La laïcité expliquée aux jeunes. La laïcité à la belge

Marc Mayer 

 

UGS : 2016034 Catégorie : Étiquette :

Description

Au XVIIIe siècle, le lien entre morale et religion était évident.

Au XIXe siècle, moralité et religion sont encore liées, mais les Révolutions ont fait leur œuvre. En effet, la Constitution belge garantit la liberté des cultes, leur libre exercice public ainsi que la liberté de manifester ses opinions en toute matière. Elle consacre aussi la non-ingérence de l’État en matière religieuse. Cependant, elle prévoit le financement par l’État des traitements et pensions des ministres des cultes reconnus par la loi.

L’intervention financière des pouvoirs publics à l’égard des cultes reconnus s’étend aussi à d’autres domaines, notamment par l’obligation faite aux communes ou aux provinces de contribuer au financement des cultes reconnus exercés sur leur territoire et par l’intervention financière de différents niveaux de pouvoir dans l’assistance morale mise en œuvre par les cultes reconnus.

En Belgique, donc, la Constitution de 1831 va proclamer le principe d’égalité (art. 6 devenu, après la révision de 1994, art. 10) qui est intéressant pour notre propos parce qu’il nous dit que tous les Belges sont égaux devant la loi (aucune distinction d’ordre ne peut être établie (noblesse, clergé, …). Elle va aborder aussi la liberté de culte et la liberté de manifester ses opinions (art. 14 devenu après la révision de 1994, art. 19), l’interdiction de contraindre le citoyen aux actes et cérémonies d’un culte (Art. 15 devenu après la révision de 1994, art. 20) et le rejet du césaro-papisme dont nous parlions plus haut qui consiste à refuser à l’État d’intervenir dans la nomination des ministres des cultes (art. 16 devenu après la révision de 1994, art. 21). Notons que cet article spécifique montre en cette matière que le compromis était évidemment de mise : la prédominance du temporel sur le spirituel s’est reportée sur le mariage civil qui devra précéder la bénédiction nuptiale….

Ces articles constitutionnels consacrent l’indépendance réciproque des Églises et de l’État, qui fait partie des principes sous-tendant la Constitution.

Ceci ne pouvait pas contenter les milieux catholiques qui finirent par obtenir l’adoption d’une disposition imposant la prise en charge des traitements et pensions des ministres des cultes par l’État.

L’argument principal mis alors en avant pour la justifier consistait en la nécessaire compensation de la confiscation des biens qui avaient appartenu à l’Église sous l’Ancien régime et de la suppression concomitante de la dîme.

L’accord sur cette disposition a été obtenu très rapidement au sein du Congrès national, mais a étonné plus d’un observateur étranger : comment éviter de devoir choisir entre une Église salariée et contrôlée par l’État et une Église libre, mais ne bénéficiant d’aucun financement public ?

La prise en charge par l’État des traitements et pensions des ministres des cultes est imposée par l’article 117 (art. 117 devenu après la révision de 1994, art. 181) de la Constitution, paragraphe premier.

Nous verrons plus loin qu’en 1993, un second paragraphe a été ajouté à l’article 181, qui impose la prise en charge des traitements et pensions des délégués chargés de l’assistance morale non confessionnelle.

Ce n’est qu’au XXe siècle que l’on pourra affirmer que la liberté de conscience sort renforcée des dispositions politiques enregistrées, aussi après les guerres mondiales qui ont ravagé toute l’Europe.

Par exemple, la disposition concernant la liberté de conscience (article 10 de la Déclaration de 1789) est renforcée par la Convention européenne des droits de l’homme de 1950, article 9 : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. Ce droit implique… la liberté de manifester sa religion individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites ».

Cette convention est explicite. Elle marque peut-être les limites de toutes les dispositions que prennent les États européens, en matière de gestion du spirituel…

Elle précise, avant tout, les limites de la « liberté religieuse ».

D’abord, en ce que toute personne a « le droit de changer de religion ou de conviction ».

Ensuite parce qu’elle balise la liberté de religion ou de conviction dans un cadre légal : la sécurité publique, la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, la protection des droits et libertés d’autrui.

Ceci dit, on doit se demander si la laïcité à la française est un modèle pour les autres nations.

Elle l’est d’une certaine manière pour la Belgique, qui est née d’un arrangement diplomatique international en 1831 (traité de Londres), en dehors d’une véritable aspiration à vivre ensemble de la part des peuples concernés.

Le trilinguisme est civiquement très désintégrateur et le concept de « laïcité » n’a pas joué un rôle fédérateur de la société, comme en France. En effet, devenue un État fédéral, la Belgique n’a pas pu trouver dans la « laïcité » de l’État un ciment social comme en France, où le système républicain de laïcité institutionnelle et citoyenne est largement vécu.

