La laïcité expliquée aux jeunes. Que peut-on entendre par une société laïque ?

Marc Mayer 

 

UGS : 2016035 Catégorie : Étiquette :

Description

Une conception de l’organisation de l’État et de la société civile (axe collectif)

« La laïcité est l’acceptation de toutes les opinions et tous les comportements qui savent respecter l’autre. » (Albert Jacquard)

Dans le sens où la laïcité concerne l’État et les pouvoirs publics, elle n’est ni hostile ni favorable à une religion plus qu’à une autre et pas davantage à une conception théiste, athée ou agnostique des citoyens. Conception à laquelle peuvent adhérer les fidèles de n’importe quelle religion.

Pour Guy Haarscher, la laïcité a été longtemps un combat contre les religions. On pouvait parler d’une laïcisation antireligieuse. « Si aucun Belge n’a dit, comme Gambetta, « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! », c’est bien à la lutte contre le cléricalisme qu’a été voué en Belgique, au XIXe siècle, voire encore au début du XXe siècle, une bonne partie de la politique et de l’effort des hommes de gauche – en prenant bien entendu ce terme de « gauche » dans son sens de l’époque, qui était précisément lié à l’anticléricalisme. Il y a entre l’anticléricalisme et l’antireligion une nuance importante qu’il convient de bien saisir.

Le mouvement laïque n’est pas antireligieux, il existe des laïques déistes.

Nous suivrons L. Lafourcade qui nous dit :

« En réalité, la laïcité est tout simplement la condition de la liberté de pensée. L’histoire de la laïcité, c’est l’histoire de la liberté de pensée. »

Comme elle défend partout et toujours la liberté de conscience, la laïcité représente un groupe de pression autonome, surtout, comme l’a montré Hervé Hasquin, lorsque les clivages confessionnels cèdent le pas à partir des années 1960 aux clivages économiques, sociaux ou communautaires. Pour des raisons essentiellement électoralistes, l’ensemble des partis politiques belges s’orienta vers le pluralisme. Aussi, écrit Hervé Hasquin, « sous peine de voir ses objectifs jamais atteints, la laïcité doit-elle s’organiser. Ses succès dépendront davantage de la force des associations laïques que de la présence de telle ou telle formation politique au gouvernement ».

À ce moment, la laïcité s’est voulue une communauté philosophique qui réclame à l’État fédéral sa reconnaissance.

Mais attention, cette communauté est beaucoup plus large que celle des fidèles d’une Église ou des partisans d’une idéologie : « Elle comprend les incroyants et les croyants, sans arrière-pensée de conversion et sans esprit de vengeance (à bas la calotte…) tous les hommes et les femmes dont l’imaginaire invente le ‘ bel homme déconcertant ’ dont parle René Char, tous ceux qui refusent l’indifférence, le tout se vaut du nihilisme (car rien n’aurait plus de valeur) et l’intégrisme inquiétant de la ‘ vérité ’ qui ne peut supporter la différence heureuse, c’est-à-dire la liberté ».

Vouloir que chacun accède pleinement et en connaissance de cause à l’autonomie, c’est s’engager dans la laïcité.

Tant par étymologie que par son histoire, la laïcité est consubstantielle à la démocratie. Impossible de se dire laïque si l’on n’est pas profondément et sincèrement démocrate, c’est-à-dire respectueux du droit d’autrui à être lui-même, épanoui et différent.

Mais c’est d’abord l’État qui doit être laïque, considéré comme la chose de tout le Laos. Ainsi, si une règle ou un comportement légitimés par une loi divine entrent en contradiction avec la loi de l’État, c’est cette dernière qui doit l’emporter.

Laïque vient de laos ; la laïcité est donc porteuse d’universalité, d’égalité et de non-discrimination entre les humains. Elle est à la base du processus de la démocratie de nos États modernes.

Si la laïcité est un humanisme politique, elle est aussi d’une certaine manière la manifestation de vivre laïquement en société. C’est là que vont s’affrontant l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité. Ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne l’humanisation de la médecine, cadre dans lequel se situe le présent travail : dépasser la rationalité scientifique pour humaniser son savoir. C’est dire, une fois encore, qu’il faut que l’éthique de la conviction, du savoir soit associée à une éthique de la responsabilité.

Une conception de vie basée sur des valeurs (axe subjectif)

Dans le sens où la laïcité concerne le citoyen ou les associations et groupements qui militent pour que les lois et règlements de l’État soient conformes à l’idéal laïque, elle exprime une « conception de vie », pour soi-même et pour la société en général.

La laïcité est aussi un projet personnel : « l’âme du laïque doit être l’affirmation de la vocation de l’homme à être libre » et son idéal le pousse à mobiliser les énergies pour témoigner de l’existence, en chacun, d’un pouvoir autonome de détermination.

Il est piquant d’entendre régulièrement qu’il n’y aurait pas de morale sans Dieu, ce qui revient à dire, en filigrane, que la morale laïque n’est pas une vraie morale et qu’elle ne donne pas aux laïques la faculté de développer par eux-mêmes le dépassement de l’instinct matérialiste…

S’il est plus aisé de proclamer son libre examen que de le vivre, un laïque est profondément respectueux du droit d’autrui à être épanoui et différent. L’exemple repris, ci-dessus, nous montre le fossé qui existe souvent entre un laïque et un croyant qui représente son Église.

« La foi du laïque, c’est peut-être l’autre. L’autre, différent, inassimilable, incolonisable, non convertible, irréductible. L’inconnu, l’étranger, l’étrange (parfois le plus proche, si je le regarde sans volonté de le récupérer, est le plus étrange). Le laïque serait – du moins idéalement – celui qui peut rencontrer l’autre, sans le ramener à soi ou à un créateur, grâce à qui il devient le prochain. Celui qui a le goût de l’autre et le sens de la communication (qui n’est pas la mise en commun) des différences. »

Rigueur, honnêteté et démarche scientifique sont des valeurs essentielles pour lutter contre l’obscurantisme et l’intolérance.

Tolérance qui est respect, non des idées, mais des personnes sincères à qui on reconnaît le droit à la divergence. Elle doit être la plus large possible.

Sens de la relativité des valeurs (la dissociation entre la vérité et les valeurs est le fondement de la modernité) opposé à l’esprit d’absolu, fondement de tous les fanatismes, elle suppose lucidité et maîtrise de soi.

En effet, comme le rappelle Gilbert Hottois, il importe de distinguer la vérité de la Vérité :

« ‘ L’intention du Saint-Esprit est de nous enseigner comment on doit aller au ciel et non comment va le ciel ’ écrit Galilée à la Grande-duchesse Christine. Ce partage est capital pour comprendre la science moderne et la modernité. Il dissocie radicalement l’être et le devoir-être, les questions de fait et les questions de valeur. Il interdit aux scientifiques de lire dans la nature des indications concernant le devoir-être et le devoir-faire. Il interdit aux théologiens de tirer des Saintes Écritures des indications concernant la réalité physique, sa structure, son fonctionnement, ses lois causales. »

Mais « Comment vivre laïquement le quotidien, sans référence à une transcendance, à un catéchisme, à un sens donné, dans le pluralisme, le respect des opinions qui n’aliènent pas l’homme ? »

Cette question nous amène à envisager la philosophie du métier de « conseiller laïque » que nous croyons devoir étendre au métier de délégué laïque, même si ce dernier sera, davantage que le premier, prêt à répondre à des sollicitations collectives : le conseiller laïque fait un travail de relation de personne à personne.

Il ne serait peut-être, à cet égard, pas inutile de puiser sa réflexion dans la grande expérience d’enseignement non directif apportée par le cours de morale : la laïcité des pays francophones s’est déployée presque exclusivement, dans le domaine scolaire où le travail de clarification des valeurs comme la théorie du développement moral ont leur place. Si on veut bien y réfléchir, c’est bien la vie qui doit entrer à l’école… Éduquer moralement, ce n’est plus moraliser !

Quand on parle de « clarification des valeurs », c’est essentiellement parce que chaque individu choisit à tout moment d’agir selon ce qu’il considère être vrai, bon, beau,…. Et c’est précisément parce que les valeurs sont des notions confuses, que tout le travail de clarification est un travail continu sur soi avec les autres.

« Le seul endroit où l’on peut chercher des valeurs morales, c’est dans la vie humaine, dans le monde ». (Flanagan)

Sans pour autant nier l’existence d’un développement cognitif, on considère que le cognitif, l’affectif et le conatif sont trois dimensions de la vie psychique interreliées, que nous ne pouvons pas séparer lorsqu’on étudie le développement moral et quand on cherche à éduquer moralement.

Le développement moral étant ici compris en termes d’authorship, terme que nous traduisons par celui d’autorité d’auteur : être l’auteur de sa propre perspective morale, avoir autorité sur ce que l’on pense, ressent, fait, devant un problème moral. Enfin, être en mesure de l’affirmer et de le défendre.

Les valeurs laïques, comme on peut le comprendre, sont loin du moralisme qui les assèche. Elles sont également menacées par les avatars du religieux dans le monde moderne.

Nous pensons que les valeurs laïques doivent faire écho à une nouvelle sacralité qui s’est instituée dans notre société qui est le lieu de transformations du sacré.

En témoignent l’abondante consommation de produits parareligieux (voyance, occultisme, extraterrestres…) et la vogue des sectes.

On constate que de plus en plus de gens se font un « cocktail religieux » qui consiste à se retrouver dans ce que Delalieux nomme la zone de milieu : on pourra se déclarer athée et croire en la métempsycose (doctrine qui affirme qu’une même âme peut successivement animer plusieurs corps humains ou animaux et même des végétaux, ce qui est un dogme fondamental du brahamisme).

Notre société est composée d’une multitude de groupes sociaux nouveaux caractérisés par un syncrétisme à comprendre dans son sens ethnologique : fusion d’éléments culturels et religieux différents.

Est-ce la raison pour laquelle on semble défendre la liberté d’expression sans la distinguer de la liberté religieuse ou inversement ?

Certains parlent, aujourd’hui, d’une troisième génération de la laïcité, faisant suite au système concordataire du XIXe siècle et au système de séparation du XXe siècle, car la liberté religieuse prime sur la laïcité-séparation. C’est le cas lorsque l’on défend au nom de la liberté d’expression ce qui relève de la liberté religieuse. Il nous semble précisément que le cas belge permet de dépasser ces difficultés.

Les tenants d’une laïcité ouverte demandent que l’État soit séparé des Églises et que celles-ci soient libres par rapport à l’État .

En ce sens Guy Haarscher plaide pour une laïcité d’intégration, c’est-à-dire, dans un État qui accueille les problèmes religieux tels qu’ils émergent du métissage de la société et qui soumet les valeurs au feu de la critique. Bref, une communauté de citoyens basée sur l’éthique du débat.

C’est ainsi que dans le domaine scolaire, il y a de plus en plus de penseurs libres (à ne pas assimiler nécessairement avec des libres penseurs) qui souhaitent un cours commun de formation morale, citoyenne et philosophique, obligatoire pour tous les élèves qui soit une formation qui devienne effectivement l’expression philosophique de la neutralité positive de l’État et qui adopte explicitement le libre examen comme méthode d’investigation du réel.

Est-ce possible ?

Il faut constater avec Alexandre Marius Dees de Sterio la fin des Idéologies dogmatiques, la contestation des Églises de tout bord, la redécouverte de la religion au sens social et sociologique. Il entend repartir de l’étymologie du terme latin relegere (relire) et religio (doute, scrupule philosophique). La dictature du mental et du spirituel par des structures hiérarchisées se termine. On constate le réveil d’une certaine forme d’organisation sociale librement consentie.

Cette même évolution peut être constatée dans les mouvements laïques et libres penseurs. Les laïcités pilarisées, du Nord de l’Europe et la laïcité de stricte séparation entre Église et État, n’ont créé aucune structure homogène nationale forte, unie et unique, perdant ainsi en efficacité politique immédiate, mais gagnant au niveau du pluralisme des idées.

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Marc Mayer

Thématiques

Ambitions de la laïcité, Laïcité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Questions éthiques, Religions