« La liberté : un concept entre gris clair et gris foncé »

Franz ANDRÉ

 

UGS : 2008027 Catégorie : Étiquette :

Description

1. Liberté et aliénations dans le monde quotidien

On ne sort pas indemne d’un travail sur la liberté, tant ce thème est riche de découvertes, de questionnements, de doutes, voire même de douleurs. La liberté, tout le monde en parle et tout le monde s’en réclame. La liberté a servi, et continue à servir, de prétexte à une foule d’actions, des plus nobles aux plus inacceptables.

Il est impossible de tirer un cliché définitif de la liberté, tant celle-ci est une notion insaisissable et qui varie dans le temps et l’espace. Demander à un Texan, à un Chinois ou à une Saoudienne une définition de la liberté, c’est certainement prendre le risque de se heurter à des approches totalement différentes du concept.

La liberté, c’est donc, avant tout, une idée. C’est un objet de conquête, mais aussi une réalité inaliénable. Mais si la réalité est une donnée réelle, pourquoi alors devoir la conquérir ? De même, définir, c’est tracer une limite qui circonscrit l’objet dont on parle, et donc : « le projet de faire passer la liberté dans le langage est contradictoire en soi, puisque le langage immobilise et généralise ce qui, précisément, échappe à toute fixité et généralité ».

Malgré cela, la liberté est définie, année après année, dans les dictionnaires ; comme si l’être humain aspirait peut-être à enfermer une insaisissable notion dans un livre pour se rassurer. La liberté fait peut-être peur parce que, quelque part, c’est l’inconnu.

Dans le dictionnaire, la liberté rencontre plusieurs définitions :

– L’état d’une personne physiquement libre, qui n’est pas sous la dépendance absolue de quelqu’un ni en captivité.

– L’état d’une personne moralement libre, qui peut agir sans contrainte, qui a le droit, la permission de faire quelque chose. Dans ce cadre, est libre celui ou celle qui est indépendant d’esprit, qui n’est pas dominé par la crainte, par des préoccupations obsédantes ou des préjugés.

– L’aspect politique et social de la liberté. Dans ce cadre, la liberté civile est le droit de faire tout ce qui n’est pas défendu par la loi, et la liberté politique est le droit pour le peuple de se donner des lois directement ou par le choix de représentants. C’est un pouvoir que la loi reconnaît aux individus dans un domaine précis.

– La liberté peut aussi être définie de manière philosophique comme étant un caractère indéterminé de la volonté humaine, un libre arbitre, l’état d’une personne qui agit avec pleine conscience et après réflexion ou conformément à la raison.

À l’opposé de la liberté, on rencontre donc la captivité, la dépendance, l’esclavage, la servitude, l’interdiction, l’obligation, la dépendance, l’oppression, le déterminisme, la fatalité, etc.

Quant à l’aliénation, elle est définie comme un trouble mental, passager ou permanent, qui rend l’individu comme étranger à lui-même et à la société où il est incapable de mener une vie sociale normale. Elle peut aussi être définie comme une aversion, une hostilité collective envers quelqu’un. C’est aussi le fait de céder ou de perdre un droit, un bien ou encore l’état d’un individu qui, par la suite de conditions sociales, économiques, politiques ou religieuses, est privé de son humanité et est asservi.

Il semble bien que ce soit au sein des cités grecques, en concurrence perpétuelle, mais prêtes à s’allier quand le besoin s’en faisait sentir pour défendre leur liberté, que la réflexion philosophique sur la liberté prend forme.

Les philosophes grecs vont poser les jalons d’une double définition de la liberté, à partir desquels la philosophie occidentale va travailler jusqu’aujourd’hui.

La réflexion philosophique autour de la liberté naît donc dans le monde grec antique. Entre le VIe et le IVe siècle avant J.-Chr., cette réflexion limite la liberté à la sphère du visible et du collectif. La liberté est ici pensée en opposition à l’esclavage et est une capacité, socialement fondée et reconnue, de pouvoir se livrer aux activités désintéressées : la philosophie et la politique (qui vise le bien commun). La pensée de la liberté semble donc étroitement liée à l’essor de la démocratie, au sein de laquelle les lois revêtent un caractère sacré. Chez les Grecs de cette époque, être libre c’est être, paradoxalement, esclave des lois… On se souviendra du sacrifice de Léonidas et de trois cents spartiates aux Thermopyles, mais on aura oublié l’épitaphe restée anonyme : « Étranger, va dire à Sparte que nous gisons ici par obéissance à ses lois. » La liberté du citoyen grec « est donc avant tout politique : elle n’est pas la puissance subjective d’autodétermination, elle n’est pas la puissance d’agir de l’individu. »

Cette approche sera aussi celle de Hobbes (1588-1679) pour qui « est libre ce qui ne rencontre pas d’obstacle » et aussi par des philosophes de l’époque des Lumières, pour qui la liberté conduit à poser les jalons de l’État tel que nous le connaissons actuellement : séparation des pouvoirs et garantie des libertés civiles et politiques. La liberté sera à la source de la pensée politique libérale. Pour Montesquieu (1689-1755), « le libéralisme pleinement constitué (…) est fondé sur deux idées : l’idée de représentation, et celle de séparation des pouvoirs. L’idée de représentation postule qu’il n’y a de pouvoir légitime que représentatif, c’est-à-dire fondé sur le consentement de celui qui est soumis au pouvoir. (…). L’idée moderne de la représentation conduit naturellement à un accroissement continu du pouvoir de l’État sur la société, parce qu’elle érode continuellement les pouvoirs intrasociaux qui assurent l’indépendance et la consistance de cette société. Tel est le paradoxe de la représentation : le pouvoir représentatif tend nécessairement à dominer, seul et sans rival, la société civile qu’il prétend seulement « représenter ». (…). Mais simultanément, parce que cet État représentatif est divisé entre majorité et opposition, division qui prend la suite de la séparation entre exécutif et législatif, ses actes, c’est-à-dire d’abord ses lois, tendent non moins nécessairement à être généralement favorables à la liberté des individus. (…). Ce qu’il faut dire sans doute (…) c’est que nous sommes gouvernés de plus en plus exclusivement par un État qui nous gouverne de moins en moins. »

Arrêtons-nous ici, tant le chemin déjà parcouru est riche de questions et de débats. Si l’on doit résumer ce que nous avons passé en revue jusqu’à présent, que peut-on dire à propos de la liberté ?

  • Liberté et démocratie sont intimement liées ;
  1. Le texte légal limite la liberté ;
  • Pas de liberté quand tous les pouvoirs sont entre les mains d’une seule personne ;
  1. La liberté est garantie notamment par la liberté de choisir des représentants dans des assemblées.

Si l’on considère que la démocratie est sanctionnée par une constitution et des lois qui mènent à un État de droit, c’est-à-dire un État dans lequel les gouvernants et les gouvernés sont soumis aux mêmes règles du droit, il faut toutefois être prudent quant à la valeur de vérité qu’un texte écrit peut prendre. Ainsi, à la lecture des passages suivants on est séduit par la démocratie qui s’étale devant nous :

« Les droits et les devoirs fondamentaux des citoyens » :

– Art. 64 : L’État garantit effectivement à tous les citoyens des droits et des libertés authentiquement démocratiques ainsi qu’une vie heureuse tant sur le plan matériel que culturel.

– Art. 67 : Le citoyen jouit des libertés d’expression, de la presse, de réunion, de manifestation et d’association. L’État assure aux partis politiques et aux organisations sociales démocratiques les conditions du libre exercice de leurs activités.

– Art. 75 : Le citoyen jouit de la liberté de se domicilier et de se déplacer.

La liberté et la démocratie peuvent faire l’objet de nombreuses manipulations, et la liberté elle-même peut mener à la mort de la démocratie. Platon (-428 à -346) nous met en garde contre l’excès de liberté : si le respect pour la loi disparaît, « l’unité de la Cité se perd dans l’anarchie ; pour échapper à cette déliquescence, le peuple fait appel à un « protecteur » qui ne tarde pas à se révéler être un tyran. » Cette prémonition s’avérera juste lorsqu’au XXe siècle la décolonisation mènera à des situations qui s’avéreront dramatiques pour les populations concernées. Au bout du chemin qui mène à la liberté on peut, malheureusement, trouver un leader charismatique autoritaire, voire totalitaire. Citons cet extrait d’un remarquable ouvrage sur le culte des grands hommes : « Dans plusieurs mouvements de décolonisation notamment (…) des leaders « charismatiques », après avoir dirigé les luttes de libération et obtenu l’indépendance, utilisent le prestige qu’ils ont ainsi acquis pour instaurer leur pouvoir personnel à vie et opprimer des peuples encadrés par la propagande et le culte de la personnalité. L’Afrique a été fertile en processus de ce genre, avec ses Bokassa, Mobutu, Kabila, Bourguiba, Kadhafi, Nasser, (…), Mugabe et tant d’autres. (…) Lorsque le personnage incarne une idée qui dépasse le cadre local, il peut devenir un mythe. Le cas de Che Guevara est à cet égard une grande réussite. (…). Un béret, une barbe, un cigare, un slogan bien frappé du genre « La victoire est au bout du fusil », une photo avantageuse, et voilà le mythe lancé. »

En tant que laïque, je ne vous cacherais mon agacement lorsque, dans le cadre de manifestations altermondialistes, je vois défiler une panoplie de t-shirts, sacs, drapeaux, slogans, etc. frappés de l’écusson de l’ex-Urss, de l’ex-Rda, ou du sourire de dictateurs ou d’apprentis dictateurs. J’y vois un manque inquiétant de conscience et de culture historiques.

Notre vie politique démocratique occidentale connaît le multipartisme. Sans entrer dans les détails ici, on peut dire de chaque parti politique qu’il exprime des clivages sociaux, possède une stratégie propre de conquête (ou non) du pouvoir, a son mode de fonctionnement interne et une propension ou non à assurer sa propre démocratisation.

Le parti est incontournable pour l’homme ou la femme qui possède un tant soit peu d’ambition politique. Ainsi, dans la course à la présidentielle, « le candidat idéal doit pouvoir compter sur une organisation, un parti, un mouvement qui le soutienne, l’entoure, le porte sur les pavois, l’encourage dans les moments difficiles. De Gaulle, fort de sa légende et de sa gloire, avait beau s’élever contre le système des partis, qu’eut-il fait sans l’UNR ? (…). Le parti, c’est d’abord le nerf de la guerre. Il faut de l’argent pour faire campagne. (…). Outre l’argent, le parti fournit la main-d’œuvre militante. Il en faut, pour organiser les réunions politiques, coller les affiches, garantir un service d’ordre, faire du porte-à-porte, vendre les journaux (…) répandre la bonne parole sur internet. »

Face à une telle organisation, que pèse celui ou celle qui n’a plus les faveurs du Président ou des « barons » ? La dépendance au parti, et donc à un discours dominant, ne constitue-t-elle pas un frein à la liberté de parole, voire à la liberté de pensée ? Particratie et « idéocratie » vont-elles de pair ? Quelle place pour les militants, « condamnés à signer des chèques en blanc, les congrès servant à occulter cette évidence en recréant l’illusion d’une volonté populaire à laquelle les mandataires seraient soumis et dont ils tiendraient les pouvoirs » ? Un parti est-il un « système de clans rassemblés autour d’un discours légitime avant d’être une communauté de valeurs et d’idéaux » ? Quel rôle un laïque doit-il jouer dans un parti politique, notamment quand, pour citer Shakespeare, il y a « quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark » ? Et que dire des stratégies de marketing politique mises en place pour gagner les élections ? Doit-on accepter les dérives récentes du marketing politique ethnique qui risque à terme d’enfermer, d’aliéner, des individus à des communautés d’origine ? La particratie est-elle un danger pour la démocratie ? Et que dire de la « sondocratie » qui façonne « l’opinion publique » et, de cette manière, cadenasse les décideurs politiques et prive l’individu d’une partie de sa liberté, puisqu’il a été prouvé que l’indécis sera vraisemblablement influencé par les résultats des sondages ?

La démocratie est fondée sur une constitution et des lois, qui garantissent les libertés en en fixant les limites. Il arrive que des individus franchissent ces limites. Ce franchissement entraîne une réaction du système. La société, pour se protéger, condamne à une amende, enferme, exile et va parfois jusqu’à tuer légalement.

On s’imagine la vie en prison dans les dictatures. On s’imagine peut-être moins bien ce que doit être la vie en prison dans nos démocraties. Dans American Vertigo, Bernard-Henry Lévy aborde largement la situation dans les prisons américaines, fait une description hallucinante d’Alcatraz, cette « prison absolue » située dans la baie de San Francisco, et résume l’enjeu qu’il y a derrière la prison : « En Europe et, en tout cas en France, on débat de la question de savoir si (les prisons) servent à surveiller ou punir, réhabiliter ou réparer. On s’interroge sur la mesure, ou non, du crime et du châtiment, puis du châtiment et de l’espérance. Une fois que l’on a répondu à cette première question, une fois que l’on a décidé qui, de la personne lésée ou, au-delà d’elle, du souverain, réclame et obtient justice, il reste à réfléchir à la place de la prison dans la société et aux chances qu’ont les détenus, lorsqu’ils quitteront la première, de se réinsérer dans la seconde. (À Alcatraz), le principal souci paraît être celui de l’étanchéité des deux mondes et de la radicalité de l’exclusion. (À Alcatraz), le souci, l’obsession et donc, probablement, l’enjeu, furent et, dans l’imaginaire, demeurent, de s’assurer, à tout instant, que la séparation s’est bien opérée et qu’ont (…) a bien isolé (les prisonniers). L’océan glacial. Le vent. La violence des courants et le remue-ménage des eaux contre la grève indentée. (…). La baie elle-même, si rieuse, si belle, qui, lorsqu’on la considère depuis Alcatraz, semble une sorte de Styx séparant le monde des vivants de cette maison des morts qu’était le pénitencier. (…). Enfermer comme on trace un cercle sacré. Non les évadés, mais les damnés, d’Alcatraz et, au-delà d’Alcatraz, du système américain tout entier. »

Comment ne pas frémir devant les conditions de détention, en isolement total, de l’innocent Edmond Dantès, qui, avant de devenir le comte de Monte Cristo, ne sera plus un homme, mais juste un numéro, le numéro 34 :

« Souvent, du temps qu’il était en liberté, Dantès s’était fait un épouvantail de ces chambrées de prisonniers, composées de vagabonds, de bandits et d’assassins, dont la joie ignoble met en commun des orgies inintelligibles et des amitiés effrayantes. Il en vint à souhaiter d’être jeté dans quelqu’un de ces bouges, afin de voir d’autres visages que celui de ce geôlier impassible qui ne voulait point parler ; il regrettait le bagne avec son costume infamant, sa chaîne au pied, sa flétrissure sur l’épaule. Au moins, les galériens étaient dans la société de leurs semblables, ils respiraient l’air, ils voyaient le ciel ; les galériens étaient bienheureux. »

Après quelque temps : « La rage succéda à l’ascétisme. Edmond lançait des blasphèmes qui faisaient reculer d’horreur le geôlier ; il brisait son corps contre les murs de sa prison ; il s’en prenait avec fureur à tout ce qui l’entourait, et surtout à lui-même, de la moindre contrariété que lui faisait éprouver un grain de sable, un fétu de paille, un souffle d’air. »

Que dire à propos de l’institution pénitentiaire ? Que dire de ce qui me semble être un univers sale, sans hygiène parfois, clos et en surpopulation, dur et violent jusqu’à en être terrifiant, où se croisent l’innocent, le petit délinquant et le criminel endurci… Que dire à celui qui sort de prison brisé physiquement et moralement par l’épreuve, aliéné par la drogue qui circule, elle, librement dans la prison, sans espoir, dégoûté par la société, fou parfois.

Et pourtant, comme l’a écrit André Malraux : « La liberté doit être cherchée entre les murs des prisons. »

C’est cette phrase, particulièrement importante pour la suite de cet exposé, qui m’amène à introduire la seconde approche de la liberté, axée sur l’intériorité du sujet. Dans cette seconde approche, « le sujet se détermine, il se représente un but, des moyens. Les raisons de sa détermination peuvent être complexes, lui appartenir pleinement ou lui échapper en partie. Dans tous les cas, c’est au sein du for interne que se joue la délibération. Pour la comprendre, il faut donc prendre en compte la sphère de l’intériorité. Sous ce rapport, la liberté apparaît non plus comme indépendance, mais comme autonomie, capacité d’autodétermination. »

Cette forme de réflexion sur la liberté, prend, elle aussi, naissance chez les Grecs anciens, et va notamment se développer dans un contexte politique bien particulier : l’irrésistible montée en puissance de la Macédoine, qui parvient à faire signer aux cités grecques un traité par lequel celles-ci renoncent à leur indépendance. Ce contexte, en tant que tel, n’est pas sans rappeler les enjeux internationaux de notre époque : « L’affrontement entre Philippe (de Macédoine) et Athènes est effet resté comme un archétype du combat entre le despotisme et la démocratie, si lucidement analysé et en des termes si frappants par Démosthène (…) qui exhorte ses compatriotes, selon lui assoupis par la politique alors en vigueur, à soutenir la cause des démocrates rhodiens (et qui écrira) : « Mettre en avant des raisons de droit pour ne rien entreprendre, ce n’est plus de l’honnêteté, c’est de la lâcheté. » Et si le néoconservatisme trouvait une partie de ses sources dans la Grèce antique ?

Conséquence : les philosophes se replient sur la sphère privée. La philosophie va s’orienter vers la sagesse et le sage « doit se rendre libre à l’égard des représentations perverses et des désirs inutiles. »  Quand André Malraux nous invitait à chercher la liberté entre les murs des prisons, peut-être nous invitait-il aussi à nous échapper de ces représentations perverses et de ces désirs inutiles, c’est-à-dire de nos prisons intérieures.

Le stoïcisme va s’inscrire dans cette perspective de sagesse, étonnement actuelle. Ainsi, Épitectète dans son Manuel, distingue ce qui dépend de nous (nos jugements, nos tendances, nos désirs, nos aversions, bref, toutes les œuvres qui nous appartiennent) et ce qui ne dépend pas de nous (notre corps, la richesse, la célébrité, le pouvoir, bref, toutes les œuvres qui ne nous appartiennent pas). Pour Épitectète, ce qui dépend de nous sont les choses libres, sans empêchement, sans entraves ; celles qui n’en dépendent pas sont inconsistantes, serviles, capables d’être empêchées, étrangères. Épitectète et les stoïciens nous conseillent de nous affranchir des faits, mais surtout de la représentation fausse que l’on se fait de ceux-ci.

Il arrive cependant, dans une société qui tend à faire vouloir toujours plus et pas toujours mieux, que nos jugements et nos désirs, censés dépendre de nous, soient orientés, notamment dans nos choix de consommation. À l’époque des Lumières, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) « ne cesse de nous mettre en garde contre une aliénation de soi sous la pression de la mode, de l’opinion commune, du qu’en dira-t-on. Ne vivant que sous le regard d’autrui, les hommes, en délaissant l’être, se soucient du seul paraître, ils font de l’exposition au public leur unique objectif. Le « désir de réputation », l’« ardeur de faire parler de soi », la « fureur de se distinguer » sont devenus les principaux mobiles de leurs actes, qui ont gagné en conformité et perdu en sens. » Tout l’art du publicitaire n’est-il pas de nous faire croire que nous sommes libres, tandis que son métier consiste à orienter nos choix en agissant sur l’émotion, provoquée par un stimulus, plutôt que sur la raison ? Les spécialistes du marketing commercial et politique l’ont bien compris et de nombreuses expériences scientifiques ont été menées à ce sujet. On a, par exemple, beaucoup travaillé sur « l’effet de simple exposition » que l’on peut résumer de la manière suivante : « des expositions répétées à un stimulus suffisent à susciter des attitudes plus favorables par rapport à ce stimulus. » Des études ont montré que deux éléments « sont fondamentaux dans la formation des préférences chez les consommateurs : d’une part la familiarité provoquée par la simple exposition à la publicité et, d’autre part, la réaction affective (« j’aime bien – je n’aime pas ») et les émotions induites par la publicité. L’effet de simple exposition entraîne donc que, toutes choses étant égales par ailleurs, les consommateurs sont plus susceptibles d’approcher et de sélectionner une marque dont l’exposition est supérieure ». Les communicants politiques ont eux aussi bien compris ce message, et l’omniprésence télévisuelle de leaders politiques qui martèlent un message qui devient une partie de notre environnement quotidien et peut dès lors être finalement affecté d’une valeur positive, en est une preuve concrète. On peut donc se poser la question, notamment à l’heure de l’irruption du neuro-marketing et de l’utilisation d’IRM pour tester des messages, de la liberté de choisir de consommer ou de ne pas consommer, mais aussi de l’impact de la publicité sur la vie en société, notamment le surendettement des ménages et des drames sociaux auxquels il peut mener. On peut aussi légitimement se poser des questions éthiques sur l’utilisation de découvertes scientifiques visant à guérir pour orienter des choix de vie.

Mais il arrive aussi que ces techniques soient utilisées à des fins humanitaires. En Afrique subsaharienne, on est ainsi parvenu à associer le fait de manger avec celui de se laver les mains au savon juste avant de manger en créant un réflexe. On a ainsi pu, quelque part en manipulant et en violant la liberté, sauver des milliers de vies…

Il existe d’autres prisons intérieures, d’autres aliénations de soi.

Au Japon, l’État-nation moderne s’est bâti via un personnage mythique : le samouraï. Le samouraï, c’est « celui qui sert », c’est un guerrier, mais aussi un personnage sensible à la littérature, la poésie, la nature, etc., dont toute la vie est dirigée par un code d’honneur très rigide, parfois écrit sous la forme de recueils de préceptes à destination des membres du clan : « Celui qui choisit de vivre tout en ayant failli à sa mission encourra le mépris et sera à la fois un lâche et un raté. Celui qui meurt après avoir échoué, meurt d’une mort fanatique, qui peut sembler inutile. Mais il ne sera, par contre, pas déshonoré. Telle est en fait la voie du samouraï. » On peut donc s’interroger sur l’espace de liberté dont jouissaient ces hommes, liés par les contraintes de fidélité absolue au maître et par l’obligation de ne jamais avoir à subir de déshonneur. On peut aussi s’interroger sur la liberté dans une société, autoritaire et figée, calquée sur un modèle de caste qui mènera aux pires abus pendant la Seconde guerre mondiale.

Et pourtant, malgré le poids du conditionnement, des hommes épris de liberté émergent aussi au Japon, à l’image d’artistes, dont la liberté de création est selon moi un bon indicateur de liberté dans une société, comme Katsushika Hokusaï (1760-1849), qui se fera aussi appeler Gakyôjin (« le fou de dessin ») et qui restera dans les mémoires avec la fameuse estampe intitulée la Grande vague. Hokusaï, décrit comme un artiste au caractère bien trempé et relativement indépendant, mènera toute sa vie une existence modeste et, s’il avait des élèves, il ne créerait pas d’école à proprement parler. Il maniera aussi l’humour dans ses œuvres d’écrivain. À notre époque, il est peut-être aussi bon de se rappeler que la liberté de faire de l’humour, de caricaturer et de rire est, elle aussi, un indicateur de l’état de santé démocratique d’une société.

La peur d’un châtiment dans l’au-delà constitue elle aussi une prison intérieure, bien souvent implantée par la superstition, la croyance populaire, la religion. Cet été, j’ai visité la cathédrale d’Albi et j’ai vu cette fresque immense qui représente le Paradis, la vie sur Terre et l’Enfer. J’ai compris à cet instant une partie de la terreur qui devait s’emparer du chrétien en voyant les images de l’Enfer qui attendait celles et ceux qui s’étaient rendus coupables de péchés : corps bouillis, jambes broyées, festins glauques, succubes infâmes…

Ici encore, on s’élève dès l’Antiquité contre ces superstitions. Sénèque (-4 av. J.-Chr.-avril 65), dans la Consolation à Marcia, écrit : « Songe que les morts n’éprouvent plus aucun mal, que ce qui nous rend les enfers redoutables n’est que légende, qu’il n’y a ni ténèbres enveloppant les trépassés, ni prison d’outre-tombe, ni fleuves de feu, ni rivière d’oubli, ni tribunaux, ni accusés, et qu’on ne parvient pas à cette liberté sans égale pour y trouver de nouveaux tyrans : ce sont là jeux de poètes, faits pour nous agiter de vaines terreurs. »

Paradoxalement, l’aliénation peut avoir du bon, être un puissant facteur déclenchant, notamment dans le domaine de la libre pensée. Pour André Nataf, la libre pensée prend « sa source dans un blasphème qui (arrache) l’individu à sa torpeur. Cet individu s’est senti trahi, floué, par sa croyance. Sa libération coïncidera avec la fin d’une naïveté et d’une ignorance – d’une aliénation aussi. » Pour Nataf, se désaliéner, devenir un libre penseur, c’est la volonté de se retrouver et de s’émanciper d’une idée, particulièrement de l’idée de Dieu.

Encore faut-il savoir comment se désaliéner, se libérer, s’évader de ces prisons intérieures. La question est vaste et, à titre personnel, cette libération intime passe par la connaissance et l’amour.

La connaissance, parce que connaître et apprendre c’est, en soi, un voyage et donc une évasion. La connaissance permet à l’individu d’acquérir de l’autonomie, de pouvoir se forger une opinion, de pouvoir partager, de relativiser. Sans curiosité, sans apprentissage, sans découverte et donc sans connaissance, pas de liberté et pas de recherche de la vérité. Et sans recherche de la vérité, pas de liberté.

L’amour, qu’on donne et qu’on reçoit, permet aussi de s’échapper de l’aliénation intérieure quotidienne. Je ne vous cacherai pas que je puise actuellement une grande partie de ma motivation au travail non pas dans l’amour de ce travail lui-même, mais dans l’amour que je ressens pour mes collègues, dont je me rends compte qu’ils et elles sont pour la plupart, à leur modeste échelle, héroïques et humains, tellement humains.

Il est bien malheureux, celui qui est seul, sans savoir et sans amour…

2. Liberté et aliénations dans le monde maçonnique

Et les francs-maçons dans tout ça ? Quelle est la place de la liberté dans la franc-maçonnerie ? Les francs-maçons peuvent-ils, eux aussi, être aliénés dans ce lieu privilégié qu’est une Loge maçonnique ?

En ce qui me concerne, je suis persuadé que la notion de liberté fait corps avec la franc-maçonnerie. D’ailleurs, quand il m’arrive de parler de la franc-maçonnerie dans le monde profane, j’en parle comme d’une école de la liberté et de la responsabilité.

Des éléments historiques attestent selon moi d’une relation forte entre franc-maçonnerie et liberté :

– La franc-maçonnerie a toujours été pour ses membres un îlot de paix, de liberté et de démocratie ;
– La franc-maçonnerie, en rassemblant ce qui est épars et en n’invoquant aucun dogme, développe l’esprit critique de ses membres et leur permet par la même occasion d’accéder à plus de liberté ;
– La franc-maçonnerie a toujours été combattue, voire interdite, par les pouvoirs autoritaires ou totalitaires, qu’ils soient politiques ou religieux.

La liberté accompagne le profane puis le maçon dans chaque étape de sa démarche et de sa vie maçonniques.

Du profane qui frappe à la porte du Temple, on attend, dans le cadre d’une démarche volontaire, qu’il soit « libre et de bonnes mœurs ». Le profane « libre », est celui qui est son propre maître et qui n’est attaché à personne. Vaste programme ! Qui peut se vanter être son propre maître et n’être attaché à personne ? Pas grand monde. Je pense que cette condition peut plutôt être interprétée comme une déclaration d’intention, qui est aussi une promesse qu’on se fait à soi-même ; parce que vouloir, c’est déjà être un peu.

Le profane est libre jusqu’au bout de ne pas être initié, s’il est difficile de devenir franc-maçon, il est aisé de quitter la franc-maçonnerie.

Une fois initié, le nouveau franc-maçon (ce « maçon libre » qui pouvait, au Moyen Âge, se déplacer librement de ville en ville pour y développer son art) est rapidement interpellé par une devise, exprimée lors de la vibrante et chaleureuse batterie d’acclamation : Liberté – Égalité – Fraternité. Cette batterie d’acclamation constitue le cœur des valeurs que les francs-maçons tentent de vivre intensément, entre eux, mais aussi, peut-être plus individuellement, en dehors du Temple.

La question que je me pose est de savoir comment cette devise peut être interprétée. La liberté, l’égalité et la fraternité sont-elles immédiatement coexistantes dans la vie d’une loge ? Forment-elles les trois pointes d’un triangle équilatéral, avec un angle de 60° à chaque sommet et donc une part égale de liberté, d’égalité et de fraternité ? Le centre de ce triangle constituerait-il la Loge absolument parfaite, le Graal maçonnique en quelque sorte ?

Peut-on aussi considérer que cette devise serait plutôt une évolution linéaire :

(Liberté à Égalité à Fraternité)

Cette question de la pré-condition de liberté avant l’égalité m’est venue en lisant récemment Jonathan Livingstone le Goéland. Richard Bach y décrit une société des goélands qui ressemble étrangement à celle des hommes et peut-être même, parfois, à celle des francs-maçons :

– « Jonathan Livingston n’était (…) pas un oiseau ordinaire. La plupart des goélands ne se soucient d’apprendre, en fait de techniques de vol, que les rudiments, c’est-à-dire le moyen de quitter le rivage pour quêter leur pâture, puis de revenir s’y poser. Pour la majorité des goélands, ce n’est pas voler, mais manger qui importe. Pour ce goéland-là, cependant, l’important n’était pas de manger, mais de voler. Jonathan Livingston aimait par-dessus tout voler. Cette façon d’envisager les choses – il ne devait pas tarder à s’en apercevoir à ses dépens – n’est pas la bonne pour être populaire parmi les oiseaux du clan. »

– « Durant les quelques jours suivants, Jonathan s’efforça de se comporter à l’instar des autres goélands. Il s’y efforça vraiment, criant et se battant avec ses congénères autour des quais et des bateaux de pêche, plongeant pour attraper des déchets de poisson et des croûtons de pain. Mais le cœur n’y était pas. « Cela ne rime à rien, se disait-il, abandonnant un anchois durement gagné à un vieux goéland affamé qui lui donnait la chasse. Dire que je pourrais consacrer toutes ces heures à apprendre à voler. Il y a tant à apprendre ! » Il ne fallut donc pas longtemps à Jonathan le Goéland pour se retrouver à nouveau seul en pleine mer, occupé à apprendre, affamé, mais heureux. »

Jonathan, rejeté parce que différent dans une société conformiste et égalitariste à l’extrême, connaîtra l’exil forcé et l’initiation par d’autres goélands eux aussi exilés, mais libres, avant, finalement, de pouvoir rentrer chez lui. Nous ne devons pas oublier que c’est la diversité et le respect des opinions librement exprimées qui font la richesse de la franc-maçonnerie. Chaque goéland comme chaque franc-maçon doit être libre de chercher et de trouver sa voie. À cet égard, la crainte de prendre la parole, peut-être par peur d’être jugé, est un risque probable d’aliénation de l’individu. Un autre risque d’aliénation, qui menace cette fois l’institution maçonnique elle-même, est d’être trop peu ouvert à la globalité du monde profane dans le recrutement de ses membres. La loge qui recruterait majoritairement sur la base d’accointances politiques ou philosophiques, avec les dérives probables que ce recrutement renferme, prendrait le risque de tourner sur elle-même, comme l’aliéné tourne en rond dans sa camisole de force en chambre d’isolement…

Si la liberté est un des piliers de la franc-maçonnerie, les francs-maçons sont des gens responsables, qui ont compris que la limite, l’équilibre ou encore le juste milieu, sont nécessaires pour vivre ensemble et tenter de créer une société idéale. Ainsi, si la liberté existe bien au sein des loges maçonniques (liberté de parole, liberté d’opinion et liberté de pensée), il existe aussi un code maçonnique international du savoir-vivre, qui vise à faire en sorte que la liberté soit encadrée par des règles.

Pendant les tenues maçonniques : une période d’apprentissage est imposée aux Apprentis avant la prise de parole ; il n’y a pas de prise de parole ni de déplacement intempestif, il y a écoute et respect vis-à-vis d’opinions différentes, etc.

Après les tenues maçonniques : une limite stricte à la liberté du maçon est, sans aucun doute, l’obligation du respect du secret maçonnique. Si ce premier devoir est parfois mis à mal, il ne faut pas oublier qu’en des temps où la liberté et la remise en cause des institutions politiques et religieuses n’allaient pas de soi, le secret maçonnique était, bien plus qu’une allégorie symbolique sur laquelle on peut gloser à l’infini, une garantie de la liberté d’expression dans un espace privilégié, voire une assurance-vie.

Dans la loge maçonnique, la liberté d’interprétation dans le cadre du travail symbolique, si elle n’est pas toujours absolue, est néanmoins une preuve supplémentaire de l’esprit de liberté qui souffle dans les loges. Baudouin Decharneux et Luc Nefontaine voient dans le symbolisme maçonnique une fonction, entre autres, libératrice : « psychologiquement, le symbolisme maçonnique peut libérer l’initié. Il s’agit d’une libération intérieure, d’un épanouissement personnel, d’un affranchissement par rapport aux refoulements, aux inhibitions, aux limitations de la personnalité, par un « jeu de rôles organisé. » Pour Raoul Berteaux, la pluralité des interprétations symboliques « ne prouve pas que l’une d’elles est vérité à adopter, tandis qu’une autre est erreur à rejeter. Bien au contraire, la pratique de la symbolique aide à comprendre l’unité dans la diversité. »

Nous devons toutefois nous souvenir que la liberté, qui nous est si chère, a parfois été mise à mal par des francs-maçons. Des trafiquants d’esclaves à Augusto Pinochet, en passant par des maçons allemands qui, illuminés par la mystique nazie, trahiront l’idéal maçonnique, le devoir de mémoire maçonnique implique de ne pas se reposer sur ses lauriers.

Il est important, dans un contexte national et international, parfois tourmentés, que les francs-maçons aient la force d’entretenir, dans leurs loges comme dans le monde profane, la beauté de la flamme, parfois vacillante, parfois presque éteinte, de la liberté.

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Informations complémentaires

Année

2008

Auteurs / Invités

Franz André

Thématiques

Franc-maçonnerie, Libertés, Mythes, rites et traditions, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Symbolisme