Pénaliser la négation de la Shoah et pas celle des génocides des Arméniens et des Tutsis, une position indigne

Libres propos de Nicolas ZOMERSZTAJN

 

UGS : 2018015 Catégorie : Étiquette :

Description

Je tiens à dire que je ne suis pas historien, que je ne suis pas arménien, que je ne suis pas parlementaire, que je ne suis pas non plus avocat ni magistrat. Je vous parle aujourd’hui en tant que Juif, et tout particulièrement en tant que petit-fils de déporté et fils d’enfant caché.

En venant aujourd’hui, j’aurais pu vous dire que la problématique abordée, aujourd’hui, ne me concerne pas, qu’il s’agit d’une question qui ne préoccupe que les Arméniens et les Tutsis. Par ailleurs, l’extermination des Juifs a été reconnue internationalement et sa négation est pénalisée en Belgique depuis 1995. Je pourrais sereinement vous dire que tout va bien pour moi. Et enfin, en raison de la singularité et de l’unicité de la Shoah, j’aurais pu vous dire que toute tentative d’inscrire une équivalence avec les autres génocides du XXe siècle ne pourrait que heurter la sensibilité juive et constituer une insulte à la mémoire des six millions de Juifs emportés par ce génocide. J’aurais pu évidemment vous dire tout cela, mais vous aurez compris que ce n’est absolument pas le sens de mon propos. Car au fil des ans, en tant que Juif, j’ai noué des liens très étroits avec des Arméniens, plus qu’une connivence, une véritable complicité s’est établie entre nous. Alors au départ, c’est vrai, je ne comprenais pas pourquoi j’étais souvent amené à les considérer comme mes frères : l’histoire m’a vite rappelé que nos mémoires respectives sont évidemment jalonnées par le pire des crimes : le génocide. Si le poison de la concurrence mémorielle n’a jamais pollué nos relations, c’est précisément grâce à la fraternité qui s’est établie entre nous. Une fraternité d’un genre particulier, que je n’aurais peut-être pas souhaité, mais c’est comme ça, elle s’impose à moi, c’est « la fraternité des ébranlés », pour emprunter l’expression forgée par le philosophe Jan Patočka.

Arméniens, Juifs et Tutsis, nous savons, pour l’avoir vécu dans notre chair, le scandale du négationnisme. Mais, mieux que quiconque, les Arméniens savent que le négationnisme ne fait que prolonger le génocide, car quand on répète sans cesse aux Arméniens qu’il n’y a jamais eu de génocide et que, par conséquent, leur douleur et leur souffrance n’existe pas, que tout cela n’est qu’un mensonge, on perpétue l’horreur du crime et on empêche les Arméniens de faire leur deuil. Et au lieu de cicatriser, leurs blessures deviennent de plus en plus profondes. Pour les Tutsis rwandais, c’est la même chose : ils doivent supporter les mêmes horreurs parce que l’on présente le génocide d’avril 1994 comme une banale guerre tribale à l’africaine ou qu’on leur inflige les mensonges absurdes du double génocide ; cas de figure où la victime est, en un tour de passe-passe, assimilée aux bourreaux.

En exprimant ma solidarité, ma fraternité aux Arméniens, non seulement je me montre fidèle à la mémoire de la Shoah, mais je pense aussi m’engager naturellement dans la voie honorable tracée par des personnalités juives qui ont saisi, dès le début, les particularités du phénomène génocidaire, précisément, à travers la tragédie arménienne de 1915. Ainsi, Henry Morgenthau et Abraham Pinkus, tous deux diplomates juifs américains en poste à Constantinople en 1915 se sont démenés comme des lions pour sensibiliser l’opinion publique internationale à l’extermination des Arméniens. Il faut aussi évoquer André Mandelstam, juriste international juif d’origine russe, fonctionnaire de la SDN (Société des Nations), il œuvrera en pionnier en forgeant les notions de crime contre l’humanité et de droit d’ingérence. Dans ses travaux, évidemment, il se réfère sans cesse à la tragédie arménienne de 1915. Il en va de même pour un juriste beaucoup plus connu que lui, Raphaël Lemkin, avocat juif d’origine polonaise qui, lui, inventera le terme « génocide » en se référant aussi au crime de 1915.

Malheureusement, il arrive que des intellectuels juifs et aussi des organisations juives aient des propos indécents concernant le génocide des Arméniens. Ainsi, dans Le Monde, l’ancien Garde des Sceaux français et aussi fils de déporté, Robert Badinter, avait affirmé que le génocide des Arméniens n’avait pas été établi et que ses auteurs n’ont pas été condamnés par une juridiction internationale ou nationale dont l’autorité de la chose jugée, de sa décision s’impose à tous. En écrivant de tels propos, l’artisan de l’abolition de la peine de mort témoigne de manière éclatante de sa méconnaissance historique, car, comme Alexandre Couyoumdjian l’a rappelé, entre 1919 et 1922, des tribunaux militaires turcs ont poursuivi quelques trois cents dirigeants Jeunes-Turcs accusés de participation aux tueries de 1915 et les principaux architectes du génocide des Arméniens, voir Enver Pacha, Talaat Pacha, Djemal Pacha et le docteur Nazim ont été jugés coupables et condamnés à mort par contumace.

Mais il y a pire : toujours Robert Badinter, mais cette fois-ci avec l’historien français et académicien Pierre Nora, ces deux-là ont suggéré naïvement – je dirais bêtement – de créer une commission internationale d’historiens, chargée de déterminer les conditions et l’ampleur du génocide arménien de 1915, dont la Turquie s’engagerait à suivre les conclusions. À ce train-là, les Turcs n’ont plus besoin d’aboyer, avec des idiots utiles de ce calibre. Il n’est donc pas étonnant que l’on retrouve Pierre Nora à la manœuvre quand on crée un collectif d’historiens français regroupés sous le nom Liberté pour l’histoire. Ce collectif qui entend, à partir de

2005, critiquer un ensemble, plutôt hétéroclite, de lois sensées, selon eux ; lois qui empêchent l’historien d’exercer librement son métier et qui imposent une vérité officielle digne d’un régime stalinien. C’est ce qui les entraînait à demander l’abrogation de ces lois qu’ils considèrent comme « indigne d’un régime démocratique ». Parmi ces lois, qu’ils qualifient de « mémorielles », figure notamment la loi Gayssot pénalisant la négation de la Shoah. Pénaliser le négationnisme serait donc indigne. Curieuse affirmation ! Les signataires de Liberté pour l’histoire ont souvent fait remarquer qu’en adoptant la loi Gayssot, le législateur a ouvert une boîte de pandore. Une boîte de pandore qui aboutirait à voter des lois sur n’importe quel événement historique. Pourtant, dans les systèmes de démocratie parlementaire et d’État de droit, qui sont les nôtres, pour que ce cas de figure se présente, il faudrait que le législateur – autorité promulguant la loi – le juge constitutionnel, le juge européen, mais également les juridictions nationales de terrain soient tous des fous ou des démagogues, voire des fous démagogues. C’est peu vraisemblable. C’est ce que leur a rétorqué l’historien français Marc-Olivier Baruch, qui a aussi le mérite d’être juriste et d’être un spécialiste de l’histoire administrative de la France et tout particulièrement du Conseil d’État. D’ailleurs, l’histoire parlementaire française et belge nous apporte la preuve que la prédiction de Pierre Nora et de ses cosignataires ne s’est jamais réalisée, puisqu’il n’y a que dans les démocratures, telles que la Turquie, pratiquant notamment le négationnisme, que des lois aussi farfelues sont votées.

Par ailleurs la loi Gayssot, comme la loi belge de 1995, ne demande pas au juge d’écrire l’histoire. Ce n’est pas le même métier que celui du juge dont la fonction dans le cas d’espèce est de constater s’il y a infraction. La négation et la minimisation outrancière de la Shoah n’étant pas des opinions, mais des délits. « Je ne vois pas en quoi la liberté d’expression en souffre, sauf bien sûr la liberté d’expression des négationnistes », avait ajouté le même historien, Marc-Olivier Baruch.

Heureusement, les historiens israéliens ont eu des réactions différentes de celles de Pierre Nora et de ses amis de Liberté pour l’histoire. Tous spécialistes des génocides, ils parlent en connaissance de cause. Ainsi, le professeur Yehuda Bauer, qui est le fondateur du Journal pour les études sur l’holocauste et le génocide, avait déclaré que la négation du génocide des Arméniens est une négation de l’histoire. Son collègue de cette même université, Israël Charny, fondateur de l’Institut de recherche sur l’holocauste et le génocide, avait expliqué aux députés du Parlement israélien, la Knesset, toute l’absurdité de la négation du génocide des Arméniens et je cite : « Aucun Juif décent, aucun Israélien décent ni aucune personne décente ne peut nier les faits établis du génocide d’un autre peuple. Que diriez-vous à quelqu’un qui nierait la Shoah ? Y aurait- il certaines conditions dans lesquelles vous comprendriez, admettriez ou d’une quelconque manière accepteriez la nécessité et, par la suite, la légitimité de leur négation ? » Israël Charny a entièrement raison. Imaginerait-on un seul instant que des membres de la communauté germanophone de Belgique ou des expatriés allemands vivant en Belgique deviennent les porte-voix de la négation de la Shoah dans notre pays ? Imaginerait-on le chancelier ou la chancelière de la République fédérale d’Allemagne se lançant dans une diatribe antisémite et négationniste en nous expliquant que tout cela n’a jamais existé, que c’est un mensonge qui porte atteinte à l’honneur et à la réputation de l’Allemagne ? Imaginerait- on qu’à chaque conférence au colloque abordant la question de la Shoah, on verrait des conseillers de l’ambassade d’Allemagne ou des lobbyistes allemands venir perturber ces conférences et répandre leurs mensonges négationnistes ? Aurait-on imaginé un bourgmestre, un parlementaire ou même un ministre communautaire germanophone de Belgique d’un parti démocratique, pire d’un parti qui se veut progressiste, aller à l’encontre des valeurs et du positionnement de son parti pour nous dire que la Shoah n’est pas un génocide ou pour ne pas condamner le négationnisme en vigueur en Allemagne ? Je sais très bien ce que ces exemples sont, heureusement, fantaisiste et peut-être chronique, mais si d’aventure ils devaient se produire, la condamnation serait unanime et rapide.

Aujourd’hui encore, il est nécessaire de souligner les raisons d’ordre public plaidant en faveur d’une pénalisation de la négation du génocide des Tutsis et des Arméniens. Il est vrai que, pour la Shoah, les choses sont claires : la négation de la Shoah s’inscrit dans un mouvement antisémite, antidémocratique, qui n’a pas cessé avec le génocide lui-même et elle l’alimente. Si la négation constitue une incitation à la haine, c’est en cherchant à créditer l’idée que le génocide est un mythe dans sa fabrication, est entièrement dû à la perversité et à la cupidité des Juifs. D’autres ajoutent même que la pénalisation de la négation de la Shoah est juridiquement commode puisque, comme dans la loi Gayssot, il s’agit de la contestation de l’existence de crimes contre l’humanité telle que définie dans les statuts du Tribunal militaire international de Nuremberg.

Permettez-moi une parenthèse pour tordre le cou à ce canard du Tribunal de Nuremberg, car tout le procès a été mené sans que l’on parle de la Shoah. Dans ce procès, personne, à l’époque, n’avait compris ou cherché à comprendre que la destruction des juifs d’Europe était centrale pour le IIIe Reich. Cette extermination était présentée comme une erreur commise par les nazis. Erreur parmi d’autres… C’est pourquoi la solution finale n’était qu’un des chefs d’inculpation noyés parmi tant d’autres. La Shoah n’avait donc aucun statut particulier à Nuremberg et c’est la raison pour laquelle très peu de Juifs ont été autorisés à témoigner lors de ce procès, la Shoah n’étant pas du tout le sujet principal de celui-ci.

Il me paraît nécessaire d’apporter cette précision, car dans le cas du génocide des Arméniens, et c’est notamment le cas en France, la plupart des adversaires de la pénalisation de la négation de ce génocide mettent en avant l’idée que ces auteurs n’ont pas été condamnés par une espèce de Tribunal de Nuremberg, une juridiction internationale, mais aussi par des juridictions nationales dont l’autorité de la chose jugée, la décision, s’impose à tous. Non seulement des procès ont eu lieu à Istanbul entre 1919 et 1922. Mais ce génocide a également fait l’objet de reconnaissance internationale dans de nombreux États de l’Union européenne et également au sein de différentes instances internationales comme à la sous-commission de l’ONU ou au Parlement européen. Il est vrai que faute de connaissance précise du dossier anti-Arméniens en Turquie, de nombreux intellectuels et responsables politiques européens ont tendance à minimiser le négationnisme de l’État turc et à exagérer les différences entre la nécessité de pénaliser le négationnisme dans les deux cas, c’est-à-dire le négationnisme de la Shoah et le négationnisme du génocide arménien. Pourtant, aujourd’hui, la virulence du négationnisme visant le génocide des Arméniens a atteint des niveaux que la négation de la Shoah n’a jamais atteints et une loi avait été pourtant nécessaire pour la protection de la vérité historique sur la Shoah, alors même que ces négateurs ne disposaient pas du soutien d’un État tout entier, comme c’est le cas avec la Turquie orchestrant une véritable industrie de la négation.

Souvent qualifié de crime de terrorisme, le travail critique sur le génocide de 1915 apparaît aux yeux du gouvernement AKP et de l’appareil d’État turc comme une menace pour sa sécurité nationale. Et la persécution et l’enfermement des intellectuels turcs, s’intéressant à l’histoire de ce génocide, s’inscrit dans une politique générale de déni de la Turquie, qui avait reculé au début des années 2000. La relance du négationnisme à l’intérieur de la Turquie correspond à une volonté de mieux contrôler le corps social en montrant, tout d’abord, le risque considérable que prendraient les groupes ou les individus à défier tout aussi bien l’histoire officielle que l’autorité de l’État. Mais on voit que ces pressions existent aussi dans les communautés turques d’Europe où l’emprise de cet État est considérable et, hélas, trop souvent sous-estimée ou relativisée au nom de la paix sociale. S’il devait y avoir une issue à la recherche d’une disposition pénale opposable au négationnisme du génocide des Arméniens et du génocide des Tutsis, seul pourrait être imaginé un modèle comparable à la loi de 1995 et, pourquoi pas, tout simplement, envisager l’extension de la loi de 1995 à ces deux formes de négationnisme.

Depuis que je mène, activement, la lutte pour l’extension de cette loi, je ne cesse de me poser une question : « Pourquoi ce refus ? Pourquoi cet acharnement, cette hargne à priver la vérité historique de tout moyen légal de défense face aux pressions délirantes d’un État menaçant qui s’est construit sur la négation du génocide des Arméniens et qui a fait de ce déni une priorité de sa politique étrangère, mais aussi de sa politique nationale ? » Est-ce le cynisme ? Est-ce la lâcheté, le mépris, l’ignorance crasse, tout cela à la fois ? Je me pose encore la question. En revanche, je suis convaincu qu’il revient aux Juifs d’apporter leur soutien aux Arméniens et aux Tutsis qui luttent pour la reconnaissance du génocide dont ils ont été les victimes et la pénalisation de son déni. Les lois réprimant le négationnisme ne sont pas indignes, contrairement à ce qu’affirme Pierre Nora. En revanche, il serait indigne pour les représentants de la nation d’accorder aux uns, à savoir aux Juifs, la répression de la négation du génocide dont ils ont été victimes et de priver les autres, les Arméniens et les Tutsis, de cette protection nécessaire. J’en profite donc pour demander aux parlementaires de mettre fin à cette disparité légale en adoptant enfin une loi d’extension de la loi de 1995, car ce type de loi permet aux survivants, mais aussi à l’ensemble de la société, de se protéger des véritables falsificateurs de l’histoire et, selon l’expression de Claude Lanzmann, « seules les ordures négationnistes sont visées par cette loi qui n’exerce aucune tyrannie mémorielle et qui ne restreint en rien la liberté des historiens ».

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Nicolas Zomersztajn

Thématiques

Arméniens, Droit / Législation, Droits de l'homme, France, Génocides, Hutus, Justice, Liberté d'expression, Mémoire collective, Négationnisme, Rwanda, Shoah, Turquie, Tutsis

Année

2018

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