La modernité, ses valeurs et l’islam

Pierre J. Mainil

 

UGS : 2012026 Catégorie : Étiquette :

Description

Pourquoi suis-je intéressé par l’islam ?

Jusqu’à la prise de pouvoir en Iran en 1979 par les religieux chiites de l’ayatollah Khomeiny, la religion de l’islam m’avait toujours indifféré.

Ma curiosité n’a été éveillée que par le spectacle sur le petit écran de cette foule fanatisée qui avait provoqué l’effondrement du régime politique du Shah, et plus particulièrement par la vue de ces femmes, toutes de noir enveloppées, tellement loin des préoccupations féministes du monde occidental à cette époque.

Avec un tantinet de cynisme, je me complaisais alors à imaginer l’arrivée des lendemains qui déchantent, à espérer voir ces religieux et ceux qui les entourent se détourner de leurs grands idéaux, se corrompre même devant les nécessités que l’implacable et froide réalité imposerait.

Je dois aussi avouer avoir été partagé par des sentiments contradictoires lors de l’invasion brutale de l’Iran par l’armée de Saddam Hussein en 1981, d’une part par la répulsion que provoque en moi tout agresseur extérieur d’un pays en paix quel qu’il soit, d’autre part par le secret espoir que cette invasion amènerait le réveil de la société séculière iranienne et l’effondrement de la théocratie qui s’était installée au pouvoir.

J’ai ultérieurement été ulcéré par les morts de cette guerre, par le massacre de cette jeunesse que le fanatisme de l’un et la mégalomanie de l’autre sacrifiaient. J’ai été scandalisé par la barbarie de la gazéification en 1987 des habitants d’un village kurde par ce régime que l’on proclamait laïque et dont on a vu par après qu’il n’hésitait pas à faire appel à la guerre sainte des croyants lorsque sa survie semblait en dépendre.

Dois-je parler du malaise dont j’ai été le sujet en voyant que l’amorce d’un régime démocratique en Algérie était marqué d’un côté par l’indifférence de la moitié de la population, et de l’autre par la montée d’un intégrisme dont le but avoué était d’éliminer toute velléité démocratique au sens où nous l’entendons, et d’installer un pouvoir théocratique ? Aussi, est-ce avec la conscience malmenée que j’ai accueilli la réaction du pouvoir algérien mettant en place un frein par la force à cette expansion du religieux.

Et finalement, j’attends avec une angoisse certaine ce qui va se passer en Afghanistan et dans les républiques musulmanes de l’ex-empire soviétique.

C’est dans ce climat que je suis intéressé depuis le début des années quatre-vingts par la religion musulmane. Oh, certes pas comme un orientaliste. Non simplement comme un homme curieux, soucieux de parfaire sa culture.

Qui se dit musulman ?

Et j’ai, au début de cette prise de conscience, commencé à « repercevoir » la réalité de cette immigration turque et maghrébine. J’ai bien dit « re-percevoir », c’est-à-dire percevoir à nouveau, car je savais qu’elle existait. Mon ancien travail au Corps des mines dans les provinces minières, dans les bassins houillers du Borinage, du Centre et de Charleroi-Namur, m’avait mis au contact de ces hommes que la misère dans leur pays avait poussé à venir chez nous occuper ces emplois dangereux et insalubres dont la population belge ne voulait plus.

Mais mon écartement de la vie active dans les mines de houille, mon exil volontaire dans les sphères bruxelloises avait transformé ma vision de ces hommes qui, peu à peu, étaient devenus, comme cela se passe pour toutes les personnes qui gravitent dans les préoccupations d’ordre économique, plus une collection abstraite de chiffres que des êtres de chair et de sang.

J’ai dû commencer par me débarrasser de la généralisation abusive qui fait considérer comme islamiste toute personne qui – l’expression n’est pas trop forte  avait l’aspect physique d’un sémite. Je me suis ainsi aperçu que des gens se disent musulmans, et pourtant ils sont athées ou agnostiques. Pour eux, ce vocable n’est qu’une simple référence à un type de coutumes ou plus simplement à une contrée d’origine située dans l’orbite d’influence de l’islam en tant que religion dominante. Tout comme moi-même je serais classé comme catholique, si je me trouvais dans un pays lointain, parce qu’originaire de Belgique, pays où la religion dominante est la catholique. Et pourtant, je suis moniste matérialiste et, de ce fait, athée.

Et parmi ceux que j’ai pu côtoyer, j’ai vu aussi des indifférents au phénomène religieux, ainsi que des croyants qui limitent l’expression de leur foi au domaine privé, ce qui ne différencie pas leur attitude de celle de pas mal de chrétiens d’Europe. Mais mon attention attisée par la présence des mosquées m’a montré aussi la présence des pratiquants, et parmi eux, ceux qui ne sont rattachés à aucun mouvement de propagande, ou les mystiques plus ancrés dans la spiritualité de la religion.

Et enfin il y a ceux qui font du prosélytisme : d’une part, ceux plus remarqués par leur habillement, dont la mission se passe à la base, notamment les partisans du jama’at tabligh ; d’autre part ceux qui visent à la transformation de la société par le haut, par exemple les « Frères musulmans ».

Depuis quand l’islam est-il perçu ?

Mais tout cela n’était pas visible tant que l’immigration n’a été que le fait des hommes, femmes et enfants restant dans le pays d’origine. La présence de l’islam était pour ainsi dire inexistante. Il y a bien eu une mosquée turque construite en 1967, et peu de temps après la mosquée du Cinquantenaire. Elles ne faisaient pas paraître la réalité de cette religion.

C’est en 1974 que des parlementaires CVP demandèrent que soit reconnu, comme les religions catholique, juive, protestante et orthodoxe, la « gestion du temporel », en d’autres termes, d’une part le financement des « ministres du culte » et d’autre part l’enseignement de la religion islamique dans les écoles officielles.

Cet engagement du législateur a été pris de façon inconsidérée, il faut le reconnaître. Aujourd’hui, dix-huit ans plus tard, malgré cette reconnaissance légale, la solution de la question est toujours du domaine du provisoire. L’absence d’une structure hiérarchisée apparente en islam en est la principale cause.

C’est environ à cette époque que commença le regroupement des familles et que se posa le problème de la transmission de la foi des pères aux enfants. Il s’ensuivit, de 1974 à 1985, l’installation d’une centaine de mosquées. La présence de la religion musulmane commença à se marquer aux yeux du public. Après 1985, le nombre de mosquées ne fit que croître pour arriver actuellement à deux cent dix, dont quarante dans la région bruxelloise, soixante en Wallonie et le reste en région flamande.

Les griefs

Tant des immigrés musulmans que des citoyens belges commencèrent à s’observer et à accumuler des griefs les uns contre les autres au cours de cette dernière période. Les principaux phénomènes qui ont marqué la période de la fin des années septante et de la décennie des années quatre-vingts ont été pour l’immigrant musulman : en premier lieu le chômage amené par la crise qui contribua à transformer le lieu du culte en refuge où se manifestait la solidarité des croyants ; ensuite la perception du danger apporté par la modernité occidentale pour la famille traditionnelle ; et enfin le renouveau arrogant de l’islam dans les pays musulmans qui avait débuté avec Kadhafi et s’était accentué avec Khomeiny. Pour le citoyen belge, la perception du malaise focalisé autour de l’islam n’a débuté qu’au voisinage de l’année 1986, plus particulièrement après le bombardement de Tripoli en Lybie par l’aviation américaine avec la dérive d’une manifestation provoquée par des éléments pro-iraniens et un montage médiatique qui a accentué le gauchissement de la portée de ce rassemblement.

Sont venus s’y ajouter pour accroître les inquiétudes de cette frange non négligeable de la population du royaume :
– les politiques totalitaires dans les pays théocratiques musulmans ;
– la montée de l’intégrisme dans les pays du Maghreb ;
– le soutien à la condamnation à mort de Rushdie par une large majorité islamique ;
– l’affaire des foulards dans les écoles ;
– la condamnation de la modernité occidentale par certaines radios locales ;
– la mise en cause de certaines de nos valeurs, que ce soit sur l’égalité des sexes, la liberté de conscience ou la laïcité de l’État ;
– les problèmes du Moyen-Orient ;
– ainsi qu’une exploitation démagogique sur le plan politique de l’insécurité dans les grandes agglomérations et de certains incidents.

Ni angélisme, ni catastrophisme

Les électeurs que comporte cette partie inquiète de la population, n’ont pas tous réagi en apportant leur vote aux listes politiques extrémistes. Mais le problème est là. Il faut le comprendre. Il importe de l’analyser sans faire ni de l’angélisme, ni du catastrophisme.

Ne pas faire de l’angélisme par exemple pour croire que l’octroi du droit de vote au citoyen étranger va régler tous les problèmes alors que ceux-ci sont en partie d’ordre social et surtout d’ordre économique. Ne pas utiliser des formules creuses vides de sens qui permettent de se réfugier derrière un faux humanisme qui ne résout rien, permet de se donner une bonne conscience et n’est en somme qu’une fuite en avant puisque le problème n’est qu’éludé.

Ne pas faire de catastrophisme en essayant de situer non pas l’exact problème, mais les problèmes, car il y en a plusieurs, afin de voir si une ou des solutions sont possibles et à quel prix éventuellement.

Et pour cela, il faut certes connaître l’autre, mais surtout se connaître soi-même pour cerner objectivement les caractéristiques de notre société. Il faut déterminer quelles en sont les valeurs conquises de haute lutte sur le pouvoir théocratique au cours des siècles précédents, valeurs que nous ne pouvons abandonner sans perdre notre âme collective.

Les valeurs de la modernité

L’interrogation critique

La première et la plus fondamentale de ces valeurs est notre attachement à l’interrogation, non pas pour la cultiver pour elle-même, car la démarche serait stérile. Dans tout domaine, nous évitons de nous réfugier dans le fantasme pour tenter d’expliquer ce que nous ne connaissons pas, nous osons pratiquer le doute en posant les questions naïves qui attirent peut-être les haussements d’épaules de spécialistes trop spécialisés pour encore arriver à remettre en cause leurs propres convictions Avoir confiance en la raison de l’homme sans sombrer dans le scientisme et cultiver la défiance à l’encontre de tout pouvoir sacerdotal, qu’il soit laïque ou religieux, sont nos caractéristiques.

Mais, a-t-on dit, ce rationalisme ne prive-t-il pas l’homme d’une fraction de sa richesse spirituelle ? N’est-ce pas dénier toute place au rêve, à l’émotion, à l’approche symbolique du pourquoi du monde ? Non, car le comportement de tout homme, aussi raisonnable soit-il, est dirigé par un mélange complexe de logique et de sentiment. Et qu’est-ce que la raison sinon une méthode honnête d’approche intellectuelle de toute situation ou action, sinon le rempart contre l’exploitation abusive du patrimoine émotif que possède tout être humain ?

Dans sa vie réfléchie, l’homme tente de s’expliquer tant le « comment » que le « pourquoi » du monde. Pour s’expliquer le « comment », l’homme bâtit son modèle du monde tout autant avec son cœur qu’avec son cerveau. Car il ne peut le construire qu’avec des a priori, des postulats. La raison elle-même lui commande de prendre conscience de l’inconnu, de l’inconnaissable même, dans cette quête sans fin. Mais la raison ne l’autorise jamais à brimer dans la recherche du « pourquoi ».

La tolérance

Et c’est pourquoi l’attitude du laïque doit être accompagnée d’une deuxième valeur, celle de la tolérance, de la vraie, pas celle qui glorifie l’autocensure. La tolérance, c’est donner à l’autre le droit de penser autre chose que ce que j’aimerais qu’il pense, c’est donner à l’autre le droit d’exprimer autre chose que ce que je voudrais entendre en mon for intérieur, c’est donner à l’autre le droit de faire ce que je ne souhaiterais pas qu’il fasse. Mais tout cela doit être accompagné de mon droit, je dirais même plus de mon devoir de m’exprimer et d’agir autrement si le libre penseur que je suis est convaincu que l’autre est dans l’erreur.

Le laïque que je suis, qui a perçu toute la relativité du sens de la vie, ne peut qu’accepter la liberté de conscience, même si des croyances religieuses me paraissent d’un autre âge, même si j’observe tout ébahi le comportement de ces personnes qui s’imaginent qu’un Dieu tout puissant, infiniment bon, infiniment parfait est capable de s’offusquer de les voir manger du porc ou de la viande le vendredi saint, de circuler avec les cheveux au vent, la cuisse découverte ou le sein nu.

Mais je ne peux admettre que ceux qui me demandent de respecter leurs convictions en vertu de cette valeur de tolérance fassent de leurs convictions un élément de supériorité, et ce pour m’interdire ma liberté de pensée et d’expression. La vraie tolérance est le respect de l’individu, non celui de ses opinions. Rien ne peut être déclaré sacré et par principe intouchable. Il ne faut pas non plus la confondre avec l’absence de répression.

L’égalité des hommes

La tolérance implique une troisième valeur, celle de l’égalité des hommes, quelles que soient leurs explications du pourquoi du monde, quelles que soient la couleur de la peau, la forme du nez, le type de cheveux ou la provenance géographique, l’habillement, les coutumes alimentaires,… Ces trois valeurs de notre modernité n’ont été acquises qu’à la suite de combats âpres dans la société occidentale. Mais rien n’est définitif dans le monde des hommes.

L’amour de la liberté

Là où une idéologie forte est dominante, elle tend à imposer sa vérité et ne tarde pas à brimer les minorités. Peu lui importe d’écraser l’autre. Bien au contraire, elle considère la tâche d’éradiquer l’erreur comme une mission qui lui est dévolue soit par la puissance transcendantale, soit par ce substitut séculier qu’est le sens de l’histoire, la pureté de la race, le mythe idéal du bien de la collectivité,… Aussi une quatrième valeur est-elle l’amour de la liberté individuelle et la volonté de révolte contre toute hiérarchie abusive. Valeur certes de la culture occidentale, mais peu partagée.

Qu’on le veuille ou non, quel que soit le régime politique, le monde s’est toujours divisé et se divise encore en dominants et dominés. Parmi tous les hommes animés d’un tant soit peu de dynamisme, tout partisan d’une idéologie forte n’a qu’un rêve : investir l’espace séculier. Toute hiérarchie a un appétit de pouvoir qu’elle veut satisfaire. Et pour y arriver, elle va exiger d’autrui « la soumission ».

Le principal souci sera dès lors de convaincre celui qui s’y dérobe. Et pour y arriver, les moyens sont toujours les mêmes : la carotte, le bâton, les barrières, l’élimination psychique et éventuellement physique du récalcitrant impénitent.

La séparation de l’État et de la religion

Mais la suprême astuce du dominant sera d’amener le dominé à sublimer par sa sacralisation son obéissance au point de la lui faire considérer comme une belle preuve de force de caractère. Tous les régimes totalitaires s’y sont employés, qu’ils soient séculiers ou théocratiques.

Une cinquième valeur en découle. Elle exile le « non-temporel », l’explication du pourquoi du monde dans le domaine privé, et refuse le respect de Dieu comme fondement de l’éthique et du droit. Le pouvoir politique ne vient pas du ciel à des hommes prédestinés, il vient du peuple à titre contractuel et de lui seul. La décision de ce peuple peut toujours retirer à ses mandataires la puissance qu’elle leur a déléguée. C’est la « séparation de l’État et de la religion ».

« De la religion », dois-je insister, et non « de l’Église » pour éviter la facile critique de ceux qui prétendent que cette séparation ne peut leur être opposée lorsqu’ils n’ont pas de clergé organisé.

L’a-religiosité du monde occidental

Dans les temps de misère, les religions de salut ont toujours offert la récompense de la soumission à bon compte : le salut éternel était toujours pour après-demain, une vie de félicité après la mort.

Mais la modernité qui s’est introduite dans le monde occidental a fait que les hommes ont été de moins en moins attirés par cette promesse d’une vie suave dans l’au-delà, même si, pour une bonne part, ces hommes croient encore à l’existence de cet « après la vie ». Ils préfèrent la réalisation immédiate dans leur vie présente et osent être choqués par la différence existant entre le prêche et les actes.

La peur du péché, l’impact de la menace du feu éternel, le spectre de la damnation à jamais qui voulait faire croire aux âmes simples que la désobéissance aux commandements de Dieu conduisait droit en enfer, n’ont fait que régresser. Tout cela est confirmé tant par les comportements que par les sondages. Peu de gens croient encore en Europe, que le blasphème et l’impiété provoquent la colère du ou des dieux et des saints, même parmi ceux qui n’en nient pas l’existence.

Hommes et femmes de ce pays ne guident plus leur vie selon les préceptes d’une religion, même si la pratique de l’un ou l’autre rituel les fait assimiler à des adeptes de cette confession. Le plus bel exemple est celui du contrôle des naissances qui est un fait chez nous, malgré toutes les condamnations papales. À qui ferait-on croire que les couples en âge de procréer restent continents ou qu’ils limitent leurs effusions amoureuses aux périodes infertiles fixées par la méthode Ogino ou par ses succédanés ? Et pour d’autres problèmes qui relèvent de l’éthique, que ce soit la question de l’avortement, de l’euthanasie, de la fécondation in vitro, on sent que l’homme occidental rechigne à se référer aux injonctions de la hiérarchie religieuse.

Et c’est dans cette modernité qui, si elle ne nie pas de par son mode de vie, du moins relègue le plus loin possible dans la sphère privée le phénomène religieux, qu’est venu s’insérer le fait de l’islam.

L’islam

Le prophète Mahomet

Cette religion doit sa création à un homme dont le nom francisé est Mahomet. Né aux environs de 570 de notre ère, Mahomet s’est dit interpellé en 610 ou 611 par l’archange Gabriel, l’envoyé du Dieu unique, Allah, alors qu’il s’était retiré dans un vallon solitaire pour y méditer. L’ange lui signifia que le Très-Haut l’avait choisi pour transmettre à son peuple sa révélation. Aussi, à partir de cette date, la Parole lui est régulièrement révélée jusqu’à sa mort en 632.

Mais cet homme, qui était-il ?

Orphelin de père très tôt, recueilli avec sa mère dans la maison de son grand-père paternel qui fait partie d’un clan puissant de La Mecque, il perd sa mère, puis à sept ans, ce grand-père. Il est pris en charge par un oncle paternel qui succède à son père à la tête du clan familial.

À l’âge adulte, Mahomet devient l’homme de confiance d’une riche veuve de quinze ans son aînée, Khadija, qu’il épousa alors qu’il avait vingt-cinq ans. Le couple eut plusieurs enfants dont quatre filles survécurent.

Le début de la prédication à La Mecque

Cette épouse et quelques intimes reçurent avec ferveur les phrases mystérieuses confiées par l’archange. Mais le milieu mecquois lui était hostile quand il l’avertissait de l’imminence du Jugement dernier. On le raillait, on l’insultait. Il ne comprenait pas qu’en s’attaquant au culte polythéiste de la Ka’ba, il mettait en cause la base de la richesse de l’aristocratie mecquoise. Un moment désarçonné par ce mépris de la masse, affligé de l’éloignement que ces gens témoignaient pour la révélation, il se mit un instant à espérer recevoir de l’archange un message qui lui eût permis un rapprochement entre les croyants et le peuple. Ce fut l’épisode surprenant des « versets sataniques », de ces versets où après avoir mentionné les trois déesses Al-Lat, Al-Ozza et Al-Manat, il ajoutait :

« … ces gharaniq suprêmes dont l’intercession est à espérer ».

Mais cette concession fut de courte durée, car l’archange Gabriel reprocha à Mahomet d’avoir manipulé sous l’influence de Satan la révélation qui lui avait été faite.

Au cours de la dernière période du séjour du Prophète à La Mecque, eut lieu le grand miracle de sa vie : son ascension au septième ciel en passant par Jérusalem, sous la conduite de Gabriel.

Mais à ce moment, les Mecquois étaient de plus en plus hostiles à la prédication de Mahomet. Pour lui, heureusement, existait encore la protection du clan familial, ce qui n’était pas le cas pour les humbles adeptes. Un boycottage compromettait leur situation financière. Le commerce de Khadija fut malgré tout ruiné.

En 619, cette épouse qu’il avait chérie, décéda. Pour subvenir à l’entretien de ses filles, Mahomet épousa une brave femme d’intérieur, Sawda. Son oncle protecteur disparut à l’âge de quatre-vingt-six ans. La situation de la communauté des croyants devint très précaire.

L’hégire

En 622, ce fut l’hégire, l’expatriation, l’exil, le départ pour l’oasis de Yathrib, le début de l’ère islamique, l’origine du temps pour le calendrier musulman. Les émigrés s’en allèrent seuls, sans femmes ni enfants comme pour un voyage d’affaires. Mahomet et Abou Bakr ; partirent les derniers pourchassés, ils échappèrent aux Mecquois.

Il inaugura par après sa série de mariages politiques en convolant avec Aïcha, qui devint sa bien-aimée, dans les bras de laquelle il est mort en 632. Ce n’était qu’une gamine de neuf ans, la fille de son fidèle Abou Bakr, pas encore nubile. La consommation du mariage n’eut lieu que quelques années plus tard.

Mahomet avait négocié un pacte avec les populations de l’oasis de Yathrib, rebaptisée Médine, la Madinat al-Nabî, la ville du prophète, qui prévoyait que Juifs, polythéistes et croyants formeraient une communauté solidaire soumise à son autorité, lui l’envoyé de Dieu.

Il avait le secret espoir d’amener la conversion des trois tribus juives. Lors de la prière, les croyants ne se prosternaient-ils pas encore dans la direction de Jérusalem ?

Mais cette espérance fut déçue. Aussi très rapidement, l’orientation de la prosternation changea-t-elle et passa de Jérusalem vers La Mecque, séparant ainsi définitivement la communauté islamiste des Juifs et des chrétiens.

La construction économique de la communauté

Mais le groupe des croyants n’avait pas de ressources propres. Seul moyen de s’en procurer : la razzia et l’attaque de caravanes venant ou se dirigeant vers La Mecque. Il y eut vingt-sept grandes razzias ordonnées par le prophète et trente-quatre petites dues à des initiatives individuelles. Et quelques batailles particulières : Badr, Ohod et la guerre du fossé.

En 624, à Badr, trois cents Médinois ont le dessus sur une caravane de mille chameaux de La Mecque, tout en subissant la perte de quatorze hommes. Le prestige du prophète en sortit grandi.

Un incident mineur entre une croyante et de jeunes juifs d’une tribu de Médine dégénère en un conflit armé dont l’issue fut favorable à Mahomet. Le vaincu est obligé de quitter l’oasis, laissant aux croyants les biens qu’il n’avait pu emporter. C’est ainsi qu’est donnée à Mahomet et à ses fidèles l’assise économique qui leur faisait défaut.

En 625, à Ohod, les Médinois sont écrasés par une armée mecquoise qui, au lieu de poursuivre son avantage, laisse les rescapés rejoindre Médine. L’affront de la défaite de Badr était lavé. C’était suffisant. Mais à Médine, ce fut alors le tour de la tribu juive des Banu Nadir de devoir quitter l’oasis et de se réfugier à Khaybar, laissant aussi leurs biens aux croyants.

À partir de 626, s’amplifia le phénomène des mariages politiques – sans nier d’ailleurs la sensualité forte du prophète – une fois qu’il eut établi son autorité à Médine. Il épousa neuf femmes en tout, et chaque fois avec l’approbation divine. Il eut en plus deux concubines, une chrétienne Maria et une juive Rai Hana.

En 627, une armée de dix mille Mecquois veut investir Médine défendue par trois mille hommes et un fossé creusé à la hâte autour de l’oasis. Le ciel n’abandonne pas le Prophète puisque d’une part le dit fossé empêche la manœuvre de la cavalerie mecquoise et un orage terrible désorganise l’armée assaillante.

Et ce fut la fin pour la troisième tribu juive de l’oasis, celle des Banu Qurayza. Accusés d’avoir pactisé avec l’assaillant, les hommes furent massacrés et les femmes et les enfants réduits en esclavage. Les croyants restaient seuls maîtres à Médine.

La conquête

En 628, Mahomet commence sa conquête des autres territoires de l’Arabie en s’emparant d’une place forte, Khaybar, située cent cinquante kilomètres plus loin au nord. Il tente, pendant l’un des mois sacrés, d’accomplir le pèlerinage de La Mecque. Les Mecquois s’y opposent pour cette année-là. Toutefois, en 629, la ville sera évacuée pendant trois jours afin que les croyants puissent accomplir le pèlerinage. Cette disposition était l’une des conditions d’un pacte devant durer cent ans.

Mais le ralliement de tribus bédouines, l’allégeance à Mahomet de membres influents de La Mecque firent que l’armistice ne dura que deux ans. En 630, violant le traité, Mahomet marche sur La Mecque, y pénètre sans combat et reçoit la soumission de la ville.

En 632, au terme d’un dernier pèlerinage, Mahomet meurt, des suites d’une forte fièvre, sa résistance physique diminuée probablement des suites d’un empoisonnement.

Le Coran

Son contenu

Le Coran, étymologiquement la « récitation », qui contient tous les messages délivrés à Mahomet par l’archange Gabriel, n’a pas été mis par écrit du vivant du prophète. Des compagnons avaient transcrit certains des textes, mais il fallut attendre le troisième calife qui a succédé à Mahomet pour avoir le texte que l’on peut lire maintenant.

L’écrit est divisé en « sourates », autrement dit en chapitres au nombre de cent quatorze, classés non par ordre chronologique, mais par longueur décroissante. Toutefois, la plupart des « sourates » ont pu être replacées dans le temps, car des éléments profanes permettaient d’en dater plus ou moins le moment où elles ont été dites pour la première fois.

Les révélations mecquoises portaient essentiellement sur la doctrine et l’éthique. Celles de la période médinoise traitent bien plus des problèmes juridiques et politiques apparus lorsque la communauté des croyants se structura.

Les trois phases de la prédication à La Mecque

Si l’on peut ajouter foi aux travaux des exégètes, trois phases sont détectables dans la prédication du prophète à La Mecque

La première période est caractérisée par des sourates dont les versets sont courts, d’un même style lyrique, d’un tour hallucinant. Sous le coup de l’appel divin, Mahomet est inquiet devant l’ampleur de sa tâche. Il avertit les Mecquois de l’imminence du Jugement dernier, d’avoir à choisir entre « la voie droite » et « la voie tortueuse ».

Aux « élus », les « pieux », la récompense.

Aux « damnés », le tourment du souffle torride, de la fournaise. Y est aussi déterminé le rôle dévolu au prophète pour dénoncer l’aveuglement de ceux qui ne veulent voir dans la « récitation » qu’une inspiration impie ou démoniaque. L’unicité de Dieu commence à y être affirmée. L’accord semble difficile.

La deuxième période montre qu’il y a divorce entre une jeune communauté et les Mecquois. Le rôle d’avertisseur de Mahomet y est souligné avec plus de force, mais le thème du prophète prêchant dans le désert y est affirmé par des références à des tribus qui, égarées par la prospérité, se détournent de la divinité suprême et ont fait souffrir les prophètes que le Seigneur leur a envoyés pour les ramener dans la voie.

Les emprunts à la Bible juive se succèdent. Une place est faite à Abraham, Noé, Moïse, Jésus et Marie. La géhenne est maintenant promise aux Mecquois. Le style des « sourates » en est changé. La diatribe a remplacé les effets poétiques.

La troisième période est celle où la malveillance et l’hostilité ont fait place à l’indifférence et au dédain ironique. Les textes de ce temps se présentent sous forme d’homélie qui s’adressent à d’autres que les Mecquois. Le public s’est diversifié. L’importance d’Abraham s’agrandit. Les « sourates » commencent fréquemment par la formule : « Ô Gens » ou « Ô Hommes ».

 On sent bien que Mahomet n’a plus d’espoir de convertir par la parole les gens de sa tribu.

La prédication à Médine

À Médine, pendant ses dix années d’apostolat, Mahomet développe certes les thèmes déjà exposés à La Mecque, que ce soient la réaffirmation de l’unicité et de la toute puissance d’Allah, le rappel du jugement dernier, la rétribution selon les œuvres, la condamnation des polythéistes, l’amertume du prophète prêchant dans le désert,….

Mais, chef théocratique, il est amené à s’occuper de tout ce qui touche à la vie publique, aux conflits armés,…

La révélation doit lui apporter le soutien nécessaire pour régler avec pragmatisme des questions telles que celles relevant de la hiérarchie sociale, des devoirs personnels et collectifs, de la position relative des sexes, des interdits sexuels et alimentaires. Il y a passage d’un ordre à un autre ordre.

Le texte des sourates devient plus clair, plus développé. La prédication est inséparable de la réalité. Elle s’occupera d’apporter l’appui d’Allah pour la résolution de problèmes personnels tel que le sauvetage de son épouse préférée de rumeurs d’adultère ; elle soutiendra le Prophète dans la délicate question de son remariage avec Zaynab, l’épouse de son fils adoptif. Les imprécations s’attaquent aussi au parti des « hypocrites », ces nouveaux convertis trop mous à son estime et prompts à trahir.

Unicité de dieu, création et déluge

L’idée maîtresse de la religion islamique est l’unicité absolue de Dieu : l’Éternel, le Maître de tous et de toutes choses, le Tout-Puissant, Celui qui sait tout, la Sagesse Suprême, le Juste, la Lumière et la Vie, la Vérité,…

Allah a brisé le chaos en créant la terre, les sept cieux et a insufflé son esprit dans l’homme, Adam, fabriqué avec de l’argile comme la terre à potier. Après la chute et l’expulsion du paradis terrestre, Allah pardonne aux premiers humains, car la faute était prédestinée.

Allah choisit même Adam comme ancêtre de l’humanité et lui fera la grâce de lui envoyer la direction par l’entremise des prophètes. Allah a envoyé sa loi à Adam, mais ses descendants n’y ont pas obéi. Noé conjura sans succès son peuple d’abandonner son incrédulité. Courroucé, Allah fit jaillir l’eau de la terre et noya l’humanité insoumise : ce fut le « déluge ».

Les prophètes

Abraham a une importance capitale dans le Coran. C’est le grand ancêtre de l’islam, le fondateur de la vraie foi. Il est le fondateur de la ka’ba à La Mecque. C’est l’ami d’Allah, Moïse, le guide des tribus d’Israël, qui a été le grand modèle pour Mahomet.

Ce fut comme lui un « avertisseur », un législateur et un conducteur de peuple. David et Salomon tiennent aussi une place considérable dans le Coran : ils ont tous deux reçu la sagesse.

Mais personne n’a dans le Coran l’importance donnée à Jésus entouré de sa mère Marie, de ses oncle et tante Zacharie et Élisabeth ainsi que de Jean, fils de ces derniers. Le Coran n’a cependant pas admis la crucifixion de Jésus, supplice tenu pour infamant.

Il y a eu substitution pour la mise à mort. Dans la chaîne des prophètes, Jésus, s’il a confirmé les révélations anciennes, n’était qu’un envoyé d’Allah venu annoncer la venue de son successeur, du dernier des prophètes, de Mahomet.

Et c’est à celui-ci, qu’Allah, par l’entremise de l’archange Gabriel, a demandé de proclamer aux hommes qu’ils devaient faire l’abandon de leur personne à la volonté de Dieu. Car « islam » signifie étymologiquement « soumission ».

Mahomet : l’avertisseur

Mahomet a été l’avertisseur du châtiment qui menaçait. Le Jugement dernier était proche, qui déciderait du sort des humains dans l’après la vie. Ce jour-là, tous les morts, qui menaient dans la tombe une vie crépusculaire, seront réhabités par leur âme à la troisième sonnerie de la trompette céleste. Ce sera la résurrection.

Le ressuscité portant le fardeau de ses fautes, comparaîtra devant Allah qui, en équité, jugera. Une fois son sort fixé, il sera conduit à la demeure éternelle, soit le jardin du bonheur pour les justes, jardin où il n’y a ni soleil brûlant ni froidure, avec des ruisseaux de vin, de lait et de miel, soit la géhenne, la fournaise pour les méchants, avec des jets de feu et de cuivre, où la seule boisson est l’eau bouillante.

Les obligations du croyant

Pour éviter le châtiment éternel, l’homme doit avant tout croire à la révélation transmise par la prédication de Mahomet. Comme le dit un hadith, un dire du prophète :

« Le croyant est celui qui reconnaît Allah pour maître, l’islam pour religion et Mahomet pour prophète ».

Pour obtenir le bonheur dans la vie éternelle, le croyant doit remplir cinq obligations principales : la profession de foi, la prière, le pèlerinage, le jeûne et l’aumône légale. La guerre sainte vient en surplus. Et celui qui y meurt en martyr accède directement au paradis, au suprême bonheur qu’est la contemplation d’Allah.

Le péché par excellence, qui n’est pas pardonnable, est l’apostasie. Un croyant qui adhère à l’islam le fait pour la vie, et s’il le renie, risque la mort. On trouve dans la sunna qui recueille des paroles du Prophète ceci :

« Il n’est pas licite de verser le sang d’un musulman attestant qu’il n’y a d’autre divinité que Dieu et que je suis son envoyé sauf dans trois cas : … notamment celui de l’apostat qui abandonne la communauté. »

La loi divine

En plus de ses prescriptions purement religieuses, la loi divine contenue dans le Coran traite des questions de la vie sociale : mariage, héritage, commerce, justice.

La polygamie est autorisée par le Coran qui restreint à quatre le nombre d’épouses sans limiter le nombre de concubines.

Pour ce qui est des droits, des devoirs et des récompenses dans leurs relations avec Dieu, les femmes sont les égales des hommes. La situation n’est pas la même en ce qui concerne le rôle des deux sexes sur terre. Le Coran dit ainsi :

« Les hommes ont autorité sur les femmes, en vertu de la préférence que Dieu a accordée aux hommes sur elles, et à cause des dépenses qu’ils font pour leur entretien ».

Bien plus que les hommes, les femmes doivent s’abstenir de provoquer le désir chez l’autre sexe. Ainsi est-il dit :

« Dis aux croyantes de baisser leurs regards, d’être chastes, de ne montrer que l’extérieur de leurs atours, de rabattre leurs voiles sur leurs poitrines, de ne montrer leurs atours qu’à leurs époux, ou à leurs serviteurs mâles incapables d’actes sexuels, ou aux garçons impubères. »

Dans de multiples domaines, la femme n’a qu’une valeur de la moitié moindre de celle de l’homme. Malgré cela, en replaçant le Coran dans son contexte historique, il faut reconnaître qu’il tend à faire évoluer la société dans un sens favorable à la condition féminine « pour l’époque », notamment la protection contre l’accusation d’adultère, l’interdiction de la mise à mort des filles nouveau-nées, la protection des esclaves et captives de guerre contre la prostitution.

Les successeurs de Mahomet

Les quatre élus

Mahomet est mort sans avoir désigné son successeur. Ce fut Abou Bakr, son beau-père et fidèle de longue date, qui lui succéda. Il décéda deux ans plus tard. Un autre proche du prophète fut désigné : Omar, également beau-père de Mahomet. Assassiné en 644, il est remplacé par Othman, gendre du prophète, qui fut également assassiné en 656.

Le quatrième, Calife Ali, cousin et gendre de Mahomet, le remplaça. Pour très peu de temps, car soupçonné d’avoir commandité la mort de son prédécesseur, il est déposé en 659 et assassiné en 661. De cette dernière période est née la cassure entre Kharijite, Chiite et Sunnite, les deux premiers étant des partisans d’Ali.

Sous ces quatre califes, « ceux qui guident dans la voie droite », l’islam connut une expansion triomphale et accomplirent des conquêtes dont Mahomet avait donné le signal. La propagation de la foi en était la motivation, mais il ne faut pas oublier la nécessité d’assurer leur sécurité ni l’exécution de profitables razzias. Ce fut en 636 la conquête de la Syrie, en 642 l’invasion de la Mésopotamie et de la Perse, la conquête de l’Égypte et de la Cyrénaïque, des razzias en Asie mineure, dans les îles de la mer Égée, en Afrique du Nord, en Arménie.

La dynastie omeyyade

Le calife Ali s’est laissé circonvenir par Mo’awija, un descendant d’Omayya, cousin du père de Mahomet, et renonça à ses prérogatives.

Prenait aussi naissance la dynastie des Omeyyades qui se maintint au califat jusqu’en 750. Dynastie est le terme exact, car le califat devint héréditaire, alors qu’auparavant il était électif.

L’empire musulman continua à s’agrandir. Ce fut la soumission de la Perse et l’occupation de l’Afghanistan en 661, l’expédition en Tripolitaine, la conquête du Maghreb en 670, l’occupation de la Transoxiane en 674, l’invasion du Turkestan et la pénétration dans le Sind, le Pendjab, et de l’Oued en 711, l’invasion et la conquête de l’Espagne en 712, l’invasion de la France jusqu’à Poitiers en 732. Ali avait transféré sa capitale de Médine à Al Koufa. Mo’awija la déplaça en Syrie à Damas. Sous la dynastie omeyyade, l’empire musulman fut doté d’une solide structure administrative, mais les milieux médinois reprochaient aux califes omeyyades l’abandon des traditions du prophète et un trop grand souci pour les affaires temporelles.

En 680, à Kerbela, fut écrasée dans le sang la rébellion d’un fils d’Ali, Al-Hosain. Après 715, les troubles empirèrent du fait de l’agitation chiite. Un descendant d’Al-Abbas, oncle de Mahomet, se mit à l’avant et se fit proclamer calife dans la grande mosquée d’Al-Koufa. En 750, il vainquit le dernier calife omeyyade dont tous les membres de la famille, à l’exception d’un seul qui réussit à s’enfuir, furent massacrés. La dynastie omeyyade est ainsi remplacée par la dynastie abbasside.

La dynastie abbasside

Le premier soin du nouveau calife fut de transférer sa capitale de Damas à une nouvelle ville créée tout exprès, Bagdad.

L’implantation du califat en Irak marque une inflexion essentielle dans l’histoire de l’islam. Dans les constructions, quoique contraires aux prescriptions du Coran, le luxe et les matériaux les plus précieux y sont déployés sans compter.

Sous Harun El Rachid, autrement dit le « Bien guidé », à la fin du huitième siècle, l’élite au pouvoir oublie l’austérité des ancêtres d’Arabie. Le palais du calife passe pour compter vingt-deux mille tapis sur le sol et trente-huit mille tapisseries sur les murs. La vaisselle est d’or et d’argent. Rien n’est jugé trop coûteux.

Le développement des lettres, des arts et des sciences

Il y eut aussi un développement sans précédent des lettres, des arts et des sciences. Ces disciplines profitèrent d’une rencontre exceptionnelle, celle des civilisations anciennes d’Iran et de Grèce. Une part non négligeable de la pensée antique a pu être préservée alors que notre Occident était à l’époque plongé dans les ténèbres intellectuelles.

Le phénomène est d’apparence paradoxale, car à la naissance de l’islam, les Arabes ne possédaient aucune des traditions qui sont nécessaires à l’essor de la science et étaient trop peu nombreux que pour influer sur les communautés conquises.

Mais une fois que l’expansion de l’islam se ralentit, l’optique des conquérants change. De l’aventure militaire, on passe à la consolidation du pouvoir. La vie change d’orientation : de rude, elle passe à la jouissance.

Les peuples conquis, malgré que la conversion à l’islam ne soit pas imposée par la force, commencèrent au début, à adhérer à la nouvelle foi en petit nombre puis, les avantages acquis aux convertis aidant, en plus grande masse. Le phénomène semble être exponentiel. Mais lorsque le peuple est largement intégré religieusement dans l’islam, il y a ralentissement. La loi des conversions est en fait une loi logistique semblable à celle qui régit bon nombre de phénomènes.

Deux conséquences s’ensuivent : la première est la généralisation d’une langue de culture commune à tout l’empire, la langue arabe ; l’autre est l’intégration de mentalités nouvelles dans les sphères du pouvoir où l’influence des conquérants arabes fait place à celle des nouveaux convertis. Le langage de la science qui était, dans les pays conquis, le grec, le syriaque ou le pehlvi, subit un changement. Les oeuvres du passé, de l’Antiquité grecque, du Moyen-Orient et de la Perse, sont traduites en arabe et constituent les traditions qui permettront aux philosophes théologiens et scientifiques musulmans, d’origine arabe ou autochtones, de développer une pensée audacieuse.

La perversion du Coran

Sous la paix islamique, les villes prospèrent. La circulation des biens et des personnes entraîne le développement des échanges de la Chine à l’Égypte, de l’Espagne à l’Inde Occidentale. Ce fut une époque d’une intense floraison intellectuelle. De Samarkand à l’Espagne, les centres d’études religieuses se multiplient, et la soif de connaissances s’étendit à l’histoire, la littérature, la médecine et aux mathématiques grecques auxquelles il faut ajouter l’algèbre et la trigonométrie.

C’est ce que j’appelle la perversion du Coran, expression qui pourrait sembler péjorative, mais qu’il faut interpréter comme l’intrusion d’un courant rationaliste qui a voulu aller plus loin que suivre aveuglément, à la lettre, la « révélation » du prophète. Et la justification n’est pas trop difficile, car on peut trouver dans le Coran des expressions telles que :

 »Va chercher la connaissance, fût-ce jusqu’en Chine »

ou encore :

« L’âme des savants est plus précieuse que le sang des martyrs ».

Mais il faut douter que Mahomet ait eu en tête la signification que les savants musulmans leur donnèrent ultérieurement.

Grandeurs et déclin

Pour que l’essor de la connaissance ait pu se faire, il a fallu richesse et stabilité du pouvoir. Une langue unique, un empire unique, la libre circulation dans cet empire furent les bases d’un essor économique, d’une progression des échanges commerciaux, d’un accroissement des richesses pour l’élite au moins.

Mais rien n’est stable dans le monde. La puissance politique arabe se mit ensuite à décliner au fur et à mesure que des peuples de l’Empire s’affirmaient, notamment les Perses. Des émirats indépendants s’établissent au VIIIe et IXe siècles en Espagne, au Maghreb et en Égypte, quoiqu’ils reconnaissent encore l’autorité du calife à la tête de l’islam.

Au Xe siècle, cette autorité est contestée et aboutit à la création d’un califat fatimide en Égypte. Un califat sassanide affirme une identité perse.

À la fin du Xe siècle, le monde islamique qui se distinguait toujours par sa prospérité commerciale, par l’originalité de sa démarche intellectuelle et par la diversité de ses réalisations artistiques, avait perdu l’unité politique et la puissance militaire.

Pendant les cinq siècles suivants, des invasions de nomades s’avancèrent jusqu’au cœur de l’islam. Les Turcs affluèrent au milieu du XIe siècle. Deux cents ans plus tard, ce fut l’invasion mongole.

Au cours du XVIe, le monde islamique re-stabilisé était arrivé au faîte de sa puissance, mais il n’était pas conscient de la grave menace que représentaient les activités croissantes des pays européens, des Russes en Asie et des Portugais dans les mers du Sud.

La lente érosion du pouvoir aux frontières de leur monde durant le XVIIIe siècle se changea en déclin accéléré au cours du XIXe siècle et de la première partie du XXe siècle.

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Informations complémentaires

Année

2012

Auteurs / Invités

Pierre J. Mainil

Thématiques

Coran, Islam, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions