La spiritualité

Anonyme

 

UGS : 2008006 Catégorie : Étiquette :

Description

Je me disais aussi : Vivre est autre chose
que cet oubli du temps qui passe et des ravages
de l’amour, et de l’usure – ce que nous faisons
du matin à la nuit : fendre la mer,

fendre le ciel, la terre. Tour à tour oiseau,
poisson, taupe enfin : jouant à brasser l’air,
 l’eau, les fruits, la poussière : agissant comme,
 brûlant pour, allant vers, récoltant

quoi ? Le ver dans la pomme, le vent dans les blés
 puisque tout retombe toujours, puisque tout
recommence et rien n’est jamais pareil
à ce qui fut, ni pire, ni meilleur,

qui ne cesse de répéter : vivre est autre chose.

Guy GOFETTE, La vie promise

30 juin 1957. J’ai douze ans. Soleil vertical. Il est presque midi. Sur un vieux vélo noir (qui, vingt ans plus tôt, avait été celui de mon père), j’escalade une côte de deux kilomètres entre Chimay et Seloignes, en Hainaut. Je suis Jean Brankart. Demain, le Tour de France commence. J’ai lâché Louison Bobet dans l’Aubisque. Je pédale sans fatigue, malgré la sueur qui plaque mes boucles blondes sur mon front. Derrière moi, sur mon porte-paquet, serré par un élastique effiloché, mon bulletin de sixième Latine. « Un beau bulletin », a commenté Monsieur le Préfet, en me le remettant… Maintenant, c’est sûr : demain, j’aurai un nouveau vélo. Rouge. À trois vitesses ! Je suis Jean Brankart, et j’appuie si fort sur les pédales que le goudron fond sous mes roues…

Là-bas, le sommet de la côte. La promesse d’une descente… À droite, un champ de hautes herbes, piqué de coquelicots… L’attraction est soudain irrésistible. C’est comme un appel d’air… Je suis Claude Delvaux, j’ai douze ans… et je m’abats dans les hautes herbes, sur le dos, face à un ciel bleu… comme un ciel de Tour de France.

La découverte est foudroyante. La découverte de l’étendue ! Ainsi donc, au-dessus de moi, il y avait ça ! Et je n’en savais rien ! Ce ciel immense qui m’emplit soudain tout entier et me déleste de mon corps.

Sur la pointe d’une herbe
Devant l’infini du ciel
Une fourmi.

Haïku

Combien de temps suis-je resté là, immobile, à la fois vide et plein, dans un état jamais ressenti auparavant ?

Rentré, j’essuie la folle inquiétude de ma mère :

« Mais où donc étais-tu passé ? On t’a cherché partout. Et qu’est-ce que tu as ? Tu n’as pas l’air normal. Tu n’as pas bu au moins… ? »

Pour toute réponse, je tends mon bulletin. Sourires. Mon nouveau vélo est déjà là, qui m’attend.

Avec le journal magique aux feuilles roses, Les Sports !

C’est merveilleux, plus beau encore que dans mes rêves… Mais je sais – absolument, essentiellement – que je ne serai jamais Jean Brankart.

« Mais où étais-tu passé ? » insiste ma mère.

« Laisse-le », dit mon père en souriant. Lui qui, tous les soirs, sortait – ô jouissance – « pisser dehors », le nez dans les étoiles, et rentrait, un quart d’heure plus tard, le visage mystérieusement lavé des fatigues d’une dure journée de travail.

Si je raconte cet « événement », apparemment anodin, c’est que, rétrospectivement, il m’apparaît comme un événement fondateur de mon existence. Un moment, comme il doit en exister dans la vie de chaque homme… À partir de là plus rien, jamais, ne sera pareil, plus rien ne sera comme avant. Ces instants s’inscrivent de façon indélébile – presque malgré nous – dans notre chair, dans notre esprit. Leur prégnance, leur caractère d’absolue nécessité, feront que toute notre vie – inconsciemment, parfois – nous chercherons à retrouver l’état dans lequel ils nous ont projetés. C’est ce que, plus tard, j’appellerai « l’état poétique ».

L’état poétique, par opposition à la prose des jours. Toute l’éducation que nous recevons, qu’elle nous soit donnée par la famille ou par l’école, s’apparente souvent à un chemin, à un itinéraire, balisé, chronométré, parcellisé, atomisé, de manière – l’intention est certes louable – à nous intégrer au mieux dans la société.

C’est un chemin où il faudra pédaler pour gagner sa vie… ou, plus sûrement, la perdre. Car, à suivre le grand sillon, le chemin tout tracé, on oublie l’étendue.

Tout à notre effort, le nez dans le guidon, applaudit pour notre application, on traverse des zones désertiques et l’on ne voit pas – ou l’on fait semblant de ne pas voir – là-bas, dans la plaine pelée, cet arbre solitaire qui, d’ailleurs, ne paie pas de mine. Si l’on quittait la route, si l’on s’en approchait, on s’apercevrait que cet arbre est un arbre chantant ; car, peuplé de milliers d’oiseaux invisibles de loin. Et l’on se sentirait le corps et l’esprit tout réjouis.

Adolescence

Pas l’époque des concessions, des demi-mesures. Pas l’âge du pavé mosaïque. Les coquelicots ont essaimé dans mon champ intérieur. Je suis en révolte contre tout ce qui les empêche de proliférer en moi. J’ai largué la religion de maman, son Décalogue, son Dieu inquisiteur et tout-puissant. Je suis en révolte contre l’intelligence, contre la raison analytique et discursive. Me féliciter pour mon intelligence me met en rage.

Avec éblouissement, j’ai découvert Bergson et j’ai érigé l’intuition comme unique véhicule de la véritable co(n)-naissance.

Aujourd’hui, ceux qui connaissent ma maison sont souvent interpellés par une peinture qui y trône : il s’agit du Descartes peint par Franz Hals – une reproduction, bien sûr. Le cadre est placé cul par-dessus tête, Descartes a donc la tête en bas… La raison, oui, mais avec modération !

Révolte adolescente, contre l’hyperprose d’une société bourgeoise, utilitariste à l’excès, instrumentalisante, prédatrice, car enracinée sur le modèle prométhéen de domination, de mise au pas de la nature, cette obsession de la possession.

À l’hyperprose, j’opposai l’hyperpoésie. À savoir que rien ne valait que passé par le sas de la sensibilité et de l’Art. Mes modèles : Charles Baudelaire, cet esthète, ce dandy de la pensée de qui je connaissais pour ainsi dire Les Fleurs du Mal par cœur – Rimbaud, ce « mystique à l’état sauvage », comme le dénommera Claudel – les surréalistes aussi, qui, dans la foulée de l’« homme aux semelles de vent » allaient ancrer la poésie dans la vie et déprosaïser la vie.

La spiritualité

Charleville, le 13 mai 1871
À Georges Izambard,
qui fut le professeur de lettres d’Arthur Rimbaud

[…] Je veux être poète, et je travaille à me rendre Voyant […] Vous ne me comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous l’expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète.

C’est faux de dire : « Je pense ». On devrait dire : « On me pense. » « Je » est un autre. Tant pis pour le bois qui se retrouve violon…

Il s’agissait donc de devenir voyant. Voyant, non pas visionnaire ! Il fallait se mettre en état de voir la face cachée et illuminée des choses, ce que la prose de la vie quotidienne et de l’habitude, dissimulaient à nos regards. Il s’agissait impérativement de sortir de la caverne de Platon, pour vivre au grand jour. Il s’agissait aussi de retrouver le sens profond, premier, des mots asséchés par la prose.

Pour entrer dans l’œuvre d’art – poésie, peinture, musique, sculpture – il fallait nécessairement faire taire en soi toute opération de l’intelligence. Il fallait tout aborder dans un « état de non-savoir », pour reprendre la formulation de Georges Bataille. Il fallait travailler à cette création du vide intérieur, de cet appel d’air qui me transformerait en un parfait récepteur.

L’esthétique. La religion de l’esthétique me paraissait, alors, seule génératrice de jubilation, de vie, d’éclosion, d’authenticité.

La pensée scientifique m’était odieuse. Je me souviens d’un de mes premiers cours de chimie où l’on voulut me faire croire que l’eau n’était que de l’H2O. Fumisterie abominablement réductrice. Pour moi qui vivais au bord des lacs, des étangs, des ruisseaux, des fossés… l’eau était le vecteur de l’état poétique par excellence. Lui enlever son unité, l’étiqueter, la diviser en atomes… m’était insupportable. Et je sortis de ce cours, abattu et enragé à la fois, animé d’une incontrôlable envie de vomir.

« La beauté ou la mort », aurais-je pu proclamer en paraphrasant Robespierre.

Cet esthétisme forcené n’allait pas résister aux coups de boutoir de la vie, de la prose la plus dure. Ma rencontre avec le tiers-monde, le côtoiement, pendant six années, de la scandaleuse misère de l’Afrique centrale, allait tout remettre en question. Face à elle, je ne me sentis plus le droit à la poésie et l’esthétisme m’apparut alors comme un luxe d’un égocentrisme aberrant… Ce fut là le sujet de la première étude que je présentai à Amora, et qui s’intitulait « L’authenticité ». Je ne reviendrai pas sur cette parenthèse de plus de vingt années, qui me propulsa dans l’œuvre de Sartre, de Camus, de Malraux et me transforma en un Sisyphe appliqué à rouler inlassablement sa pierre sur les flancs d’une montagne sinon hostile, du moins indifférente.

Le problème paraissait réglé : je m’interdisais la poésie. Mais c’était sans compter avec ces rencontres impromptues, ces moments fondamentaux, ces éblouissements qui, croit-on d’abord, illuminent un bref instant de notre vie, et qui, en fait l’éclairent tout entière.

La poésie, longtemps remisée dans un placard interdit dont j’avais sciemment égaré la clé, la poésie revint vers moi, il y a quelques années, par le canal d’une phrase d’Hölderlin, rencontrée par hasard. Il s’agit, écrit en substance le poète allemand, non, de s’imposer la poésie, mais, tout simplement, d’« habiter poétiquement le monde » !

« Habiter poétiquement le monde » ! L’entreprise me parut digne d’intérêt et réalisable, car elle déplaçait le problème. Il suffisait, tout compte fait, de se laisser faire par cette formidable Présence de l’Être, d’accepter de lâcher prise, de se désagripper de ce que, compulsivement, – adolescent – je voulais tenir entre mes mains.

Quand j’y parviens, j’habite poétiquement le monde. Le silence s’établit alors en moi. Je me retrouve au centre de moi-même. Comme le moine. Je suis au centre du monde, et simultanément, je sais qu’il n’y a pas de centre ; ou que, peut-être, tout est centre.

Et alors, même si
« Je viens je ne sais d’où
 Je suis je ne sais qui

Je meurs je ne sais quand
Je vais je ne sais où »…

avec Martinus von Biberach, « je m’étonne d’être aussi joyeux ».

De plus en plus souvent, dans ma vie, je réussis à « laisser mes métaux à la porte du Temple ».

Contraint à un tour de la terre cacophonique, longtemps bousculé, chahuté par la prose, par des mains peu amènes, on m’ôte soudain le bandeau… Je me découvre au centre d’une chaîne d’hommes aux yeux brillants d’une lumière inconnue. J’habite poétiquement le monde.

Le rituel se déroule sans accroc. Dans la demi – obscurité, les mots se mettent à résonner en moi d’une manière étrange. Ils perdent leur lourdeur prosaïque : ils signifient. J’ai quitté le monde du langage, je suis dans la Parole, je suis en Poésie… Dans ma Loge d’origine, il fut un temps où cette transmutation n’opérait plus. Quitter le monde profane, c’est habiter poétiquement le monde. C’est, comme l’écrit Régis Debray, « de Midi à Minuit, entre deux Portes, tuer le temps », ou, plus exactement, se glisser dans l’éternel présent.

Je retrouve la femme que j’aime, et que j’ai quittée il y a deux heures à peine. Je la retrouve et c’est comme un premier rendez-vous. C’est la même joie qui m’inonde, le même ravissement, la même illumination. Je suis en poésie. Je suis fiché au milieu de la femme que j’aime… La mort est morte. Je suis au milieu du monde… Je suis en poésie…

On dirait deux ballons d’enfants. Ils se dandinent sur les flots, au milieu des couronnes de fleurs, de ces roses qu’ils aimaient tant. Doucement, imperceptiblement, ils s’enfoncent dans l’eau verte, lestés des cendres de deux petites vies pleines de rires et d’attentes. Et nous les regardons… nous les regardons, sur ce bateau, au large de Blankenberge. J’habite poétiquement le monde.

Je suis au bord de l’eau, sous mon arbre, sur ce petit promontoire rocheux que je suis seul à connaître. Je pêche. Il est midi. Mon flotteur danse, rouge, dans la lumière de l’été. Le ciel et les collines environnantes frissonnent sur la peau bleue de l’eau. Le monde est là, dans sa totalité, le monde tremblé. Est-il en train de se faire ? De se défaire ? De se composer ? De se décomposer ? L’univers, pour moi, n’a plus de secret. Je suis un, je ne suis plus…

Mon flotteur danse parmi les étoiles. Je suis un pêcheur de lune. L’ami Jean-François, à mes côtés, me jette un petit regard de frère humain. Nous pêchons dans la nuit, sans parler. Ni l’un, ni l’autre, nous n’avons vu le temps passer. Est-il bien sûr qu’il soit passé, d’ailleurs ? Ce que nous venons de vivre, n’est-ce pas un instant étiré jusqu’à l’éternité ? Il est minuit, le moment de clore les travaux. Nous habitons poétiquement le monde.

Ma spiritualité, je l’appelle poésie. C’est une spiritualité sans église, sans religion, sans sacré… Sans sacré ? Pas si sûr. Sans ce sacré, qui place soudain et immanquablement le sujet face à un tout autre, inassimilable, qui le fascine et le soumet (ce « mysterium tremendum fascinans » décrit par le théologien Rudolf Otto, en 1939).

Ce sacré qui, sous couvert de sa transcendance verticale, s’imposerait à l’individu, je le refuse… Ce qui ne m’empêchera pas de passer une journée complète dans la cathédrale de Chartres, par exemple ; n’y voyant cependant rien que d’humain, de totalement, de pleinement humain !

Ce qui ne m’empêchera pas non plus d’ouvrir, çà et là, mes « espaces sacrés », mes temples personnels. Ce sont des lieux, souvent anodins, et qui pourtant me transportent immanquablement en poésie.

C’est un livre (Les Pensées de Marc-Aurèle, les Fleurs du Mal de Baudelaire, À la lumière de l’hiver de Jacottet, Les pieds dans l’eau de René Fallet…). Et quelques autres ouvrages que je n’ouvre jamais qu’avec précaution, avec ravissement, le cœur battant.

La spiritualité

Le sacré, c’est une scène de théâtre, éclairée par sept bougies, où une répétition va avoir lieu, où une parole, encore inconnue de celui qui va la prononcer, va venir à un corps, à des lèvres… et les transfigurer.

Le sacré, c’est l’eau. Multiforme, protéiforme. Purificatrice, régénératrice. Materia prima ! J’aime l’eau avec passion. Toutes les eaux. J’habite tous les châteaux d’eau. J’y suis né, j’y ai passé les neuf premiers mois de ma vie…

Le sacré ce fut parfois, à l’école, ma classe quand j’y invitais mes élèves à entrer, sur la pointe des pieds, pour y vivre, pendant cinquante minutes, une aventure, un morceau de vie inédit !

Le sacré, c’est le Temple, bien sûr. C’est aussi le regard, le sourire, la main qui se pose sur mon cou, sur mon épaule, comme un rayon de soleil au seuil de l’hiver, la main qui se soude à la mienne quand la fraternité nous habite et nous illumine.

Le sacré, c’est peut-être, au fond… à peu près tout. Tout ce que je suis capable d’aimer, en tout cas. Car la spiritualité, la poésie, est amour… l’impensable amour !

La spiritualité se livre à chacun de nous, à chaque coin du monde. Pour peu qu’on aille parmi les choses et les êtres, avec eux, le regard toujours nouveau, toujours vierge. Pour peu qu’on avance dans l’« ouvrance » (chère à Maurice Bellet), dans l’accueil, dans l’acceptation de notre essentielle fragilité.

Chaque matin, sans église
Sur le béton farouche,

Entre l’ignorance et l’amour,
Je me prosterne.

Je me prosterne devant rien.

Quand je suis à ma juste place,
Instant, instincts, intermittences de lumière et d’aveuglement,
Je me prosterne.
Je me prosterne devant tout.
Je me prosterne plus profond.

Henri Bauchau, Exercice du matin.

Je suis une matière heureuse d’être, d’exister, de partager, de rencontrer, d’être au monde… avec, parmi, au milieu de.

Ma spiritualité s’élabore au départ de la matière, et rien que d’elle. Pour moi, la pensée, l’esprit, ne sont que l’heureux fruit de la complexification de la matière. Il se trouve que l’évolution, dans ce cas précis, a bien fait les choses. Hasard dont j’entends bien profiter au maximum. « À mes yeux, écrit Jacques Rifflet, la spiritualité est l’aile offerte à tout homme » (Superbe image que celle-là, et qui nous renvoie au troublant poème de Baudelaire, Élévation). « Et je ne vois, poursuit Rifflet, aucune raison de refuser ce que cet esprit peut nous offrir en dehors du seul usage de la raison : l’univers éblouissant de l’art, de l’amour, de l’engagement envers autrui »… de la poésie, résumerai-je.

« L’accaparement de la notion de spiritualité par les religions – je cite encore Rifflet – est abusif, sinon intéressé. »

Nous n’avons pas, en effet – mais ne l’avons-nous pas fait trop souvent, nous les laïques – nous n’avons pas à abandonner le monopole de la spiritualité aux religions, aux croyances. Que du contraire. La libre pensée – parce qu’elle est libre, justement, parce qu’elle refuse le poids des dogmes – peut s’élever en des lieux interdits peut-être à ceux qu’une Église, qu’une Révélation contraint. Bien sûr, tous les laïques n’ont pas à devenir mystiques, mais certains le peuvent sans risquer la contradiction.

« Transcendance horizontale » : l’expression de Luc Ferry me convient. « Sacré de l’immanence ». Poésie, habitation poétique du monde… Voilà mon credo.

Et Dieu là-dedans ? Aux abonnés absents. « Et si vraiment Dieu existait ? Il faudrait s’en débarrasser ! ». D’accord avec toi, Camarade Léo. Car la vie du monde, c’est aussi la Sulamite devenue fumée au-dessus d’Auschwitz, c’est aussi le Darfour, la souffrance toujours recommencée.

Je suis incapable d’aimer la souffrance, la mort. Certes, je les accepte – intellectuellement – comme faisant « partie du jeu ». Dans la foulée de mes maîtres stoïciens, je peux même y voir une certaine cohérence. Mais un Dieu qui tolèrerait cette réalité, qui peut-être l’organiserait, non ! Cela relèverait du sadisme ou de la folie. Au mieux, l’existence d’un dieu rendrait le Tout incohérent… Je m’en passe donc, joyeusement.

C’est pourquoi – athée par évidence – j’avance dans la vie les yeux rivés sur ce ciel découvert un jour d’été entre Chimay et Seloignes (je jette aussi parfois un coup d’œil à me pieds, afin de ne pas me casser la figure…).

Avec les instants de ma vie, au milieu de tout ce que j’aime, de tous ceux que j’aime, j’essaie de diffuser, de communiquer un peu de la joie qui m’envahit lorsque la formidable présence du Monde entre en moi, lorsque, poreux, perméable, je deviens le Monde. Extases, « En-stases » (selon le mot de Comte-Sponville).

Avec ma vie, je tente – ô combien maladroitement – d’écrire des « petits poèmes en prose ». Comme Baudelaire. Car il faut bien assumer la prose. Sans elle, il n’y aurait plus que poésie, autant dire plus de poésie du tout : la lumière ne vaut que par l’existence des ténèbres.

Encore agnostique, j’écrivis un jour :

Je pêche
Comme on ouvre une fenêtre dans la nuit,
Comme on descend un point d’interrogation,
Dans l’inconnu.
Un jour, peut-être,
J’y ferrerai Dieu.

… à quoi mon ami, le poète André Schmitz, répondit :

Le pêcheur en eau profonde
A ferré le poisson
Dont il rêvait sans y croire.

Dieu !
Mais Dieu
N’ayant pas la taille réglementaire,
Fut rejeté à l’eau
Par celui qui l’en avait sorti.

Dieu, condamné à devenir Dieu !

Il y eut un soir,
Comme il y avait eu un matin.
Et la femme dit à l’homme
Que ce qu’il avait fait était bon.
Le repas du soir, ce jour-là
Servi avec un vin des Pouilles,
Fut une fête amoureuse
– mais sans poisson.

Pour de plus amples informations :

La Pensée et les Hommes, émissions télévisées « Spiritualité et laïcité »  et « Spiritualité laïque ».

Loading

Informations complémentaires

Année

2008

Thématiques

Franc-maçonnerie, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions, Spiritualité