La question rousse

Valérie ANDRÉ

 

UGS : 2007008 Catégorie : Étiquette :

Description

« La bêtise est quelque chose d’inébranlable, rien ne l’attaque sans se briser contre elle ». L’aphorisme est de Gustave Flaubert. Impitoyable braconnier des idées reçues, ce maître du style avait compris la redoutable menace que constitue la bonne conscience du préjugé. « On sait, depuis Flaubert et Bloy, écrit fort justement Jean Paulhan, qu’il n’est idée ni phrase « reçue » où la bêtise ne coudoie la méchanceté, où la grandeur ne se voie immolée à la sottise et les martyrs aux bourreaux ». On sait. Certes. Mais sommes-nous capables pour autant de nous prémunir contre les dérives de l’apriorisme ? Avons-nous réussi à surmonter la peur ancestrale de la différence, mère de tous les racismes ? La lecture du moindre quotidien nous prouve le contraire.

Depuis sa fondation en 1834, l’Université libre de Bruxelles n’a cessé d’affirmer son engagement pour promouvoir le respect des droits de l’homme et du libre examen. Formée dans cette institution par des maîtres (Raymond Trousson et Roland Mortier) dont les travaux ont toujours contribué à illustrer ce combat, j’ai toujours cherché à orienter mes recherches dans une voie qui permettait de rendre à l’histoire littéraire la place qui lui revient au sein des sciences humaines. L’histoire littéraire n’est pas simplement ce réservoir d’érudition qu’on s’est longtemps imaginé, elle est avant tout une discipline rigoureuse qui permet de mieux comprendre l’humain.

L’idée d’un livre consacré à la rousseur m’est venue… en lisant un roman (Korsakoff, d’Alain van Crugten, publié chez Luce Wilkin en 2003). Le personnage principal, un enfant roux, diablement intelligent – une qualité rare dans sa famille –, s’interroge sur ce qui pousse les autres à l’agonir d’injures. Pourquoi sa grand-mère le rejette-t-elle ainsi, au point de chercher à l’assassiner ? Pourquoi lui en veut-on à lui, Alain van Cureghem, d’être simplement au monde ? Mais parce qu’il est roux, pardi ! Et le gamin de se lancer dans un long monologue intérieur, catalogue incomplet des absurdités véhiculées à l’encontre de tous les rousseaux.

Le ver était dans le fruit : je ne comprenais pas, moi non plus, d’où venait cette prévention avérée contre les roux, discrimination déconcertante et pourtant bien réelle. Et les recherches ont commencé…

Les roux, ça pue, surtout quand il pleut. Les rousses ? Elles ont le diable au corps, ces femmes-là ! Les rouquins ? Toujours à chercher la bagarre. Poil de Carotte, maudits rouquins, avec leurs taches de son. À croire qu’ils ont regardé le soleil à travers une passoire, ou que leur mère les a conçus pendant sa mauvaise semaine ! On sait bien qu’ils ne sont pas « comme nous », ces gens-là, d’ailleurs on ne les a jamais beaucoup aimés. Tenez, prenez les Égyptiens – Dieu sait s’ils étaient évolués, ces faiseurs de pyramides –, eh bien, ils les immolaient pour apaiser l’un de leurs dieux, le méchant Seth. Et les sorcières, elles étaient rousses, elles aussi, à cheval sur leur balai magique par les nuits de pleine lune. C’est comme Judas, l’assassin de Jésus. Il aurait dû se méfier, le fils de l’Homme. Impossible que Dieu le Père ne l’ait pas mis au parfum. A-t-on idée de se laisser embrasser par un rouquin ! L’imagination humaine a des ressources insoupçonnées lorsqu’il s’agit de médire ou, plus exactement, de calomnier.

La prévention qui touche la rousseur est ancestrale. Elle s’est perpétuée de siècle en siècle, un peu partout dans l’Occident chrétien. Comme une rumeur qui se construit et enfle, jusqu’à la démesure, au point de devenir une vérité unanimement reconnue, et désormais indiscutable. Comment ça marche, un préjugé ? La réponse est contenue dans le terme lui-même : ça marche tout seul, « sans réfléchir », le bon sens est le pire ennemi de l’idée reçue. On peut hasarder, cependant, de retracer son parcours, de la pister, et de la retrouver, parfois, dans les endroits les plus insolites. Au détour d’un traité de médecine, d’une expression proverbiale ou d’une peinture liturgique.

Réflexions sur la question rousse est une sorte de voyage au cœur du préjugé, une tentative d’explication. Mais existe-t-il vraiment un fondement rationnel à la bêtise ? Tout au plus peut-on essayer de comprendre, en s’appuyant sur ce qu’on sait de la machine humaine. Réflexions qui touchent à la sociologie, bien sûr, mais aussi à l’histoire, à la biologie, à la religion et aux superstitions, avant d’en arriver à l’essentiel : la mise en mots de la rousseur, son adoption par la littérature qui, tributaire du savoir commun, relaie le préjugé ou s’en démarque, sans y penser vraiment. Retour aux textes, relecture innocente, mais nécessairement partiale à la recherche du roux, cet Autre qui n’a jamais cessé d’intriguer les plus nombreux, dotés par la nature d’une pilosité moins sulfureuse.

L’essai comporte deux parties. La première, historique et sociologique, entend retracer l’archéologie du préjugé ; la seconde, exclusivement littéraire, étudie différentes œuvres européennes, envisagées sous le prisme de la rousseur. La problématique s’articule autour de plusieurs axes thématiques qui donnent leur nom aux différents chapitres : « la rousseur de l’étrange » se penche sur la liaison inconsciente entre rousseur, superstitions et monde surnaturel (sorcellerie, magie, satanisme), « Nana est ses sœurs » revisite l’univers fantasmé de la femme fatale au XIXe siècle, « Parfums de littérature » s’arrête à la dimension olfactive du préjugé ; quant au « mauvais genre », il nous entraîne dans le monde des assassins et des criminels. Le dernier chapitre, « Quand « Je » est roux » est consacré à l’écriture autobiographique. Le préjugé, cette fois, est « endogène », il apparaît dans la conscience de l’auteur-narrateur qui l’intègre à l’image qu’il se fait de lui-même, reproduisant les clichés renvoyés par le regard de son entourage. « C’est l’antisémite qui « crée » le juif », écrivait Jean-Paul Sartre. Mutatis mutandis, c’est le « mélaninement correct » qui invente le rousseau. Ce Voyage au bout de la rousseur aboutit en effet à une réflexion beaucoup plus générale sur la difficile question de l’altérité, qui se décline au quotidien dans l’actualité de nos sociétés modernes.

Les témoignages les plus anciens attestent l’existence d’un préjugé qui a pris toute sa consistance avec les temps modernes. Longue maturation qui l’a amené à sa « perfection » dès l’âge classique, pour lui permettre de s’épanouir dans le discours littéraire des XIXe et XXe siècles. Tous les éléments étaient en place et désormais amalgamés : disgrâce des hommes, beauté diabolique des femmes, méchanceté, hypocrisie et félonie, prédisposition aux maléfices, sexualité morbide, judaïté, la liste serait trop longue pour prétendre à l’exhaustivité.

La première partie de cette étude le montre, il est impossible de cerner le phénomène avec la rigueur de l’anatomiste. Trop de paramètres interviennent et se confondent. Tout au plus est-on en mesure de mettre au jour certaines tendances qui, à force de se répéter, finissent par se transformer en généralités communément admises. Le clivage entre les hommes et les femmes semble définitif, la valorisation esthétique touche rarement les éléments mâles frappés de roussitude. À moins qu’ils ne possèdent cette touche de féminité essentielle pour que s’opère la séduction perverse, inflexion vers une homosexualité latente ou refoulée, sensibilité exacerbée qui prive le jeune homme d’une virilité assumée.

Le plus souvent, les hommes roux sont laids. Enfin, c’est ce qu’on dit. Jusqu’au jour où les canons de la beauté se modifieront, au hasard d’une mode ou des succès d’une star de la chanson. Les roux seraient-ils moins attirants que leurs homologues féminins ? La question paraît grotesque, mais qu’il nous soit permis d’avancer une hypothèse. La dichotomie générique de l’idée reçue s’est manifestée très tôt. Bien plus que celle des hommes, la rousseur des femmes est associée, depuis les origines, à la « chose sexuelle ». Insatiabilité de la truie, impureté du sang des règles. Autant de boniments qui ont trouvé des prolongements dans les publications « sérieuses » des médecins et des sociologues de la première heure. La femme fatale répond aux exigences de son caractère, elle arbore sa rousseur avec fierté, bien décidée à dompter les mâles ridicules qui se prosternent à ses pieds.

Débarrassé de la chape de plomb qui pesait sur les exigences de sa libido, le XXe siècle s’est progressivement émancipé des interdits qui, jadis, bridaient la vie érotique. Émancipation toute relative. Autre débat que nous laisserons de côté pour nous limiter à l’impartialité du constat. La sexualité est aujourd’hui devenue un produit de marketing comme les autres, qui se décline sous les apparences les plus déconcertantes. Impossible de vendre un yaourt, ou une boisson énergétique, sans tirer parti du corps des femmes, exposé dans une nudité esthétisée. Le sexe au téléphone, à la télévision, au cinéma, dans la publicité, sur les murs des métros et dans les abris-bus. Mais pas n’importe quel sexe ! Le sexe performant, superlatif, quantitatif, à l’image d’une société de consommation régie par une loi impitoyable : la rentabilité immédiate. S’étonnera-t-on, dès lors, de la surdétermination d’une rousseur devenue emblématique : la femme rousse jouit enfin du prestige de sa réputation sulfureuse. Juste retour des choses. Les publicitaires en remettent, au point de déraper parfois dans le registre du « politiquement incorrect », pointé du doigt par les mouvements féministes.

Jetons un œil du côté des produits colorants. Même valorisation esthétique pour vanter les mérites des shampooings et des teintures, qui métamorphosent en un tournemain une chevelure terne ou grisonnante en toison flamboyante, aux reflets sensuellement fauves. O tempora, O mores ! Injuste versatilité du goût qui métamorphose la tare en privilège, qui congédie aussi vite qu’il convoque. Le temps de la revanche semble enfin avoir sonné. Mais pas pour tout le monde. Vous attendrez, Messieurs, le sexe faible vous devance de cent coudées. Une fois n’est pas coutume.

L’effet Poil de Carotte a lui aussi son rôle à jouer. Le double de Jules Renard a transformé, irrémédiablement, le regard porté sur les rouquins. Rares étaient les exemples, avant que la famille Lepic ne nous dévoile ses turpitudes, où l’enfant roux apparaissait tel qu’en lui-même : indésiré, indésirable, mis à l’écart par une marâtre qui, sans doute, avait des comptes à régler avec un conjoint devenu trop distant. La rousseur comme épiphénomène d’une crise matrimoniale, symptôme visible de la mésentente entre les deux époux. Poil de Carotte est à l’image du couple que forment ses parents : mal assorti, rouillé, marqué par une fracture irréparable. Un accident, une erreur, une déplorable a-nomalie dans le tableau idéal de la famille de province. Le prisme autobiographique a définitivement changé la donne. Du moins pour le monde de l’enfance. L’empathie s’empare du lecteur, qui souffre avec le gamin des brimades et des moqueries, se réjouit des détours ingénieux pour esquiver les coups. Poil de Carotte est devenu une icône. L’enfant roux, désormais, sera à son image : malin, espiègle, rusé, touchant, en deux mots décidément sympathiques. C’est lui que l’on retrouve dans la « littérature-jeunesse » : bandes dessinées, cartoons, séries télévisées et autres longs métrages font la part belle aux petits rousseaux des deux sexes, dont on ne s’interroge guère sur le degré de sex-appeal : Boule et Bill, Fifi Brindassier, Tintin, Obélix le Gaulois, Spirou le journaliste, jusqu’aux adorables Rox et Rouky des studios Disney, dont le nom même rappelle le particularisme. Mouvement de bienveillance qui, cependant, s’arrête aux portes des écoles : l’enfant n’aime pas la différence – je veux être comme les autres –, il se défend de l’agression que constitue pour lui la singularité par la moquerie et le rejet. Les roux, ça pue encore souvent dans les cours de récréation. Comme les noirs ou les « bicots ».

Le métissage culturel a du chemin à faire encore, avant que ne s’impose comme une évidence le droit de tous à la même dignité. Rôle fondamental de l’éducation pour apprendre à vivre ensemble. On assiste aujourd’hui à une prise de conscience, trop lente c’est vrai, mais néanmoins réelle, de la nécessaire intégration de l’altérité. L’ouverture à l’autre reçue comme un cadeau. Lorsqu’on ramène les exclus au cœur de la Cité. Volonté d’en finir avec le parcage des vieux dans les mouroirs, pour éviter aux « encore jeunes » l’angoisse de l’identification prospective. Rencontres entre enfants « normaux » et retardés, handicapés et trisomiques. Pour ne plus avoir peur.

La littérature n’est pas un passe-temps de luxe. Mario Vargas-Llosa le rappelle dans son dernier essai, La vérité par le mensonge : « Rien ne défend mieux l’être vivant contre la stupidité des préjugés, du racisme, de la xénophobie, de l’esprit de clocher imposé par le sectarisme religieux ou politique, ou par les nationalismes exclusifs, que cette constatation toujours présente dans la grande littérature : l’essentielle égalité des hommes et des femmes sous tous les cieux et l’injustice que représente le fait d’établir entre eux toute forme de discrimination, d’assujettissement ou d’exploitation. Rien ne vaut la littérature pour nous apprendre à voir, dans les différences ethniques et culturelles, la richesse du patrimoine humain et à les valoriser comme une manifestation de sa créativité multiple ».

Cet essai s’est construit au fil des lectures, hasard de rencontres littéraires et de réminiscences croisées. Au plaisir de lire, et de re-lire, s’est rapidement adjoint le désir de comprendre l’origine d’une idée reçue dont la banalité m’avait d’abord semblé d’une importance dérisoire. L’apparente futilité de la thématique retenue peut faire sourire : pourquoi diable consacrer un livre entier aux rouquins littéraires ? Je l’avoue, l’enquête m’a emmenée au cœur d’une problématique que je ne soupçonnais pas moi-même, qui m’a dépassée. Au-delà de l’anecdote. Derrière les chefs-d’œuvre et les best-sellers, les fictions fantastiques, réalistes ou policières, on lit en filigrane la même fascination inquiète pour la rousseur de l’Autre, cette différence qui éloigne de soi, dérange et déconcerte. La littérature l’apprivoise et nous aide à percevoir, en dépit des réticences premières, les richesses improbables et pourtant quotidiennes de l’altérité.

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Informations complémentaires

Année

2007

Auteurs / Invités

Valérie André

Thématiques

Esprit critique, Libre examen, Mythes, rites et traditions, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Tolérance