La parabole de « The Man Who Shot Liberty Valance »

Baudouin DECHARNEUX

 

UGS : 2020027 Catégorie : Étiquette :

Description

L’élection américaine, encore en cours à l’heure où j’écris ces quelques lignes, est riche d’enseignements. Elle semble confirmer l’ensemble des stéréotypes sur les États-Unis que nos imaginaires ne cessent de raviver au travers du cinéma, de la mode, et même des habitudes alimentaires ou encore de l’amour surprenant pour les armes à feu. Et pourtant, derrière cette extrême simplicité du regard, il est une complexité constitutive de l’idée même de démocratie qui échappe souvent aux commentateurs.

En effet, c’est une véritable dialectique entre les différentes composantes du pouvoir et de son exercice dont il est question depuis plusieurs semaines. Une mise en tension sans laquelle, il n’est, à notre sens, aucune forme de représentativité légitime du plus grand nombre. Il nous est alors venu à l’esprit que la parabole de L’homme qui tua Liberty Valance n’a finalement pas pris une ride ou, plutôt, qu’elle mérite d’être revisitée à l’aune de nouvelles manières de dire et de lire le monde.

En 1962, John Ford « sort » un western : on sait qu’il était le maître du genre, tout à fait remarquable sur le plan psychologique. Ce glissement vers une lecture « en finesse » de l’époque des pionniers s’amplifiera encore dans Les Cheyennes qui, trois années plus tard, plaide, à notre sens, en faveur d’une relecture de la « cause indienne ». En comparaison avec d’autres productions mettant en scène « l’épopée de l’Ouest », L’homme qui tua Liberty Vallance fait preuve d’esprit de finesse.

Le metteur en scène s’attaque à la société américaine en train de se fonder. Diplômé en droit, Ransom Stoddard (James Stewart) se rend en diligence dans l’Ouest, plus précisément à Shinbone au Colorado, pour y exercer son métier. Convaincu que le droit prime sur toute forme de violence, défenseur de l’égalité entre les citoyens, bref idéaliste, le jeune juriste déchante rapidement. En effet, son véhicule est attaqué par une bande de truands qui, après l’avoir agressé sauvagement, l’abandonne au milieu de « la prairie ». Il a été victime d’une bande écumant la région qui est dirigée par un certain Liberty Valance, un criminel notoire. Le prénom Liberty prend dans ce contexte une connotation pour le moins ironique.

Sauvé par un certain Tom Doniphon, alias John Wayne, Stoddard devient serveur dans un restaurant dont une jeune femme, Hallie (Vera Miles), est la propriétaire. Il y subit des humiliations lorsque Valance circule en ville faisant montre d’une incroyable arrogance. Confronté à la loi du plus fort, l’antihéros maintient qu’il faut mobiliser la justice contre la violence, tandis que l’autorité locale, incarnée par un shérif aussi veule que lâche, ne le soutient nullement. À ce stade du récit, il apparaît que seule la loi du plus fort, à avoir celui qui sait manier les armes, prévaut.

Deux pouvoirs supplémentaires viennent alors interférer dans l’intrigue. Premièrement, Stoddard s’est lié d’amitié avec un certain Peabody, qui est le propriétaire du journal local. Ce personnage incarne avec force la « presse libre ». Deuxièmement, de grands propriétaires terriens usent de la violence pour maintenir leurs privilèges commerciaux. Ils incarnent le pouvoir de l’argent dans toute sa brutalité lorsque l’économie échappe à toute forme de régulation. Liberty Valance est bien sûr un de leurs hommes de main.

Parallèlement, soutenu notamment par des femmes, dont Hallie au premier chef, Ransom fait cours aux enfants de l’école primaire tentant manifestement de répondre à la violence ambiance par la formation des esprits. L’école est également ouverte aux adultes. Une des motivations de Hallie pour apprendre à lire et écrire est d’appréhender la Bible par elle- même. Dans un autre registre, le serviteur noir de Ransom, Pompey, joue un autre second rôle qui symbolise la fidélité des humbles.

Les élections arrivent, nous y voilà. Il va de soi que chacun devrait se conformer aux injonctions des riches propriétaires tant la terreur inspirée par la bande de Liberty est grande. La violence se déchaîne. Le journaliste est fouetté dans ses bureaux, Stoddart est contraint de livrer un duel perdu d’avance avec Valance. Alors qu’il est d’une maladresse évidente un colt à la main, Ransom Stoddart remporte contre toute attente le duel ; blessé durant la rixe, il devient après sa convalescence le héros local.

Stoddart, pourtant écœuré après les épreuves qu’il a traversées, sera élu sénateur. Il est entré dans la légende comme l’homme qui a sauvé sa région, qui a rétabli la civilisation contre la barbarie. Il est l’homme qui a tué Liberty Valance. Or, les choses sont plus complexes. Par un procédé de flash back, John Ford nous avait avertis. En 1910, le sénateur Stoddart et sa femme Hallie, cette union allait de soi, s’en retournent en train vers Washington. Le sénateur est au centre de toutes les attentions, car « rien n’est trop bon pour l’homme qui tua Liberty Valance ».

Depuis des décennies, le couple porte un lourd secret. Durant la scène de duel, ce n’est pas Stoddart qui est venu à bout de l’ignoble brute, mais bien Tom qui l’a abattu, prenant la décision d’en finir avec la loi du colt et de faire basculer sa cité vers un État de droit. Le pèlerinage qui les a ramenés à Shinbone n’avait pour autre but que d’assister aux obsèques de Tom Doniphon, le héros oublié. D’une honnêteté scrupuleuse, lorsqu’il est interrogé par la presse, le sénateur raconte la vérité, toutefois la décision est prise de maintenir le mythe qui donne vie à toute une région plutôt que de lui révéler la vérité d’une histoire qui ruinerait ses assises démocratiques.

Ce récit relit une réalité politique des plus intéressantes que l’on peut résumer comme suit :

  1. L’émergence de la démocratie, à savoir une forme de pouvoir où chacun a le droit de s’exprimer et de voir son opinion prise en compte de façon concrète, est complexe en soi. Il faut combiner élection, presse, justice, force publique, éducation, pour qu’un tel système, générateur de paix, puisse émerger. La démocratie est, alors et seulement alors, l’antidote de la violence.
  2. La complexité fait intrinsèquement partie du système démocratique, car chacune de ses composantes peut être pervertie : les élections peuvent être un simulacre (terreur ou ignorance des citoyens), la presse peut être réduite au silence par la violence, la justice peut être « à la botte » de ceux qui possèdent des avoirs disproportionnés, la force publique peut être entre des mains corrompues, l’éducation peut être confinée dans une arrière-boutique comme s’il s’agissait « d’une affaire de femmes ».
  3. Pour que  chacune  des  composantes  constitutives  de  la  «  chose publique » à savoir l’exécutif, le législatif et le judiciaire, se conjuguent harmonieusement au sein d’une société donnée, il convient qu’un équilibre s’installe entre elles ; celui-ci est précaire et doit faire l’objet d’une vigilance constante. Ceci ne se peut accomplir sans volonté et courage. Une telle réalité doit donc être incarnée par des hommes capables de se dépasser eux-mêmes.
  4. La violence apparaît, à plusieurs reprises, comme destructive en soi, mais aussi régulatrice en soi. Ainsi, si les citoyens n’étaient pas armés, s’ils se refusaient à un entraînement approprié, ils endosseraient le risque d’être livrés à la volonté de puissance d’une poignée de « bandits ». L’usage de l’arme n’est pas le problème ; c’est l’intention qui anime celui qui la tient qui fait question. C’est parce que Valance est « un roi du colt » qu’il domine tout un comté ; c’est parce que Stoddart l’affronte l’arme à la main qu’il incarne la volonté d’un peuple ; c’est parce Doniphon abat la brute que l’ordre est rétabli.
  5. Les femmes, apparemment secondaires, jouent un rôle déterminant. En poussant dans la voie de l’éducation, elles indiquent le chemin que les citoyens doivent emprunter pour qu’un équilibre effectif se manifeste à tous les niveaux de la société. Elles sont en quelque sorte la « force invisible » qui assure aux générations futures la possibilité de vivre dans un monde meilleur, une société en progrès.
  6. L’histoire n’est histoire que dans la mesure où elle fait sens pour la collectivité. Dans un monde de mensonges, chacun des personnages- clés détient un secret qu’il ne peut divulguer ou qu’il masque, la seule vérité est l’organisation d’un discours commun fondateur, d’une idéalité dépassant les singularités « humaines, trop humaines ».

Une telle approche de la politique, car en définitive c’est bien de cela qu’il est question, fait problème pour un Européen du « vieux continent ». Certes, il y a le décalage chronologique. Par exemple, sur la question du pouvoir des femmes, le film a plus que vieilli. Mais au-delà de cette considération « épocale », ce sont les composantes mêmes de la démocratie revisitée par John Ford qui nous interrogent.

L’élection américaine de 2020 semble revisiter le mythe

La violence du pouvoir incarnée par un président brutal qui semble considérer que diriger, légiférer, juger est un privilège qu’il détient par la vertu de la haute opinion qu’il a de lui-même. Un être qui –, et l’obsession du tweet est indicative sur point –, considère que sa parole est immédiatement performative. Le mirage de celui qui se prend pour un dieu.

Un antihéros, en l’occurrence Joe Biden, qui apparaît comme le représentant vacillant, voire apeuré, d’une loi à ce point bafouée que les institutions qu’elle est supposée défendre s’en trouvent ébranlées. Un tel homme pourrait bel et bien se métamorphoser en figure légendaire. Le courage de porter un masque.

La presse, omniprésente, joue son rôle en dépit des pressions. Une presse ayant le privilège de dire les résultats, de proclamer la légitimité, d’énoncer la complexité. En ce compris, sur les chaînes qui sont proches du pouvoir en place, on songe à Fox News, on peut observer un réel souci de maintenir un écart entre injonctions et pensée critique. Les médias comme lieu de résistance au pouvoir illégitime.

L’éducation, parente pauvre de l’aventure, comme toujours, et toutefois si importante quand on mesure que seul un citoyen éclairé est à même de choisir ce qui est « bon pour lui ». Discrédité comme s’il s’agissait de la « fabrique des fake news », le monde académique, au sens très large, continue à jouer son rôle, promettant implicitement que l’idéologie du progrès est toujours bien là. Elle fait son retour triomphal au travers de la crise du Corona. Cruel retour du réel au sein d’un monde politique au pouvoir n’établissant plus de lien direct entre le signifiant (discours) et le signifié (réel).

L’individu, magnifié par son arme, rendu égal aux autres s’il sait s’en servir, capable d’investir le palais d’un gouverneur, un bureau de vote, une cité, si son « bon droit » est en danger. Cet être capable du meilleur et du pire est supposé se défendre par lui-même et ne pas remettre sa destinée entre les mains des seules institutions. Pour problématique que soit un tel regard, il est quelque chose de pragmatique dans la démarche qui fait question.

Le mythe enfin dans toute sa puissance. Tout se passe comme si cette histoire fondatrice, L’Homme qui tua Liberty Valance, devait être rejouée pour que l’unité d’une collectivité se réaffirme. L’histoire conçue comme le « roman national » se condamne elle-même à une sorte d’éternel retour de l’identique et donc un épuisement structurel. C’est sans doute le point faible de cette dialectique, à ce point rodée qu’elle paraît presque mécanique.

Nous ne partageons pas l’idée que la loi du plus fort est par définition la meilleure. Nous ne pensons pas que l’invention du colonel Colt induisit une égalité plus grande entre les hommes. Nous ne songeons pas qu’il soit bénéfique que les femmes jouent un rôle secondaire lorsqu’il s’agit de la destinée commune. Nous ne souscrivons pas à l’idée que l’homme dit « de couleur » ne peut se distinguer qu’au travers d’un comportement servile naïf. Nous ne suivons pas davantage l’idée que la légende doit prévaloir sur l’histoire. Plus clivant encore, nous ne pensons pas qu’il faille nécessairement en passer par la violence pour dessiner les contours d’un monde meilleur.

Mais, somme toute, qu’importe nos jugements de valeurs. Toutes les lignes de fractures intellectuelles qui nous séparent de L’Homme qui tua Liberty Vallance, sont encore mobilisées sous nos yeux écarquillés. Le film de John Ford, au-delà de nos différences, donne une leçon qui nous semble quant à elle plus que jamais d’actualité, puisqu’il nous enseigne que, sans appréhender la complexité du monde, on ne peut espérer le rendre meilleur.

Au-delà des divergences socioculturelles qui sont manifestes, si l’on s’attache à l’étude d’un genre cinématographique comme le western classique, il apparaît que le changement de paradigme qui est mis en scène par John Ford, le glissement d’un monde où la loi du plus fort prime vers un autre monde où la loi consacre l’égalité entre les citoyens, n’est possible que dans la mesure où certaines personnalités appartenant à l’ancien modèle acceptent l’émergence du nouveau. Or, un tel « sacrifice » n’est possible qu’au prix d’un renoncement radical. Symboliquement, c’est la perte de l’être aimé (Tom aime en secret celle qui épousera son ami et rival) et des biens (il incendie sa maison) qui matérialise ce « changement de paradigme ». Pas de gain sans perte. Le caractère tragique d’une telle destinée, parfois tragicomique, est politique en soi.

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Auteurs / Invités

Baudouin Decharneux

Thématiques

Égalite H-F, Histoire et philosophie politique, Médias, Participation citoyenne / Démocratie, Politique, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Violence, politique, éducation et presse aux États-Unis

Année

2020

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