Aujourd’hui, la laïcité ne doit-elle être qu’une règle institutionnelle (code de la route social) qui doit permettre à chacun de circuler où il veut dans l’espace culturel et idéologique, sans écraser les autres et en neutralisant donc les passions individuelles ?

La question, pour pertinente qu’elle soit en France (État laïque), doit être envisagée sous un autre angle : en Belgique qui vit, comme en Alsace-Lorraine, un régime héritier d’une pratique concordataire, la religion a beaucoup de poids. L’État belge n’est pas officiellement séparé de l’Église, bien qu’il n’y ait pas de religion officielle, le catholicisme étant néanmoins le culte actuel déclaré de la monarchie.

La communauté laïque constitutionnellement reconnue fait de ses associations une communauté fermée, juxtaposée aux communautés religieuses (catholique, protestante, juive, anglicane, orthodoxe et musulmane).

La laïcité se trouve dans ces circonstances nécessairement associée à une culture et une vision du monde laïque.

Le souci des laïques belges reconnus est de recevoir leur part de subsides, leur accès dans les médias, leur rôle culturel et moral, qui mènent à une représentativité, comme les communautés religieuses.

Dans cette perspective, la pratique du lobbying à finalité idéologique et financière y est intensive. C’est la seule manière, somme toute pragmatique, que ceux-ci ont trouvée pour militer activement pour la défense de leur éthique et pour la diminution du champ d’influence des religions dans la société.

En Belgique, la laïcité est un combat contre une emprise sociale abusive des religions, comme en France. Mais elle est aussi une sorte d’art de vivre qui s’est incarné au travers d’un nombre important d’associations se revendiquant spécifiquement de la laïcité, ce qui est différent de nos voisins.

Elle est vivante et son aspect conflictuel avec les Églises (anticléricalisme) est l’envers d’un projet positif.

Aussi la laïcité n’est-elle pas seulement un mouvement de désacralisation comme en France. Elle est plus diversifiée et, en cela, fort originale.

On l’aura compris, la Déclaration de 1789 est devenue le symbole de la foi politique, texte intemporel qui garde pourtant une dimension religieuse : l’aspect déiste de l’être suprême confère aux droits de l’homme la transcendance requise (Dieu de la Raison). Elle a souvent été qualifiée de « nouvel Évangile ». En tous les cas, on peut dire que la Déclaration de 1789 sacralise le droit à la propriété. L’être humain libre est l’être humain propriétaire.

On ne peut se référer aux droits de l’homme en mettant la morale entre parenthèses.

Aujourd’hui, la liberté fait partie du sacré social.

Faut-il nécessairement confier la garde du sacré social à une institution particulière ? Au-delà des vicissitudes de ces deux derniers siècles, l’Église catholique est toujours prête à proposer ses services et à jouer un rôle de gardien de la mémoire.

Elle ne pourra le faire que si elle joue le jeu du pluralisme en se considérant comme une « interlocutrice » et non comme la « maîtresse et la détentrice de la vérité morale ».

Ce qui détermine les interventions des autorités religieuses, c’est la conviction qu’une finalité est inscrite dans la nature humaine comme expression du vouloir de Dieu à notre sujet.

Chaque fois qu’elle se présente comme seule porteuse de la « tradition morale majeure », elle réveille l’anticléricalisme.

La laïcité, en ce sens, n’est rien moins que l’art de maîtriser la liberté. Elle est un mouvement d’émancipation qui articule humanisme politique et défense d’une conception de vie de plus en plus largement répandue même si le mouvement laïque ne séduit pas nécessairement.

En effet, la scène religieuse contemporaine est polarisée entre deux tendances :

– l’une se cristallise dans divers « intégrismes » caractérisés par le refus de la modernité mais aussi par le refus de ce que la religion soit devenue « matière à option »,
– l’autre est liée au développement de l’individualisme caractérisé à la fois par la tolérance à l’égard de la pluralité des visions du monde et des styles de vie, mais aussi par le « bricolage religieux » souvent qualifié de « syncrétisme ».

Ces deux tendances s’opposent certes, mais interrogent en même temps la laïcité politique (liberté d’expression, liberté religieuse…..) et la laïcité philosophique, qui reste discrète.

Nous avons donc pu voir l’influence de notre histoire. Chaque région a son histoire et cela explique que le concept (l’idée) de laïcité ne peut être perçu partout de la même manière.

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Marc Mayer

Thématiques

Ambitions de la laïcité, Belgique, Laïcité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses