archéologiques, de bibliothèques et de pièces de musée, véritable patrimoine de l’humanité. Ce gouffre nihiliste apparaît surtout quand on compare, d’un côté, les efforts déployés par les écoles occidentales d’archéologie en vue de saisir les origines de l’homme, et de l’autre, le balayage de ces efforts par les djihadistes. Ce sont deux mondes contradictoires et opposés qui se font face : d’un côté, la question de l’homme reste ouverte et est en perpétuelle recherche ; de l’autre, elle est circonscrite à un livre, en dehors duquel il n’y a rien. C’est là où Daech est « nihiliste ». Par contre, ces combattants les plus fervents ne sont en aucun cas nihilistes. Bien au contraire. C’est parce qu’ils croient à l’au-delà comme à une « fin » et à ce monde comme à un simple intermédiaire qu’ils ne sont pas nihilistes. Ils ne visent pas le néant, mais l’éternité. Ils sont déjà morts pour ce monde. Et c’est là leur force. Car quel discours, quelle stratégie et quelles armes peut-on opposer à un mort ? Un mort pour qui le meurtre est la clef d’une vie glorieuse dans l’autre monde. Plus il entraîne de vies dans sa destruction, plus son rang sera élevé dans le « vrai » monde, celui des houris et des compagnons du prophète. Le soldat de Daech ne peut être que combattant ou martyr, et rien entre les deux. Le djihad éternel. Il serait curieux de connaître la réponse d’un djihadiste à la question : que deviendra le djihad une fois le monde conquis et débarrassé des athées, des apostats, des mécréants, des Juifs et des chrétiens ? En effet, sans infidèles, pas de guerre sainte ; sans guerre, pas de martyr ; et sans martyr, il n’y a plus d’accès express au paradis. Il faudra vivre dans ce monde. La logique sur laquelle se base la doctrine de l’État islamique est rompue. Mais le moudjahid n’a qu’une vision à court terme des choses. Mourir tout de suite et maintenant, telle est sa voie. Cela concerne surtout les nouvelles recrues, motivées et aveuglées, et qui se retrouve le plus souvent en première ligne du front ou dans des attentats suicide.

La fin de Daech est probablement inéluctable, mais cet État « terroriste » laissera beaucoup de questions béantes : comment a-t-il pu prospérer et grandir si vite ? Qu’est-ce qui fascine en lui ? Que deviendra la région après Daech ? Couper la tête à une hydre offre certes du répit, mais il est de courte durée, d’autant plus que cela risque de la déchaîner. Il est évident qu’il faut combattre Daech sur le terrain militaire et idéologique. Et, paradoxalement, le salafisme quiétiste peut être un allié. Texte à l’appui, ces deux visions d’une même religion peuvent s’affronter, mais cela sans compter la partie politique qui est la plus importante, la religion ne servant que comme prétexte pour enrôler les masses. Tant que la question de la religion ne pourra être abordée avec sérénité dans les pays musulmans, et tant que les croyants demanderont à leur foi plus qu’elle ne peut leur apporter concrètement, il y a aura toujours de ces divorces des peuples avec leurs aspirations : modernité, dans le sens le plus large, et tradition se feront face ; et dans l’impossibilité de choisir l’une ou l’autre, ni la conciliation des deux, le musulman vivra son rapport au monde comme une déchirure. Un autre Daech saura profiter de cette faille. Si Spengler a raison et que les civilisations naissent, croissent, déclinent et meurent, il faudra faire le deuil de l’âge d’or de l’islam et du califat. C’est ainsi que le musulman pourra penser son entrée dans la modernité ; la question n’est ni matérielle, ni intellectuelle, mais elle est existentielle : vivre dans ce monde et travailler à sa propre libération, ou se réfugier derrière une tradition qui, faute d’apporter une réponse concrète, devient un carcan. Il est évident que chacun des djihadistes ayant rejoint l’État islamique a ses propres raisons, mais beaucoup auraient pu éviter ce parcours, s’ils avaient eu une place dans ce monde. Certes, cette place il faut que chacun la trouve par lui-même, mais il y a des prédispositions dès l’enfance et ce n’est pas en apprenant aux enfants à dénigrer ce monde au détriment de « l’autre » que l’on y arrivera.

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Informations complémentaires

Année

2015

Auteurs / Invités

Mansour Bouaziz

Thématiques

Daesh, Djihad, Frères musulmans, Lutte contre les intégrismes, radicalisation, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Terrorisme