La pensée non dualiste

Dominique Casterman

 

UGS : 2014001 Catégorie : Étiquette :

Description

La conscience que nous avons du monde s’imprime très souvent dans une pensée dualiste, qui ne voit que deux pôles dans la représentation du réel. À cette routine de l’esprit, il est possible d’apporter des changements.

Des sociologues, des philosophes, des sages et des scientifiques ont recherché activement les causes de la violence et de l’ampleur des crises qui se révèlent dans l’universalité des activités humaines. Leur origine commune se situe peut-être dans un facteur de dégradation importante de la pensée. Celle-ci a contribué à l’emprisonnement du cerveau dans un processus de division et de morcellement inextricables, privant l’être humain de toute capacité de vision globale et de synthèse. L’opposition du particulier empêche la vision spontanée de la totalité dont il fait partie. Cependant, aucune discipline ne peut conduire à une vérité objective. Elles sont des tentatives qui permettent de comprendre pourquoi nous sommes plus ignorants que « sages » car, en effet, nos représentations de la réalité sont autant de façons dont l’esprit de l’homme peint sa vision du monde.

Depuis des millénaires, la spiritualité invite l’être humain à se mettre en quête de lui-même afin de trouver, en son fond intérieur, les ressources face aux épreuves de l’existence. L’objectif n’est pas d’éliminer les difficultés existentielles, mais de les assumer sans peur excessive, en confiance face à la vie. Seule l’expérience vécue est vraiment révélatrice, parce que la spiritualité n’est pas une croyance, mais une recherche active du Moi réel.

La psychologie des profondeurs, telle celle de Jung, pose à l’origine de la conscience et du moi un processus dynamique inconscient. L’inconscient profond ou objectif recèle des potentialités créatrices, mais aussi des mises en garde, des avertissements, des messages, des symboles…, en réponse à la dynamique de la vie et de la conscience individuelle confrontée à celle-ci.

De son coté, la science cherche à détourner notre regard des formes extérieures afin d’attirer notre attention sur les bases invisibles à partir desquelles les formes, que nous percevons naturellement, se déploient. Elle tente d’aller des choses extérieures, imagées dans notre cerveau, vers un « réel » invisible plus profond.

Notre organisme est constitué de telle sorte que les sens sont orientés vers le monde extérieur. Presqu’involontairement, nous accordons une priorité à l’aspect superficiel des êtres et des choses. Notre mental se fixe sur les notions de séparation et nous finissons par nous considérer comme des entités fondamentalement séparées. Le système éducatif renforce cette vision morcelée et notre pensée devient elle-même fragmentée. Les être humains se font la guerre par fixation du mental sur les différences de religion, de race, de politique, d’intérêt économique, de nationalité, etc. La pensée non dualiste dénonce l’aspect négatif de l’identification excessive aux particularistes et propose de mettre en avant les liens positivement constructifs. Comme l’affirme la physique quantique, la notion d’objets fondamentalement séparés a disparu, chaque partie n’est définissable que par ses liaison avec l’ensemble. Il en est de même pour l’être humain qui ne peut se définir comme une entité isolée sans mettre en péril la pérennité de son existence en tant qu’espèce. Ne pas voir notre  union au monde, c’est nier notre potentiel créateur en tant qu’être humain et nous détourner de l’« amour productif » qui révèle la capacité d’être des individus tendant à exprimer librement et créativement le mode de présence en nous de la totalité.

La pauvreté de notre pensée, c’est son mode de fonctionnement essentiellement dualiste. Nous avons beaucoup de peine à réaliser une véritable synthèse entre l’approche matérialiste et spiritualiste, entre la perception du cœur et celle de l’esprit, de l’affectivité et de la raison. Aucune fonction du corps et de l’esprit ne permet l’élaboration d’une information exhaustive, aucune n’est représentative de la vérité elle-même. Les multiples approches de la vérité ne sont que « des index pointés vers la lune », et l’erreur c’est évidemment d’identifier la réalité avec l’idée que nous en avons. Il est impératif de nous libérer définitivement de l’idée que des connaissances particulières puissent être des vérités absolues.

Un des pièges du mental consiste à se laisser enfermer dans la pensée routinière, disciplinée à se référer exclusivement à des processus associatifs de l’habitude, à fonctionner à partir d’une seule échelle d’observation, d’un angle de vision unique, et donc par trop sélectif. À l’opposé, la pensée créatrice cherche à nous faire voir le réel sur plusieurs plans à la fois en mettant en relation des événements qui, jusqu’alors, étaient sans rapport apparent. Arthur Koestler affirmait que « la créativité consiste à combiner des structures mentales précédemment sans rapport de manière à obtenir de leur ensemble plus que l’on y a mis au départ. Ce résultat qui paraît magique vient du fait que ‘ le tout n’est pas seulement la somme de ses parties, mais aussi l’expression des relations entre les parties ’. » (Janus, Éditions Calmann-Lévy, 1979, p. 157).

Nous faisons partie de l’ensemble cosmique et cette simple constatation invite au voyage vers des régions inhabituelles. Le but de l’existence humaine ne peut se limiter à une consommation sans cesse croissante de biens matériels. Cela finit par éroder d’une façon croissante la possibilité de se ressourcer, au plus profond de soi, à une source d’énergie inconditionnelle et toujours présente. La fonction de l’imaginaire en chacun de nous permet de concevoir ce que l’on ne peut percevoir, c’est-à-dire de voir des relations là où l’information sensorielle ne montre que séparation. Quand l’imaginaire conduit à l’imagination créatrice, nous accédons au voyage qui transcende les rives du monde tangible et la vision qui s’offre à nous corrode progressivement notre représentation fragmentaire et mécaniste du monde.

Cette approche non conventionnelle de la réalité exige, pour être comprise, un retournement de nos habitudes de pensée. Ce que nous considérons habituellement comme la réalité la plus évidente – à savoir l’univers matériel que nous montrent nos organes des sens – est une représentation superficielle de la réalité. Plus en profondeur, l’univers n’est pas fait de choses matérielles, mais d’énergie physique. Et plus en profondeur encore, cette énergie physique est pure information. Les choses matérielles se font elles-mêmes, elles s’informent (prennent forme) en conjuguant sans cesse leurs informations propres (passées et présentes) avec l’information cosmique. Cette source cosmique constitue un réseau interconnecté d’informations réalisant la multitude des possibles. Il est certes difficile de susciter l’intérêt à propos de ces questions fondamentales, car chacun de nous a sa propre vision de la réalité. Il s’agit pourtant là d’un conditionnement initial qui fige le mental et interdit à l’esprit d’élaborer des stratégies nouvelles, capables de nous faire voir le monde selon des points de vue multiples.

La notion de totalité une est endormie dans la conscience des hommes. Notre regard et notre conscience sont comme hypnotisés par l’apparence fragmentée du monde des objets et des idées. Il ne s’agit certes pas de nier la différence qui sans conteste est réelle et naturelle ; c’est bien entendu l’isolement, la fragmentation qui est un produit illusoire de la conscience humaine. Le sens de notre existence, si sens il y a, est sans doute lié à la perception vécue que, bien qu’étant chacun unique par notre histoire personnelle et notre hérédité collective, cette unicité de notre personne n’a de sens et d’existence possible qu’en fonction des relations soutenues avec les autres et l’ensemble cosmique. Notre vie ne peut se réaliser pleinement qu’en intégrant authentiquement ce que j’appellerais notre structure personnelle dans l’organisme social, planétaire et cosmique. En vivant authentiquement en solidarité avec le tout, nous pouvons ressentir progressivement à quel point la plupart de nos pensées ne cessent de fractionner le monde en entités séparées et opposées, cela au détriment d’une vision globale et bienfaisante pour notre équilibre mental et celui de la société

Esprit et matière, conscient et inconscient, intuition et raison, sont réunis en un tout unique dans lequel chaque événement participe au même processus créateur. Les opposés s’entrelacent dialectiquement, se suscitent et se reflètent mutuellement, émanent d’un fonds commun pour inventer l’univers dans sa totalité. Mais un esprit conditionné par la pensée mécaniste, par les schémas routiniers de la mémoire, ne favorise pas cette attitude positive vis-à-vis de l’existence accompagnée du sentiment que la vie vaut d’être vécue. Il est intéressant de voir que l’imagination peut dans certains cas se dégager de l’emprise de la pensée routinière et tendre progressivement vers la pensée créatrice qui permet de concevoir ce qui ne peut être vu. Il est possible qu’à partir de cette nouvelle échelle d’observation nous puissions nous demander comment jusqu’alors nous pouvions ignorer que la nature entière est vivante, que tout est lié, que toutes les cellules, tous les atomes de notre corps sont des processus créatifs au même titre que l’intellect et l’esprit humain. Mais cette vision n’arrive pas sans préalable puisque la créativité est croissante en raison directe de son dégagement par rapport au fondement mécanique des réponses stéréotypées de la mémoire. La pensée non-dualiste s’attache à libérer, autant que possible, l’esprit des fixations mentales qui entravent la possibilité d’élargir notre fenêtre d’accès à la réalité.

La libération de l’intelligence humaine et une meilleure compréhension de notre vécu social ne gagneraient-elles pas à s’affranchir de toute vision étroite, en deux temps ?

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Informations complémentaires

Année

2014

Auteurs / Invités

Dominique Casterman

Thématiques

Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses