La laïcité expliquée aux jeunes. La naissance de la laïcité

Marc Mayer

 

UGS : 2016032 Catégorie : Étiquette :

Description

La laïcité est une idée qui n’est pas si vieille, mais elle se décline différemment d’un pays à l’autre. En France, elle est reprise dans la Constitution – la loi fondamentale du pays est un humanisme politique incontournable. En Angleterre, on parlera d’humanisme, mais, dans ce pays, la reine reste aussi le chef de l’Église anglicane. Et en Belgique, elle prend une dimension qui est collective, comme en France, mais aussi individuelle quand elle se réfère au libre examen (l’Université libre de Bruxelles a pour fondement le principe du libre examen…). Les choses ne sont pas si simples.

Elles se compliquent encore si on relève que plusieurs responsables religieux ont souvent affirmé que la laïcité s’oppose à la religion.

Ceci est inexact.

Tentons de comprendre les choses. L’histoire est alors indispensable.

La querelle des Investitures est le conflit qui opposa la papauté et le Saint-Empire romain germanique entre 1075 et 1122. Elle tire son nom de l’investiture des évêques. Au Moyen Âge, l’investiture est un acte par lequel une personne met une autre en possession d’une chose. Au XIe siècle, les souverains estiment que le fait de confier à un évêque ou à un curé des biens matériels leur permet de choisir l’officiant et de lui accorder les investitures spirituelles. Cette mainmise du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel a comme conséquence une défaillance profonde du clergé, qui n’assure plus son rôle.

La réforme grégorienne qui débute au milieu du XIe siècle entend lutter contre les manquements du clergé à ses devoirs, ce qui incite le pape à vouloir le contrôler, au détriment du pouvoir politique. Les monarques du Saint-Empire romain germanique, pour qui les évêques sont aussi des relais de l’autorité impériale, s’opposent alors à cette prétention. Après une lutte sans merci entre les empereurs et les papes, la querelle des Investitures aboutit à une victoire provisoire du spirituel sur le temporel.

Le Moyen Âge est une société chrétienne qui obéit aux règles de l’Église. C’est la lutte du « trône et de l’autel ». Le roi Philippe le Bel (1268-1314) instaure le gallicanisme qui se caractérise par trois choses :

– intervenir dans les affaires religieuses
– protéger les religions
– favoriser l’autonomie de « l’Église de France » par rapport au pape.

Cette politique aura pour conséquence l’expulsion des Juifs, la répression des « hérésies », la chasse à la sorcellerie et une approche chaotique vis-à-vis des protestants : guerres de religions, Édit de Nantes (où les protestants sont reconnus sujets du roi), puis persécutés (révocation de l’Édit de Nantes en 1685).

La France est régie par l’adage « un roi, une foi, une loi » ; ce que la Révolution va marquer comme rupture puisqu’elle proclame les droits de l’homme, la liberté de conscience et de culte (1789-1791). Elle combattra les religions (1703) tout en ne réalisant pas encore en pratique la séparation de l’Église et de l’État.

C’est Napoléon qui tente de réconcilier les deux France et il signera le Concordat avec Rome (1802) qui instaure un régime pluriel de « cultes reconnus » toujours en vigueur en Belgique…

Notons donc que le siècle des Lumières, le XVIIIe siècle, est une période de l’époque moderne caractérisée par un grand développement intellectuel et culturel en Europe et aux États-Unis. Il est à l’origine d’un grand nombre de découvertes, inventions et aussi de révolutions (Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique, Révolution française, etc.).

C’est le siècle des philosophes (Montesquieu, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Denis Diderot, d’Alembert), qui se concentrent tous sur un même sujet : la remise en question des structures politiques et des systèmes de valeurs traditionnelles (religion, monarchie absolue, éducation, sciences, etc.).

C’est en ce sens qu’il faut affirmer que la laïcité a bénéficié d’une heureuse filiation, car le siècle des Lumières est le ferment de l’humanisme politique et les idées qui ont pu s’y développer ont été à la base de la fin de ce que les historiens appellent l’Ancien Régime.

Les historiens nomment Ancien Régime la société française dans les trois siècles qui précèdent la Révolution française de 1789. Cette expression concerne aussi bien les différentes composantes de la société et leurs relations les unes avec les autres, que la manière de se gouverner, que les croyances partagées par la quasi-totalité des habitants du royaume. L’Ancien Régime s’oppose alors à la Révolution française qui met en place une nouvelle manière de vivre ensemble.

C’est dans ce contexte qu’est née la laïcité qui a su s’engouffrer d’une part dans la brèche qu’offrait les différents protestantismes, dans le domaine religieux (libre examen des textes bibliques) et s’appuyer d’autre part sur tout le courant anticlérical qui en élargit le champ (représentation politique et sociale). En effet, sur le plan politique, l’irruption de la Réforme au XVIe siècle entraîna de sanglants conflits entre les partisans du protestantisme et l’autorité espagnole, pour aboutir à la scission des Pays-Bas.

Mais, c’est à la fin de la période autrichienne que les premières tentatives de distanciation de l’État vis-à-vis de l’Église virent le jour.

Ce mouvement de relative laïcisation, qui coïncidait avec des mesures de centralisation administrative, rencontra l’opposition des conservateurs comme des réformateurs qui fut à l’origine de ce que d’aucuns ont appelé la révolution brabançonne de 1789 et de la création des États belgiques unis.

Cette éphémère confédération fut dominée par les groupes les plus attachés aux privilèges sociaux et aux particularismes locaux, mais cette période vit aussi naître un anticléricalisme appelé à exercer une influence ultérieurement.

En 1792 les troupes révolutionnaires françaises commencèrent à conquérir le territoire, amenant avec elles des idées révolutionnaires diversement appréciées dans la population.

L’administration française s’installa dans nos régions en 1795 et l’Ancien Régime fut aboli par l’application de l’ensemble des mesures de la Révolution : « de même que la terre fut arrachée à la féodalité, l’homme le fut à l’Église. »

Ce que l’on oublie souvent de considérer, quand on recherche les fondements de la sécularisation de nos sociétés (la « sécularisation », quand il s’agit du passage d’un bien ecclésiastique dans le domaine de l’État), c’est l’influence américaine et précisément le pragmatisme des hommes politiques américains qui amenèrent leur nation, se fondant sur des considérations philosophiques, à établir (premier amendement à la Constitution américaine) le non-interventionnisme de l’État dans les religions. En effet, les différentes colonies américaines s’étaient constituées sur le modèle européen : chacune des colonies fondait le lien social autour d’une conception particulière (modèle théologique). Réunir ce puzzle d’États, sous une même bannière (la bannière étoilée en l’occurrence) allait imposer le pragmatisme dont il est question. Et le premier État américain qui l’introduit dans sa propre législation fut l’État de Virginie. Le principe de séparation de l’Église et de l’État était né !

Comprenons bien que dans l’Ancien Régime, toutes les lois étaient évidemment imprégnées de considérants religieux et théologiques : le pouvoir politique était légitimé par les commandements divins (hétéronomie).

La fin du XVIIIe siècle va renverser cette réalité politique puisqu’on va reconnaître tous les droits aux citoyens (autonomie).

En ce qui concerne les religions, le constituant va prendre un ensemble de mesures qui amenèrent finalement une laïcisation brutale de la société, qui déclencha l’opposition d’une large partie de la population de nos régions très attachée à la pratique religieuse.

La signature du Concordat par le premier consul Bonaparte et le pape Pie VII, en 1801, rendit l’exercice du culte à nouveau public et libre, mais conféra à l’autorité publique le pouvoir de le réglementer.

Lorsqu’après la défaite française de Leipzig, les territoires de la future Belgique furent rattachés aux anciennes Provinces-Unies (1814), ils se retrouvèrent sous l’autorité d’un prince de religion protestante.

Si le projet de Constitution de 1815, qui était l’une des plus progressistes de l’époque, prévoyait bien la liberté de conscience et l’égalité de religion, dans les faits, l’exercice de la police des cultes et l’enseignement dépendaient in fine d’un prince protestant.

Cette dimension religieuse joua un rôle non négligeable dans l’opposition des populations au roi même si la révolution de 1830 ne fut pas seulement une réaction catholique à la politique hollandaise : l’alliance des libéraux et des catholiques conduisit, dès la mise sur pied du gouvernement provisoire, à la prise d’arrêtés assurant différentes libertés.

En matière religieuse, parmi ceux qui s’érigent en défenseur du pouvoir temporel, beaucoup sont partisans de la primauté du temporel sur le spirituel (césaro-papisme) qui mettrait l’Église sous « liberté surveillée ». La notion de « neutralité » finira pourtant par émerger, qui permettra les accommodements (compromis politiques entre les catholiques et les libéraux) nécessaires déjà dans un système censitaire, prémisse de la démocratie à venir.

Le concept même de tolérance va faire du droit de croire ou de ne pas croire, un droit spontané (qui repose sur le fait qu’il est « attaché » à un être humain), un droit naturel donc entre 1780 et 1820.

La notion de séparation est inexistante au début du XIXe siècle, en France, contrairement à l’Amérique.

Elle y sera introduite, plus tard, lorsque pour des raisons budgétaires, l’État français souhaitera ne plus salarier aucun culte.

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Marc Mayer

Thématiques

Ambitions de la laïcité, Belgique, Laïcité, Politique belge, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions