La médecine et les responsabilités de l’homme

Pierre-Olivier HUBINONT

 

UGS : 2009015 Catégorie : Étiquette :

Description

Si nous examinons l’homme en naturaliste, nous nous rendons compte qu’il est apparu à la suite d’une longue évolution de la matière vivante, commencée il y a quelque deux milliards sept cent cinquante millions d’années dans les océans ; et si l’on regarde cette évolution, on se rend compte qu’elle a connu trois stades successifs : l’inorganique, l’organique et le psychosocial. Au cours d’une première étape, on note l’apparition des substances protéiques, constituants essentiels de la matière vivante : c’est le passage de l’inorganique à l’organique. Vient ensuite le passage de l’organique au psychosocial, l’éclosion donc de la pensée – qui, jusqu’à plus ample informé, semble bien la caractéristique de l’homme.

Il résulte de ceci que, alors que les autres espèces, animales et végétales, ont continué à évoluer suivant les lois de l’évolution biologique, l’homme, lui, a remplacé l’évolution biologique par un autre type d’évolution qui lui est propre. Certes, comme tout être vivant, il naît, il vit et il meurt, mais de génération en génération, il incorpore à son expérience l’expérience de ses ancêtres ; c’est ainsi que, en fait, il a progressivement maîtrisé les phénomènes biologiques se libérant des lois de la biologie en allant par exemple à l’encontre de la sélection naturelle. Son type de sélection est devenu différent. De plus il influe maintenant sur la sélection naturelle, et c’est pourquoi ayant pris la maîtrise de ce monde dans lequel il vit, l’homme en est par cela même devenu responsable. Responsable devant qui ? Devant l’humanité tout entière, et celle de demain non moins que celle d’aujourd’hui. Responsable de quoi ? De la planète tout entière, des terres, des océans, de l’air ; des animaux et des plantes qui la peuplent ; des richesses naturelles, entendant par là non seulement ce qui s’exploite, mais encore ce qui constitue le décor naturel de la vie humaine.

S’il est vrai que l’homme s’est approprié la planète, et si l’on ne savait contester la légitimité de cette appropriation, il faut néanmoins comprendre qu’elle ne lui donne pas tous les droits, qu’elle comporte des limitations et impose des devoirs.

Ces devoirs apparaissent notamment sur le plan écologique. En d’autres termes, l’homme est responsable de son habitat ; il lui appartient de sauvegarder son habitat planétaire – comme d’ailleurs son habitat social et même, si l’on veut, mental et spirituel. L’homme ne vit qu’en relation avec son milieu terrestre, son milieu social, son milieu spirituel. Une stricte obligation de sauvegarde s’impose à lui.

Or, il serait fort téméraire d’affirmer qu’il la respecte, quand on considère par exemple le pillage auquel l’homme se livre aux dépens de son environnement terrestre, le gaspillage insensé des richesses naturelles, les déprédations sans nombre qu’il ne cesse d’accomplir.

Une des causes de cette destruction est à chercher dans la prolifération immodérée de l’espèce humaine. On conçoit bien sûr que l’homme puisse avoir le droit de peupler la planète et même les autres. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute, mais ce droit d’occupation a nécessairement des limites. Le calcul montre qu’aux taux actuel de la croissance démographique – c’est un problème d’intérêt compose –, dans un certain nombre de siècles la population du globe serait telle que nous nous trouverions empilés les uns sur les autres à raison de quatre ou cinq individus par mètre carré. Une pareille absurdité montre bien qu’il doit y avoir une limite, incontestablement, à cette montée de la population. La prolifération des autres espèces est réglée par des phénomènes naturels ; mais nous avons supprimé ces phénomènes naturels pour ce qui concerne notre espèce bien plus, nous avons été à leur encontre.

Dans la nature, l’équilibre s’établit par des mécanismes dont l’exemple cité par A. Sauvy dans Malthus et les deux Marx est particulièrement clair : soit une île couverte d’herbe et peuplée par des chèvres. Si les chèvres se multiplient avec excès, il n’y aura bientôt plus d’herbe ; et s’il n’y a plus d’herbe, les chèvres meurent de faim ; et si les chèvres meurent, l’herbe repousse, etc. Les choses se sont d’ailleurs passées ainsi pendant longtemps pour le genre humain. Cependant il est évident que l’application de la science aux problèmes de santé est venue bouleverser cet équilibre naturel : c’est ainsi que la lutte contre la maladie et la mort a considérablement accru la longévité et a ainsi contribué à créer un des problèmes les plus angoissants de notre siècle, puisqu’en réalité l’explosion démographique y trouve son origine.

Il est évident que si l’homme est bien devenu le maître de la terre, il serait absurde qu’il ne le fût pas de lui-même et qu’il se montrât incapable de régler sa propre natalité, autrement dit que son propre destin lui échappât. Il y a là quelque chose de proprement aberrant.

Il est indéniable que la science est en mesure de fournir à l’homme la possibilité technique de résoudre un tel problème.

Encore faut-il voir si l’homme, à l’heure actuelle, a compris la situation, s’il est mûr intellectuellement pour comprendre comment ces techniques doivent être utilisées.

Prenant l’exemple des pays en voie de développement, tenaillés comme chacun sait par la faim, nous constatons qu’il n’y existe pas de régulation de population, si ce n’est la régulation par la famine, la maladie, la mort.

Il est certain que les progrès réalisés en médecine ont considérablement augmenté les chances de survie ; mais la question n’est pas seulement de survivre, elle est aussi de mener une vie décente, à tous points de vue : ce qui signifie d’abord que tout être sauvé d’une mort précoce par la médecine, doit pouvoir manger à sa faim. Or ce qu’il nous est donné d’observer, c’est l’accroissement du nombre d’hommes qui ne disposent même pas de la ration calorique nécessaire quotidiennement.

Le cas du Sri Lanka est des plus significatifs : immédiatement après la dernière guerre, des mesures ont été prises en vue de développer ce pays ; on avait pu calculer que le revenu moyen pourrait passer un certain nombre d’années d’une valeur X à une valeur Y, suivant une progression satisfaisante. Parallèlement, à cette initiative d’économistes, les médecins avaient entrepris une lutte sévère contre la malaria qui, endémique au Sri Lanka, y provoque des ravages considérables. En réalité, on a dû constater, au bout de quinze ans que l’accroissement de revenu national du Sri Lanka était inférieur à ce qu’il aurait été si on n’avait pas lutté contre la malaria. Pourquoi ? Tout simplement parce que la malaria, qui tue un certain nombre de gens, a pour effet de freiner la croissance de la population. En luttant efficacement contre la malaria, on avait si bien supprimé ce frein que l’accroissement démographique avait dépassé tous les pronostics. Cet exemple montre clairement que rien ne sera résolu si on ne prend pas des mesures sérieuses pour lutter contre l’explosion démographique. Il ne s’agit pas là d’un problème d’ingénieur ou d’éleveur de bétail, mais d’un problème humain.

Parmi les obstacles à la solution de ce très grave problème, figure évidemment l’attitude de l’Église catholique qui n’a que trop longtemps proclamé « croissez et multipliez-vous ». Certes, les esprits ont évolué de ce côté et nous voyons aujourd’hui de nombreux catholiques clairvoyants estimer que le devoir de l’homme chrétien est aussi d’assurer le bonheur de l’humanité plutôt que sa prolifération. Avec un certain retard, beaucoup de catholiques en viennent donc aux vues que nous avons défendues de longue date.

Mais les obstacles proviennent parfois des pays pourtant intéressés au premier chef par la limitation des naissances. Une réaction passionnelle de méfiance s’y fait jour. Tout le monde sait qu’il a été entrepris de vastes programmes internationaux dans divers pays en voie de développement. Il va de soi que ces programmes ne peuvent être financés que par des pays à haut potentiel économique. Or, dès qu’il est question de plan visant à restreindre l’explosion démographique, les intéressés réagissent comme si on se proposait d’affaiblir leur pays. C’est tout juste s’ils n’accusent pas les nations industrialisées de vouloir leur perte en les empêchant de se reproduire. Il y a là une attitude passionnelle. Il faudrait donc montrer aux gens, non pas au moyen de statistiques ou en termes d’accroissement de revenu national, mais pour ainsi dire en termes de bonheur –, le leur, celui de leur famille, et leurs enfants –, que la restriction de l’explosion démographique est d’une extrême importance.

Il faut cependant souligner que le problème est loin d’être résolu dans nos propres pays ; il s’en faut de loin que les autorités politiques, morales et religieuses aient, semble-t-il, compris sa gravité et son caractère d’urgence. S’il est vrai qu’une évolution s’est dessinée ces dernières années, chez certains catholiques. Il est non moins vrai que l’encyclique Humanae Vitae continue imperturbablement à s’opposer aux méthodes efficaces de contrôles des naissances et condamne de ce fait des populations entières à la surpopulation, à la misère, et au recours à l’avortement.

On sait que l’Organisation mondiale de la Santé a défini la santé comme un état de bien-être physique, psychologique et social. Quand on voit le nombre d’hommes et de femmes qui, dans un pays comme le nôtre, sont victimes de sentiments d’angoisse et de frustration, déterminés notamment par la persistance d’idées et de frustration, déterminés notamment par la persistance d’idées et d’une législation périmées, on est assez loin du compte. Nous voyons bien ce qu’il faudrait instaurer pour le salut de l’humanité ; mais dès qu’il est question de modifier quoi que ce soit dans ce sens chez nous, certains crient encore à l’immortalité et poussent des hurlements !

Bien entendu, pour assurer l’avenir de l’humanité, il faudra l’effort conjugué d’économistes, de sociologues, d’ingénieurs, d’écologistes, de techniciens de toutes sortes. Néanmoins, pour le problème que nous envisageons tout spécialement, le rôle du médecin paraît primordial. Pour éclairer les couples, c’est lui qui, en principe tout au moins, est le mieux équipé.

Si la question de la quantité d’hommes peuplant la terre se pose avec une acuité qui ne cesse de s’accentuer, il en est une autre que la médecine ne saurait négliger : celle relative à la qualité biologique des êtres humains. L’eugénique tente, comme chacun sait, de veiller sur celle-ci. Mais chacun sait aussi que son application peut susciter la plus vive inquiétude : il suffit de songer à la manière dont le nazisme concevait l’eugénique, exactement comme de la zootechnie ! L’homme traité comme du bétail : voilà qui est évidemment inacceptable et il va de soi qu’on ne peut que repousser l’eugénique à la mode hitlérienne. Cela étant entendu, il n’empêche que nous savons très bien que si l’humanité est menacée par la destruction et la pollution de son habitat, par l’explosion démographique dont elle est l’objet, elle l’est aussi par la détérioration de son patrimoine génétique.

Ce n’est pas pour rien qu’un esprit aussi éminent que Linus Pauling s’est mis à la tête d’une véritable croisade antiatomique.

Tout le monde sait quel danger font courir les retombées radioactives qui ont pour l’effet d’augmenter le taux des mutations. Des milliers et des milliers d’enfants ont déjà payé fort cher – et définitivement – la folie des explosions atomiques dites expérimentales !

Vis-à-vis des facteurs génétiques, nous sommes très mal armés et nous sommes réduits à la défensive, ne pouvant guère limiter les dégâts. Cependant, il ne faut pas oublier que depuis le moment de la conception jusqu’à celui de la naissance, l’environnement de l’embryon, puis du fœtus, c’est-à-dire l’organisme de la mère, est d’une extrême importance, pouvant exercer sur l’enfant en train de se former une influence décisive.

Il y a là toute une série d’investigations qui sont évidemment du ressort de la médecine. On sait fort bien à quel point le processus même de l’accouchement peut être crucial pour l’enfant : la paralysie cérébrale, dans un bon nombre de cas, peut être déterminée par un traumatisme ou par des incidents survenus au cours de l’accouchement.

Ces toutes premières phases de la vie méritent donc la plus vive attention du médecin : c’est la vie tout entière qui en dépend. C’est pourquoi on peut regretter que les investigations en ces matières soient trop peu poussées, que trop peu de crédits ne soient affectés à la recherche. Tout se passe, dirait-on, comme si les autorités qui décident de la distribution des crédits étaient beaucoup plus préoccupées par les maladies cardiaques, le cancer, ou l’artériosclérose, que par les maladies, les tares, les handicaps divers qui peuvent frapper les enfants avant ou au moment de leur naissance. Il est vrai que certains aspects de la recherche médicale, comme ceux qui ont trait aux greffes d’organes, sont bien respectés. On peut se demander ce qui est le plus moral : se consacrer à de la recherche de première main, à l’investigation et à la mise en œuvre de tout ce qui est nécessaire pour protéger les enfants pendant la période de la gestation et les premiers moments de la vie postnatale en sorte qu’ils viennent au monde avec le maximum de chances pour leur avenir, ou nous intéresser à des problèmes qui, en réalité, n’ont trait qu’à la survie de gens qui, bien que remarquables, ne sont quand même que sursitaires.

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Informations complémentaires

Année

2009

Auteurs / Invités

Pierre-Olivier Hubinont

Thématiques

Écologie, Évolutionnisme, Nazisme, Qualité de la vie / Bien-être, Santé