La phrase épanouie de Guy Vaes

Jacques Cels

 

UGS : 2016042 Catégorie : Étiquette :

Description

Permettez-moi un cliché. Voici l’homme à qui tout a réussi. Il est connu, on a plus d’une fois réalisé son portrait. Dans bien des situations, il est aussi reconnu, et sans difficulté : les traits de son visage ont été enregistrés dans de nombreuses mémoires. Il s’est fait un nom. C’est le faber fortunae suae, c’est-à-dire l’artisan de son propre destin. Bref, il est devenu quelqu’un. Un peu égocentrique, un peu narcissique, il ne se plaint pas de ce qu’il existe, entre lui et les autres, entre lui et le monde, une espèce de distance que Georges Bataille appelait la discontinuité. Peut-être même la couve-t-il comme un trésor, cette distance permettant sans doute à notre volontariste de n’être quasi jamais sous la tutelle des êtres et des choses. Au fond, ceinturé de remparts, il est rarement désemparé. À ses funérailles, on peut parier qu’il y aura du monde, sa disparition creusant pour longtemps une absence à la mesure de ce qu’il aura mené, à savoir une existence que Sartre aurait qualifiée de granitique.

Par rapport à un tel individu, qui donc est Laurent Cafteras, le personnage central constamment décentré d’Octobre long dimanche ? La réponse est simplissime. Il est tout bonnement son symétrique inverse. Au lieu de devenir quelqu’un, lui devient progressivement personne. Voilà un être que la vie va gommer, un être qui en cascade va perdre ses amis (Régis et Géo), sa fiancée (Jessica Dandieu), son emploi (chez Lebel, une agence de publicité), son logement, son visage, son nom, son héritage. Ce n’est pas qu’on le fuie comme un pestiféré, qu’on le licencie pour faute grave, qu’on le congédie parce qu’il ne paie plus son loyer… Non ! En fait, à un moment donné de son parcours, Laurent n’est plus reconnu par son entourage immédiat, il a cessé d’être identifiable, il n’a plus de signalement.

Et du coup le voilà, dirais-je, en continuité avec le monde contre lequel il ne se cabre pas. Au contraire, il le laisse littéralement entrer dans sa personne physique. Du reste : « N’avait-il pas consenti depuis toujours à sa plus secrète aspiration : se fondre dans une connaissance sensuelle du monde qui, en réalité, ne serait qu’une forme consciente de sommeil ? » Dans le domaine de son oncle Oliver, récemment mort, quand Laurent est pris pour Hugo le jardinier qui serait revenu après une fugue, qu’éprouve-t-il en travaillant dans la serre où la flore exotique exige de nombreux soins. Ceci : il « avait l’impression d’être une plante parmi d’autres ». Le voilà fondu et confondu. On pense à un tableau de Matisse, où les couleurs et les motifs de la nappe sur la table sont exactement ce que donne à voir le papier peint sur le mur du fond. Il n’y a donc plus d’espace entre la table et le mur du fond. C’est cela même la continuité. Régulièrement, quand il le fixe avec toute la patience dont il est capable, Laurent Carteras est porté « à se confondre avec un paysage au point d’oublier tout le reste ».

C’est le moins qu’on puisse dire : nous n’avons pas affaire à un homme d’action toujours en marche, mais à un homme d’observation toujours en marge. Et le détachement qui le caractérise lui permet « de capter une foule de choses à la fois ». Le ciel, une cheville, un vêtement, un meuble, une statue, Laurent examine tout jusque dans le moindre détail. D’ailleurs, on l’apprend sans détour : « N’être qu’un regard était devenu sa plus forte jouissance au cours des dernières années. » C’est vrai, sa gourmandise rétinienne est inapaisable. Mais Laurent se plait aussi à sentir « le fade et pénétrant parfum des tilleuls humides », « l’haleine résineuse des arbres » avec les « exhalaisons d’une terre spongieuse » ou, en ville, cette odeur de « sciure de bois » sur une place publique, ou encore « celle d’un sol récemment goudronné» sur un quai de gare.

N’évitons pas la redite : il capte « une foule de choses à la fois ». Dès lors, s’il est un regard prioritairement, il ne l’est pas exclusivement. Dans la mansarde d’Irène, lors des préliminaires amoureux avec cette jeune femme, Laurent ne s’abandonne pas complètement au plaisir parce que, cette fois, son oreille perçoit en même temps le clapotis d’une fontaine, le vent du Nord dans les arbres, le chant d’un oiseau et le grincement d’une porte mal fermée. En somme, il est bel et bien occupé à « se fondre dans une connaissance sensuelle du monde ». Et c’est ici que Guy Vaes, l’incomparable styliste, va multiplier les sortilèges de sa prose avec une efficacité à nulle autre pareille. Un philosophe peut se contenter du concept et de l’abstraction. Mais un romancier, disait Proust, se doit de « rendre sensible » sa matière. Et donc pour que devienne concrète cette singulière connaissance du monde à laquelle se livre Laurent Carteras, la phrase de Guy Vaes ne peut pas être désincarnée. Sa chair, à l’inverse, doit s’épanouir en étreignant des perceptions sensorielles en quelque sorte proliférantes. Guy Vaes ne se borne pas à utiliser le mot « fontaine » pour désigner celle qui rafraîchit un coin du domaine de l’oncle Olivier. Plus sensuellement, il nous l’évoque avec « son palmier d’eau droite», avec son « éboulis de grêle obstinée ».

Lisons, par exemple, cette dizaine de lignes brossant le tableau de l’arrivée de Laurent dans la petite ville où son oncle n’est plus : « Lorsqu’il se retrouva sur le quai de la gare de Vagrèze, une odeur de résine lui parvint, mêlée à celle d’un sol récemment goudronné. Sur les chariots rangés près d’une barrière, des troncs de pins coupés parfumaient une place où claquaient des drapeaux. Octobre nuançait déjà le bleu du ciel, secouait d’un vent maladroit une rangée d’arbres, à l’exemple d’un maraudeur novice dans un verger trop ouvert. Il prit la rue principale, dont il se rappelait encore les façades à pignons, et aperçut au loin un fleuve qui brillait sous un pont hérissé de réverbères »

Pour l’odorat, nous avons la résine et le goudron ; pour la vue, les chariots rangés ; pour l’ouïe, le claquement des drapeaux ; pour le toucher, un vent maladroit ; pour le goût, en forçant un peu, j’en conviens, cette allusion à un verger. Et tout cela sans compter qu’avec les réverbères, le fleuve, les pins et le bleu du ciel, le feu, l’eau, la terre et l’air ne manquent pas au rendez-vous.

Qui en douterait encore ? Le style de Guy Vaes est chatoyant comme un Véronèse, lesté de composants variés comme un grand cru de derrière les fagots, enveloppant aussi de mille contrastes comme une orchestration de Ravel. C’est assez dire que lorsque nous savourons la prose de notre auteur, dans le sens le plus précis de l’expression, nous ne pouvons être que comblés.

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Jacques Cels

Thématiques

Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses