La prophétique iniquité

Willy De Winne

 

UGS : 2013021 Catégorie : Étiquette :

Description

Dès lors qu’en Occident les églises se vident, que les vocations à la prêtrise sont en chute libre, que des abus sexuels et financiers secouent le Vatican et que le pape Benoit XVI démissionne, il est sans doute opportun de méditer et de tenter de discerner la cause profonde et basique de cette crise. C’est l’Évangile selon Matthieu qui nous désigne la référence de départ d’une piste d’enquête et de questionnements, en rapportant la parole du Seigneur :

« Beaucoup me diront en ce jour-là : ‘ Seigneur, Seigneur ! N’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé ? En ton nom que nous avons chassé les démons ? En ton nom que nous avons fait de nombreux miracles ? ’ Alors je leur dirai en face : ‘ Je ne vous ai jamais connus ; écartez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité ’ ». (Mt 7/22 et 23)

Si Dieu-le-fils lui-même anticipe et prévoit que ses disciples ou ses successeurs cléricaux commettront l’injustice et l’iniquité, il y a lieu de s’en émouvoir ! Ces paroles nous incitent à réfléchir au phénomène religieux en général et à en dénoncer le cas échéant les iniquités les plus flagrantes.

Déjà à l’aube de notre espèce d’homo sapiens, il faut citer les sacrifices humains et le cannibalisme rituel, perpétrés un peu partout sur notre planète pour plaire aux dieux de la préhistoire. Dans cette catégorie des cultes archaïques, se situent entre autres les sacrifices de jeunes et jolies filles mises à mort par les prêtres précolombiens, pour plaire au dieu Quetzalcoatl. Et cette même obsession du sacrifice qui se répand bientôt, ainsi que la catharsis générale qu’il procure à la collectivité, se retrouvent également en Occident. Pour les anciens Grecs, par exemple, il était tout à fait concevable que le roi Agamemnon accepte la mise à mort de sa fille Iphigénie pour obtenir des dieux de l’Olympe des vents favorables à la poursuite de sa guerre contre Troie.

À l’origine des monothéismes il y a un certain Abram vivant à Ur – que l’Éternel appellera ensuite Abraham – et qui, suivant les commandements divins reçus en songe, quitte le monde polythéiste et idolâtre de son père pour entamer une randonnée qui débouchera des millénaires plus tard et successivement en la naissance du judaïsme, du christianisme et de l’islam. À l’origine, il s’agit bien d’une monolâtrie, selon laquelle son dieu est un dieu parmi d’autres dieux. Cette monolâtrie apparaît par exemple très clairement à la lecture du Deutéronome. Non seulement, le Dieu d’Abraham et de Moïse menace les Hébreux d’extermination s’ils se risquaient à adorer un autre dieu que lui, mais en plus il n’hésite pas à exiger d’Abraham de sacrifier son fils Isaac pour prouver, par son obéissance aveugle, sa foi absolue et potentiellement criminelle.

Il y a ensuite l’idée du « peuple élu » vivant parmi les autres peuples adorant d’autres dieux. Cette idée archaïque de « monolâtrie » ne se métamorphosera en « monothéisme » que très lentement aux cours des siècles, mais elle laissera néanmoins des traces encore visibles aujourd’hui. Il s’agit en l’occurrence du concept de « la terre promise » largement commentée, vantée et annoncée dans le Deutéronome, et qui se traduit par ce que l’on appellerait aujourd’hui – pardonnez l’anachronisme – le génocide des sept tribus nominativement citées, ayant le seul tort de vivre paisiblement sur une terre, que le dieu de Moïse veut leur arracher par la force pour la donner à son peuple élu. Et, pour ce faire, ce dieu d’Abraham et de Moïse promet leur massacre ou leur expulsion afin de confisquer leur terre au profit de son « peuple élu ». Lisez le Deutéronome pour en saisir l’énormité. L’iniquité du procédé divin de cette terre promise et conquise par la violence, n’empêche pas aujourd’hui l’État d’Israël de pratiquer encore sa politique d’installation répétée de nouvelles colonies juives en Palestine. L’iniquité de la conquête par la force voulue par l’Éternel perdure encore de nos jours.

Quant au christianisme, nouveau-né du judaïsme réformé, il a non seulement hérité de ces archaïsmes, mais il en largement amplifié certains en les pérennisant à outrance. Il s’agit en l’occurrence du fameux concept du « péché originel » ou de la transmissibilité des péchés des parents à leur progéniture. Dans la Bible hébraïque des exemples de cette idée abondent. La colère de Yahvé ne frappe pas seulement l’impie, elle est également transmise à sa progéniture pendant plusieurs générations. Que cette progéniture fût innocente ne change absolument rien à la vindicte divine.

Les pères de l’Église chrétienne et le magistère romain ont largement amplifié ce concept du « péché originel » en le déclarant transmissible et héréditaire non plus seulement pour les Juifs et les judéo-chrétiens, mais pour tous les hommes sans exception sur toute la planète et ad finitum, c’est-à-dire jusqu’au « jugement dernier ». Alors que pour le judaïsme, la punition divine se limite, en effet, pour les descendants d’Adam et Ève à la perte de leur immortalité originelle et à l’obligation de vivre désormais de leur travail hors du paradis terrestre, le christianisme, prenant le relais, a largement aggravé cette punition divine en la répercutant sur tous leurs descendants, et à en faire une tare par laquelle l’accès au paradis céleste après la mort leur sera à tout jamais interdit. Encore à l’heure actuelle, et selon les églises chrétiennes, chaque nouveau-né de parents chrétiens et même non chrétiens, est présumé, selon cette doctrine inique, être contaminé par ce péché hérité et qualifié de « mortel ». Ceci implique que pendant des millénaires, et selon cette doctrine, toutes les âmes des morts sont présumées avoir été précipitées dans le feu éternel. Et il faudra attendre « la Rédemption » que le Messie des chrétiens, alias le Christ, nous apportera en « répandant son sang pour la rémission des péchés », pour que cela change ! Par ailleurs, selon le magistère romain, cette « rédemption » ne pourra être acquise que grâce aux sacrements du baptême et ensuite de la confession. Menacer et promettre, guider le troupeau avec le bâton et la carotte, tel sera dés lors, le procédé apostolique chrétien.

Pendant des siècles, cette arnaque a fonctionné à merveille pour le plus grand profit de la papauté qui s’est enrichie outrageusement à l’échelle mondiale. La machine a commencé à montrer des signes de grippage à l’occasion de la Réforme et des Lumières. C’est non seulement à la suite de la vente d’indulgences et d’autres simonies, mais aussi pour des raisons de doctrine concernant la phase préparatoire de l’incarnation divine, et en particulier au sujet du statut de la Vierge Marie, que des questions dérangeantes ont obligé la papauté à se lancer finalement dans des explications qui n’ont fait que rendre encore plus confus le mythe fondateur chrétien et la doctrine de la foi. La Vierge Marie, mère de Dieu, était, elle, née dans l’opprobre, marquée de la tare originelle, ou alors fallait-il croire à une intervention préventive divine réalisant à sa conception dans le ventre de sa mère sa non-infection par le péché originel ?

Telle était la question d’importance tellurique que les docteurs de la foi ont dû résoudre ! Après de longues tergiversations, c’est finalement le pape Pie XI, qui proclame en 1854 ex cathedra le dogme de « la conception immaculée » de celle qui allait devenir plus tard la théotokos, ou la mère de Dieu. Ce dogme sera complété un siècle plus tard, en 1950, par le dogme de « l’assomption de la Vierge Marie » promulgué par le pape Pie XII, fort de son « infaillibilité » opportunément proclamée par son prédécesseur Pie IX en 1870, mettant ainsi un terme au fantasme imprécis de « la dormition de la Vierge » selon lequel Marie avait été présumée n’avoir jamais connu la mort et que son état jusqu’à son assomption au ciel, avait été comparable plus ou moins à un sommeil. Reconnaissons que ces deux derniers dogmes mariaux ne sont certainement pas iniques, ils sont seulement extraordinairement merveilleux et fantasmagoriques !

Dans nos pays, les choses en étaient là au début du XXe siècle. La menace d’enfer et la promesse de rédemption fonctionnaient bien. Les hommes étaient comparables à des pieds de vigne, soigneusement taillés et liés sur les espaliers du vignoble Vatican. Ce sont les contraintes extravagantes du Syllabus et de « l’infaillibilité papale, autoproclamée » de Pie IX et surtout l’intrusion du magistère romain dans la vie sexuelle des couples, restrictions criminelles eu égard aux nouvelles maladies, qui ont sans doute produit la goutte qui a fait déborder le vase romain. Les questions du divorce, des remariages, de la chasteté des prêtres, des pratiques anticonceptionnelles, de l’interruption volontaire de grossesse, de la fécondation in vitro, de l’utilisation médicale de cellules-souches, etc. ont brisé les liens trop restrictifs imposés par Rome. À trop vouloir contraindre, le Vatican a suscité la révolte des consciences et la spectaculaire désertion de ses églises ! Et finalement, se sont les abus sexuels au sein même du clergé catholique, protégés par le silence coupable de la papauté, qui ont sonné le glas de la crédibilité des papes et donné le départ de la ruée vers la liberté de conscience en rompant le cercle vicieux de la culpabilisation et de la rédemption sans cause. Trop longtemps, l’Église de Rome a tenté et souvent réussi à nous faire croire que nos péchés pouvaient être remis grâce à la mise à mort violente d’un tiers, et que ce tiers fût d’abord un bouc émissaire ou, à la fin, dieu lui-même est un mythe ubuesque et dément. Il y a ensuite surtout l’écart grandissant entre la doctrine catholique et le monde de plus en plus laïque légalisant de plus en plus les interdits fondamentaux de l’Église tels que le divorce, le contrôle des naissances par le préservatif, l’interruption volontaire de grossesse, l’euthanasie et même le mariage gay, s’opposant à l’archétype de l’abomination, à savoir Sodome et Gomorrhe, réduits en cendres par le Seigneur.

Mais malgré ces scandales, une majorité d’Occidentaux continue de baptiser ses nouveaux nés. Et, dès lors, on peut se demander si ces chrétiens sincères et honnêtes se rendent seulement compte qu’ils sont supposés, de par leur foi chrétienne, d’accepter comme vraie cette idée archaïque, ubuesque et inique du péché originel, c’est-à-dire la transmission héréditaire d’une tare commise par le premier couple à l’origine de notre espèce d’homo sapiens et transmise à toute sa progéniture innocente sans aucune exception ? (sauf la seule exception faite à la gloire de la Sainte Vierge !)

De cette idée archaïque de la transmissibilité de la faute à des innocents – idée rejetée par toutes les démocraties actuelles et par la Déclaration universelle des Droits de l’Homme – les églises chrétiennes en ont fait le socle de leur doctrine, par laquelle elles entendent conduire leurs fidèles avec le bâton de la menace de l’enfer et la carotte de la rédemption et du paradis. Et comme – autre grand avantage pratique du baptême chrétien pour l’Église de Rome –, il faut reconnaître qu’il constitue un procédé de recrutement efficace et qu’il permet l’immatriculation des nouveaux fidèles dans les registres paroissiaux. Il est donc peu probable que l’Église songe à abandonner cette idée inique et archaïque du baptême, car y renoncer ferait sans doute s’écrouler le château de cartes de la doctrine de la foi chrétienne.

Quant à savoir ce que le Christ, revenu en parousie, penserait de l’Église qui porte son nom, il estimerait sans doute que ses paroles prophétiques d’iniquité se sont pleinement réalisées. Son extrême dépouillement et son message d’amour nous semble en effet difficilement conciliable avec le fatras dogmatique compliqué, inique, opulent et fastueux du christianisme actuel. En effet à lire les Évangiles, Jésus n’a jamais fait référence au péché originel ni surtout à son caractère prétendument héréditaire et néfaste pour le sort eschatologique de tous les hommes. Il est venu prêcher le pardon des offenses et la rémission des péchés commis par chacun et restés sans suite pour les enfants. Il est venu nous inviter non seulement à respecter nos ennemis, mais à les aimer. Au criminel crucifié à ses côtés, il n’a pas seulement pardonné son crime, mais il lui a aussitôt promis le paradis céleste. Son message est un message d’amour extrême.

Et dés lors, oser croire que ce fils de Dieu incarné ait pu être rancunier au point de rabâcher à l’infini cette lointaine et insignifiante affaire du fruit défendu et d’en confirmer la transmission éternellement horrible dans ses effets eschatologiques, à des innocents partout dans le monde, est franchement débile et ubuesque. Mais qui de nous s’en rend compte dans notre état d’endoctrinement ?

Cet énorme canular du péché originel, éternellement transmis à la descendance d’Adam et Ève, est la mise en œuvre d’une arnaque astucieuse, inventée par les prétendus successeurs du Christ pour en faire l’argument de recrutement par excellence. L’opulence romaine est la confirmation éclatante du succès et de la pérennité de cette arnaque. Et ainsi, l’iniquité patiemment organisée par cette Église au cours de deux millénaires, s’est pleinement avérée conformément à la prophétie de celui dont elle porte le nom.

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Willy De Winne

Thématiques

Croyances, Dieu, Église, Religions, Sciences, Sectes