La mormone de Jules Verne ou l’opposé de la femme idéale

Baudouin DECHARNEUX

 

UGS : 2020023 Catégorie : Étiquette :

Description

La mormone au détour du chemin

Relisant Le Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne (1871), je me suis attardé sur le chapitre XXVII du roman qui narre, avec une incontestable truculence, le passage du héros incontesté du livre, le Français Passepartout, bien sûr, et non l’extravagant Philéas Fogg, en Utah. Le lecteur n’ignore pas en effet qu’à la suite d’un pari entre des membres du Reform Club, Philéas Fogg y ayant soutenu en sa qualité d’honorable membre qu’il était possible d’accomplir le tour du monde en quatre-vingts jours, le gentleman et son serviteur Passepartout entreprirent cette aventure qui, pour l’époque, était un improbable exploit. Arrivés aux États-Unis, jeune nation fascinant les Européens, en général, et les Français, en particulier, des beaux esprits comme Montesquieu, Tocqueville ou Chateaubriand n’étaient guère étrangers au magnétisme ambigu qu’exerçait ce « monde sauvage » sur le vieux continent, nos Philéas et Passepartout, prirent le train express du chemin de fer pacifique reliant San Francisco à New York. « Autrefois, dit plaisamment Jules Verne, dans les circonstances les plus favorables, on employait six mois pour aller de New York à San Francisco. Maintenant, on met sept jours ». Autant dire qu’à un tel rythme, nos amis ne pouvaient caresser le rêve de s’attarder à chaque station et que les impressions ressenties lors de la traversée du pays des mormons ne pouvaient qu’être allusives. Or, il n’en est rien.

« Ocean to Ocean », Jules Verne déploie ses lettres anglaises ou plutôt américaines. Nos amis suivent effet le trajet du Pacific Railroad qui « malgré l’opposition des députés du Sud (1862), qui voulaient une ligne plus méridionale » passe par Salt Lake City après avoir « franchi(t) les défilés des Humboldt Ranges, et neuf heures et demie, lorsqu’il pénétra sur le territoire de l’Utah, la région du grand lac Salé, le curieux pays des mormons. »

Passepartout, dont on sait l’esprit agile découvrit au matin, se promenant sur les passerelles, qu’un certain William Hitch, un missionnaire mormon, un elder, allait faire une conférence sur le mormonisme afin d’instruire les gentlemen « soucieux de s’instruire touchant les mystères de la religion des ‘Saints des derniers jours’ ». N’ignorant rien des mœurs polygames mormones, le bouillant français ne pouvait manquer une telle causerie.

L’orateur, passablement agité, entreprit l’éloge de sa religion insistant sur le martyre de Joe Smith, fondateur de la foi nouvelle, et de son frère Hyram. Il prophétise aussi qu’un sort funeste attend Brigham Young, prophète ayant conduit son peuple de Navoo en Utah, accusé de rébellion et de polygamie. C’est non seulement en prosélyte de sa religion, mais aussi en matière politique que s’exprime l’Ancien révulsé à l’idée que l’Union se mêlât des affaires de l’Utah. Jules Verne est bien informé. Il n’ignore rien des mythes fondateurs du mormonisme (le membre de la tribu de Joseph et son fils Morom, la traduction des annales égyptiennes par Joseph Smith junior, la vocation prophétique et mystique de ce dernier, l’apparition d’un messager céleste dans une forêt lumineuse apportant les annales du Seigneur, etc.).

La mythologie mormone est évoquée, le prédicateur s’attache aux origines sociopolitiques troublées du mormonisme. La fondation des Saints des derniers jours au sein de la famille Smith, la fondation de la colonie en Ohio, l’élévation du premier temple (Kirkland), les avatars de la banque fondée par Smith, sa migration à Independance (Missouri), et enfin son exil vers le Far West américain quand il est poursuivi par la vindicte populaire (1837), l’arrivée en Illinois (1839) et l’édification sur les rives du Mississippi de Nauvoo-la-Belle, la candidature du prophète à la présidence des États-Unis, et enfin son arrestation et son assassinat à Carthage.

Au pas de charge, le bouillant elder entreprit ainsi de convertir Passepartout dernier auditeur d’une prédication-fleuve pour le moins exotique aux oreilles d’un occidental pérégrinant. Enfin en un ultime sursaut prenant les allures du cartésianisme, le serviteur fidèle refusa l’offre de rejoindre les rangs des mormons et s’enfuit sans demander son reste idéologique.

Le train finit par s’arrêter à Salt Lake City et les voyageurs eurent le loisir de visiter rapidement la ville. Alors qu’ils se dirigent vers le temple, ils croisent un grand nombre de femmes, ce qu’ils attribuent à la polygamie en vigueur en ces contrées américaines. « On est libre (d’être polygame ou non), mais il est bon de remarquer que ce sont les citoyennes de l’Utah qui tiennent surtout à être épousées, car, suivant la religion du pays, le ciel mormon n’admet point à la possession de ses béatitudes les célibataires du sexe féminin ». Les femmes décrites par nos héros ne sont guère attrayantes : vêtues de façon sobre, elles provoquent l’effroi de Passepartout, car elles sont chargées de « faire le bonheur d’un seul mormon ». Évidemment, on est français ou on l’est pas, il constate que ces dames lui jettent « des regards un peu inquiétants ». Le prédateur mâle se métamorphose en proie potentielle lorsqu’il s’agit d’assurer le salut de la gente féminine. L’affaire aurait pu en rester là, mais –, fantasme masculin oblige –, au dernier moment alors que le train quitte la station de la capitale mormone, un homme éreinté s’y engouffre. C’est bien sûr un mormon fuyant sa triste condition « à la suite d’une scène de ménage », non celle d’un homme polygame affrontant des furies, mais celle d’homme marié à une seule femme, prenant la poudre d’escampette. Pareille perspective, celle du mariage bien sûr, n’est-elle pas suffisante, pour faire fuir n’importe quel homme fût-il un Français en villégiature ?

La même thématique est reprise dans un roman moins connu, fort original néanmoins : Le Testament d’un excentrique. Jules Verne y met en scène sept héritiers putatifs d’un excentrique qui, à la suite d’un testament pour le moins surprenant, font le tour des États-Unis en suivant les règles, il faut dire adaptées, du jeu de l’oie. Un des personnages, en fait un couple particulièrement antipathique entièrement dévoué à la passion inconditionnelle de l’argent, est à la suite d’un jet de dés malheureux obligé de se rendre à Salt Lake City où il se fera escroquer par des truands. Ce séjour parmi les Saints des Derniers Jours permet à Jules Verne de décrire brièvement leurs mœurs et bien sûr d’insister sur la polygamie et son interdiction par le président Grant (abrogée le 7 avril 1889, par le président de l’Église Wilford Woodruff).

« Et cela ne saurait étonner, puisque l’apôtre Hébert Kimball, premier conseiller de l’Église, était mort laissant treize femmes et cinquante-quatre enfants. Il faut espérer que si le chroniqueur de la Tribune, Harris T. Kymbale, n’est jamais astreint à se transporter dans l’Utah, il ne prendra pas exemple sur son homonyme. Au surplus, les deux noms ne s’écrivent pas de la même manière, et, en outre, il n’est plus permis à Great Salt Lake City d’être polygame, fut-on un des « Fidèles du Coran. »

Ce roman, paru à la fin du siècle, tient compte du fait que la polygamie est abrogée en Utah. Il s’agit, dès lors, de soutenir la supériorité de la culture occidentale qui ne tolère pas que de telles unions puissent avoir une quelconque forme de supériorité. Il est intéressant de noter que Jules Verne, dans les deux citations des mormons que nous recensons ici, ne fait nullement état de la religion chrétienne « classique ». La même remarque ironique que dans le Tour du Monde est reprise à l’endroit des femmes qui seule ou en nombre sont tout aussi difficile « à gouverner ». Le préjugé est donc avéré, quelles que soient les cultures : au pays des femmes, il est préférable de régler ses appétits. La mormone, membre affligée d’une tribu polygame, est triste et laide, car délaissée et frustrée. Affligée, elle est affligeante.

La femme idéale

Le propos qui précède est amusant, mais il mérite qu’on s’y attarde. Jules Verne, l’auteur par excellence ayant introduit la technologie dans la littérature, propose des femmes une lecture étonnante. Il est assez piquant que, dans les deux mentions de l’Utah et de l’Église des Saint des Derniers jours, deux modèles de femme sont présentées, comme si cette communauté et ses mœurs sexuelles singulières l’avaient inspiré. Il s’agit d’un des paradoxes les plus frappants de l’œuvre de notre auteur puisqu’à un monde déjà « hypertechnologique » apparaît comme en contrepoint un autre univers, celui du sentiment, qui relève davantage du romantisme. Il ne fait guère de doute que la vie sentimentale de Jules Verne lui-même permet de mieux comprendre la façon dont il concevait les sentiments amoureux. Son mariage avec Honorine du Fraysne de Viane (1830-1910), jeune veuve, mère de deux enfants dont il s’éprend passionnément, est bien connu.

Deux femmes, une héroïne, Madame Aouda, que Philéas et surtout Passepartout arrachent au bûcher ; et, une anti-héroïne, Madame Titbury, une horrible mégère avaricieuse, traversent le pays des mormons. La première, héroïne du Tour du Monde, est nimbée de toutes les vertus. Elle est à la fois la femme aimante, celle qui calque son comportement sur l’homme au moment du danger, celle qui attend patiemment la déclaration d’amour, celle qui répond chastement aux avances de l’aimé. L’autre, véritable « dragon femelle » « hantant Le Testament » pour reprendre l’expression de notre auteur, « porte les culottes », ne songe qu’à l’argent, ose contredire son époux voulant « imposer sa volonté ». Comme de juste, la première est gracieuse et avenante ; l’autre repoussante et une mégère.

On pourrait objecter que Mme  Aouda, Indienne d’origine, pourrait en sa qualité de figure exotique laisser entendre que l’idéal féminin serait lié à l’aventure. C’est vrai et faux à la fois. Il est des héroïnes de Jules Verne qui sont aventurières, voire exploratrices. Toutefois la séduction de Mme Aouda repose davantage sur son éducation anglaise et sa silhouette occidentale que sur ses origines lointaines. La femme achevée, séduisante et digne d’être aimée, est ce qui se rapproche le plus de l’idéal occidental et qui aspire à une vie conforme aux mœurs européennes dont le gentleman britannique est le paradigme.

On peut opposer nos deux personnages en mettant en tension leurs traits physiques et caractères moraux comme suit :

Mme TitburyMme Aouda
Laide
Vieille
Quelconque
Grossière
Calculatrice
Volubile
Méchante
Menteuse
Vaniteuse
Intéressée
Égoïste
Dominatrice
Belle
Jeune
Élégante
Polie
Spontanée
Discrète
Aimable
Franche
Timide
Désintéressée
Reconnaissante
Soumise

Le tableau est édifiant. Il débouche sur un constat sans appel : l’une, la mégère par excellence, est mariée et sans enfant ; l’autre, la personne aimable, est mère en puissance. Tout se passe au fil de ces récits comme si la femme idéale possédait en propre toutes les qualités, tandis que l’exécrable n’en possédait aucune. Ce portrait peu nuancé contraste singulièrement avec les personnages masculins qui sont souvent construits en trompe-l’œil. La froideur de Philéas masque un désir ardent pour la jeune veuve qu’il a arrachée au sacrifice. Lissy Wag, héroïne du Testament d’un excentrique, possède les mêmes appâts et traits de caractère que Mme Aouda, est subjuguée par Max Real qui a tout du gentleman romantique.

Faut-il vraiment conclure ? Jules Verne tout en nuance lorsqu’il visite la psychologie masculine semble davantage conventionnel lorsqu’il s’agit de ses héroïnes. Elles confinent au sublime lorsqu’elles imitent les traits masculins, notamment le courage, tout en gardant la posture discrète qui semble convenir à leur condition. Elles ressemblent ainsi à ces domestiques truculents dont Passepartout est l’archétype qui, efficaces et pratiques en tout, occupent le devant de la scène tantôt comme bouffon, tantôt comme « deus ex machina » avant de laisser la place à ceux qui en sont les propriétaires : les hommes ayant un statut « notabiliaire ». L’officier, le savant, l’inventeur, le professeur, figures incontournables des Voyages extraordinaires, sont les héros incontestables et incontestés d’un univers dont ils sont aussi le centre. Aussi, ces héroïnes courageuses trouvant à la fin de l’aventure le bonheur dans les bras d’un homme ayant le double de leur âge, sont-elles admirables deux fois : pour leurs actes de bravoure tout d’abord ; pour la générosité dont elles font preuve à l’endroit de leurs « bienfaiteurs » ensuite. Bref, oserions-nous conclure sur une notre ironique et interrogative : la femme idéale des Voyages extraordinaires serait-elle la future veuve d’un riche voyageur excentrique qui, mari par définition fugace vu son âge, aurait pour un mérite aussi éminent que tardif, celui de la laisser enfin jouir de sa confortable fortune ?

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Baudouin Decharneux

Thématiques

Droits des femmes, Littérature, Presse, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Violence, politique, éducation et presse aux États-Unis

Année

2020

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