La laïcité expliquée aux jeunes. Le cheminement

Marc Mayer

 

UGS : 2016033 Catégorie : Étiquette :

Description

La représentation du concept même de laïcité (concept qui n’est employé pour la première fois qu’en 1946, dans la Constitution française révisée) ne peut se comprendre, en Belgique, sans un détour par ces épisodes historiques, et plus particulièrement par la France où est née la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui nous a directement touchés, puisque nous étions français de 1794 à 1815. C’est durant cette période que Napoléon reviendra sur ces questions religieuses en signant le concordat dont nous sommes les héritiers…

La Déclaration des droits de l’homme dont il est vrai qu’elle n’émane pas de la tradition chrétienne a permis un consensus large parce qu’elle était dépourvue de fondement commun . Bref, elle proclamait toutes les libertés, et cela dès les articles 1 et 2.

Précisons que l’article 4 de ce texte remarquable dit d’emblée qu’il n’y a pas de libertés sans limites : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ; ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. » Il n’y a pas de droit qui ne soit le reflet de la morale du temps.

Les limites de chaque liberté sont donc fixées par la loi dite « positive » parce qu’elle est l’émanation de l’ensemble des citoyens.

Ainsi en est-il de la liberté d’expression, de la liberté de la presse, etc. et des « libertés religieuses » (le terme de « libertés religieuses » n’est jamais employé dans les textes législatifs ; il est mis entre guillemets).

On parle d’abord des droits-libertés ou des droits-créances

Les juristes et les philosophes du droit distinguent des droits-libertés proprement dits, c’est-à-dire des droits « opposables » à l’État (interdiction d’empiéter sur la sphère privée des individus), et des droits-créances sur la société, c’est-à-dire qui « obligent » l’État à prester des « services » à l’avantage des personnes (par exemple les droits sociaux, de plus en plus importants depuis un siècle).

À l’horizon de la défense des droits-libertés, il y a la représentation d’un État minimum se bornant à protéger l’autonomie des citoyens.

À l’horizon de la défense des droits-créances, il y a la recherche du côté d’un État-providence de la capacité de contribuer, par des prestations positives, à la naissance de cette « sécurité matérielle » garantie à chacun.

Nous soulignons, par cette incise, les rapports ambigus que les Églises entretiennent avec les États.

Les « libertés religieuses » se classent nettement dans la première catégorie (droits-libertés), mais il est éclairant de constater que les Églises ont souvent obtenu des pouvoirs publics de jouir de droits de la seconde catégorie, en raison des « services rendus à la collectivité ».

En politique, tout est toujours question de compromis : il faut réunir les points de vue qui sont divergents. Aussi, nous parlerons d’un compromis historique sur fond de morale : la loi de séparation.

Revenons à la France et constatons que la séparation proposée par Briand et Jaurès était consensuelle : compromis que l’on rendra vivable par tous.

Le concordat de 1801 (qui est signé quinze ans seulement après 1789) a été une victoire de compromis laïque entre les tenants de l’Ancien Régime et ceux de la stricte séparation. Cette convention entre le pape et le gouvernement français est un recentrage par rapport à 1789 : s’il y a progressivement sécularisation de l’État, il ne s’agit évidemment pas d’une laïcisation complète de la société comme nous pourrions l’entendre dans l’expression « séparation Églises-État ».

Avant 1789, le clergé était le premier ordre de l’État : la royauté reposait sur la religion et la religion était une institution englobante (assistance, enseignement,…).

Celle-ci va retrouver, avec le Concordat, la place d’une institution qui doit se cantonner dans son domaine ; ce qu’elle fait difficilement, interprétant sans cesse la liberté légale dont elle jouit.

En effet, pour l’Église catholique, la liberté religieuse est, « de droit naturel », antérieure donc à tout droit positif.

La tendance constante est de faire de la liberté religieuse un droit fondamental, en quelque sorte source de tous les autres droits naturels, ou en tout cas supérieur à tous les autres droits.

Un philosophe comme Kant, tout pénétré de la tradition protestante, écrivait qu’une communauté « à fins éthiques, comme l’est une religion, ne peut pas être fondée sur la volonté générale du peuple législateur, mais ne peut l’être que sur le concept de Dieu souverain législateur de l’univers » ; il dira par ailleurs que « le problème de la liberté est un mystère ».

La spiritualité comme questionnement sur le sens de la vie a été confisquée par les religions qui imposaient ses dogmes et ses croyances.

C’est pourtant Kant qui expose dans la Critique de la raison pure (1781) que les dogmes fondamentaux de la religion sont tous indémontrables à l’aide d’un raisonnement purement rationnel et logique. Pour lui, toute connaissance nécessaire est rationnelle. Tout en étant un penseur profondément religieux, Kant critiquera férocement la conception d’une religion et d’une théologie rationnelle, particulièrement caractéristique au XVIIIe siècle : « Voltaire et Rousseau croyaient notamment qu’il était possible de dégager des différentes conceptions religieuses des éléments solides communs à tous les hommes tels que l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme ».

Kant affirme que les différentes preuves rationnelles de l’existence de Dieu sont toutes insuffisantes. Dans la Critique de la raison pratique, Kant montre ce qui est à la base de la croyance en Dieu. Il s’occupe surtout de concevoir et d’expliquer en quoi un acte moral est conforme à l’impératif catégorique.

L’impératif catégorique est un impératif obligatoire. Il présente des devoirs que l’on peut soit respecter, soit rejeter. Il est corrélatif de la liberté humaine : les hommes sont libres et responsables.

C’est ainsi que la morale kantienne est appelée la « morale du devoir », opposée à la « morale de l’utilité ». L’être moral est un être digne d’être heureux, mais ce n’est pas pour autant qu’il le sera effectivement, car notre vie terrestre ne peut garantir la coïncidence de la moralité et du bonheur.

Ainsi donc, Kant estime que notre sentiment de justice nous fait aspirer à la réalisation du souverain bien. C’est pourquoi nous devons croire à l’immortalité de l’âme et à l’existence d’un être qui réalisera cette coïncidence ; nous devons croire en un Dieu juste.

C’est donc notre désir de voir se réaliser le souverain bien qui est à la base de notre croyance en l’immortalité de l’âme et en l’existence de Dieu.

En affirmant que la foi relève de l’ordre du « croire », Kant « ruinait ainsi les espérances métaphysiques de plusieurs siècles et les entreprises théologiques soucieuses de démontrer l’existence de Dieu ».

C’est pourtant bien l’influence morale qui légitimera socialement les institutions religieuses ; ce qui a pu expliquer que l’athéisme fut longtemps considéré comme socialement nocif.

En tous les cas, la religion est justifiée à cause de son utilité sociale.

Les institutions religieuses « donnent de l’âme » et jouent, aujourd’hui encore, dans l’esprit de beaucoup, un rôle préventif : religion et lois servent à structurer l’ordre social.

C’est ainsi que toujours, la religion peut être instrumentalisée au profit de l’ordre voulu par le pouvoir et/ou d’un certain ordre social conservateur. La religion a un impact politique certain.

Sur le plan des options plus individuelles, une spiritualité confondue avec le religieux est un facteur d’intolérance radicale.

Entre la croyance obligatoire et la croyance interdite, il n’y a pas de place pour l’interrogation spirituelle. Dès lors, il faut réhabiliter le questionnement fort, se frayer un chemin vers sa propre pensée.

La reliance, au détriment du religieux, crée un monde où la question spirituelle devient centrale. Plus que jamais la laïcité devient le lieu où ce questionnement est possible, car seul lieu où une pensée de la différence s’instaure naturellement.

En ce sens, on peut dire que ce n’est jamais le sentiment religieux qui a été fondamentalement combattu au nom de l’idéal de liberté, mais bien cette « instrumentalisation » sociale et donc politique.

Aussi, le Concordat de 1801 qui considère le catholicisme comme « la religion de la majorité », ne protégera, dans un premier temps, que les religions chrétiennes.

On ne doit pas s’étonner, par exemple, de ce que, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les protestants réunis en synode (instance politique) vont se déclarer pour la séparation Église-État craignant des lois défavorables au protestantisme.

Les textes concernés parlent de liberté de conscience et de liberté de culte.

Le 30 juillet 1904, le Vatican et la France rompent leurs relations diplomatiques.

La loi de 1905, signée par le président le 9 décembre 1905 et parue au Journal officiel, le 11 décembre, a été avant tout une loi pacificatrice.

Il aura fallu attendre longtemps après 1789 pour en arriver à la loi de séparation sur fond de morale commune.

Les Églises seront inféodées à l’État et Pie X condamne la loi, dès le 11 février. Si l’État ne protège plus les cultes, il protège la liberté religieuse et de fait une distinction est faite entre « croyants » et « non-croyants », car ces derniers sont définis par une absence…

En 1807, le grand Sanhédrin accommodera, à son tour, les lois religieuses à la société civile, ce qui signifie qu’il n’y a plus d’opposition entre la morale juive et la morale commune.

Et en 1808, la religion juive sera reconnue en France.

Mais là où la France va définir la laïcité comme un humanisme politique (la cité doit être le lieu de neutralisation des passions individuelles : les religions ne peuvent influencer toute la société), la Belgique va développer parallèlement un humanisme philosophique (une conception de vie basé sur le libre examen).

C’est cela le modèle belge.

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Marc Mayer

Thématiques

Ambitions de la laïcité, Belgique, Laïcité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions