La franc-maçonnerie est-elle une secte ?

Céline BRYON-PORTET

 

UGS : 2008022 Catégorie : Étiquette :

Description

Étude de deux types d’organisation et de leurs modes de communication respectifs

Eu égard à certaines de ses caractéristiques particulières, au mystère qu’elle cultive autour d’elle, mais aussi au rituel étrange qui accompagne ses cérémonies, la franc-maçonnerie est parfois assimilée à une secte.

Malgré quelques éléments de ressemblance superficiels, l’institution maçonnique diffère pourtant profondément des groupes sectaires, ainsi que le prouve l’étude de leurs modèles d’organisation, de fonctionnement et de communication respectifs.

Nous verrons notamment que s’opposent de manière irréductible système démocratique et système inégalitaire, mode délibératif et mode directif univectoriel, exercice du libre-arbitre et procédés de manipulation, ésotérisme et charlatanisme.

Organisations sectaires et institution maçonnique : quels points de convergence ?

La franc-maçonnerie possède certaines similitudes apparentes avec les organisations sectaires. Et c’est sans doute la raison pour laquelle de nombreuses personnes, ignorantes de la véritable nature de cette institution philosophique et philanthropique, l’apparentent à une secte. Parmi ces similitudes, on compte la volonté commune de parfaire une société humaine jugée imparfaite – idéal que l’on trouve déjà présent dans les utopies de l’Antiquité et du Moyen Âge, de Platon à Francis Bacon et à Thomas More –, à travers la création d’un groupe distinct, détenteur d’une identité spécifique et censé présenter des qualités mélioratives par rapport au magma profane dont il est issu et duquel il s’extrait. Le groupe ainsi constitué intègre une dimension sacrée, c’est-à-dire séparée du reste de l’humanité, selon l’étymologie de ce terme. Pour marquer sa différence, il tend donc naturellement à reproduire en son sein une structure proche de la structure étatique, avec ses lois, ses règlements, ses arbitres et ses organes de décision, régulateurs indispensables à tout vivre-ensemble. Formant des sortes de microsociétés, la plupart de ces organisations instaurent les conditions d’exercice d’un pouvoir législatif, exécutif et judiciaire, parfois partagé, d’autres fois concentré entre les mains d’un seul homme. Les témoins de Jéhovah possèdent ainsi un Conseil des anciens qui juge les siens. Quant aux francs-maçons, ils se sont dotés d’un dispositif complexe, composé d’instances nationales et internationales (convent, fédération, etc.).

Cependant, si lesdits pouvoirs tendent à se substituer à ceux de l’État dans la plupart des mouvements sectaires, il est à noter que ce n’est guère le cas dans les obédiences maçonniques, où les deux structures coexistent parallèlement. Les lois maçonniques concernent exclusivement les affaires internes, les questions relevant de l’Ordre. Les crimes et délits qui seraient perpétrés par un membre, par exemple, seraient remis entre les mains de la justice. Cette différence est due au fait que la franc-maçonnerie est un groupe fermé-ouvert, une institution dotée d’une grande porosité et pleinement intégrée à la vie sociale, ainsi que nous le verrons, à la différence des sectes qui sont complètement hermétiques au monde extérieur qu’elles s’efforcent de fuir. Les scandales relatifs à des cas de viol ou de pédophilie jugés au sein du groupe, tels qu’il en a éclatés dans l’Association des témoins de Jéhovah, qui refusa de livrer ses membres à la justice, n’ont jamais terni la franc-maçonnerie. Ce genre de gestion est même parfaitement impensable pour un franc-maçon, pour cette seule raison que les adeptes se réunissent deux fois par mois. En dehors de ces rendez-vous, chacun mène une vie « normale » de bon citoyen, loin des prétentions démesurées de nombre de sectes qui créent une société au sein de la société, un État au sein de l’État. La secte de Tabitha’s Place sise dans les Pyrénées-Atlantiques, filiale d’une secte américaine aux ramifications internationales, en est un exemple significatif.

Le culte du secret, corollaire naturel des choix organisationnels précédemment énoncés, semble également rapprocher sectes et franc-maçonnerie. Rares, en effet, sont les sectes qui affichent leurs activités (humaines, politiques et financières) et désignent leurs objectifs de manière totalement transparente. Quelques-unes d’entre elles s’exposent davantage, il est vrai, n’hésitant pas à envoyer leurs membres faire du porte-à-porte ou s’exprimer devant des caméras de télévision. Ainsi en est-il de l’association regroupant les Témoins de Jéhovah, ou encore de l’Église de la Scientologie, qui s’efforcent de donner une légitimité ou de chercher une caution à leur existence à travers de célèbres acteurs de cinéma, formidables vecteurs de communication. Mais on conviendra du fait que le prosélytisme qui les caractérise pourrait difficilement se passer de ce genre de publicité. De telles manœuvres sont mises en place essentiellement afin de convertir de nouveaux adeptes. Parfois encore, les sectes rompent le silence, se livrant à une visibilité inhabituelle et peu sincère, pour paraître moins menaçantes aux yeux du public. Cette transparence est donc un leurre. Les motivations profondes des groupes sectaires, souvent inavouables, demeurent inavouées. Le rapport de l’Assemblée nationale, enregistré le 10 juin 1999, et qui titre sa première partie « L’Organisation des sectes : des structures qui assurent l’opacité », est à ce sujet très explicite. Il prouve que « recherche d’une reconnaissance publique pour la vitrine de la secte » et « maintien de la clandestinité du réseau sectaire » ne sont pas incompatibles. Mais force est de constater que le mode de fonctionnement interne de ces organisations reste généralement baigné de mystère et d’incertitudes, en dehors d’occasions exceptionnelles. L’idéologie que la majorité d’entre elles promeut est impénétrable aux profanes (l’Opus Dei, l’une des organisations sectaires les plus puissantes au monde, du fait de ses liens avec l’Église catholique, en est un bel exemple), à moins qu’un drame ne vienne révéler au grand jour ses pratiques déviantes et sa dangerosité. Les Davidsoniens, l’Ordre du temple solaire ou encore la secte Aoum, connus pour leurs suicides collectifs et les attentats au gaz sarin que la dernière perpétra dans le métro de Tokyo, sont à ce titre tristement célèbres.

La franc-maçonnerie atteste, elle aussi, d’une grande opacité. Depuis ses origines, en effet, celle-ci cultive une discrétion qui confine à l’art de la dissimulation. Le jour de leur investiture, les initiés prêtent solennellement serment de ne point révéler la nature de leurs activités, ni l’identité de leurs confrères. Codes, signes, gestes et attouchements sibyllins jalonnent ainsi le parcours des francs-maçons, qui se retrouvent en un huis clos, dans un lieu sacré baptisé « Temple ». Là, loin des tumultes du monde profane, à l’abri des regards indiscrets, vêtus d’effets singuliers, ils se livrent à de curieux rituels au cours de cérémonies non moins insolites. Le bizarre qui entoure l’institution maçonnique n’est sans doute pas étranger à la méfiance que beaucoup lui témoignent. Pour nombre de personnes non averties, ce genre de cérémonials représente, au mieux, une pitoyable mascarade durant laquelle des individus ridiculement accoutrés s’adonnent à quelque pitrerie ; au pire, il s’agit d’une mécanique bien huilée qui a pour finalité de conditionner ses adeptes, lesquels s’exercent à de sombres pratiques avec une ardeur fanatique. Pour quelques autres enfin, la franc-maçonnerie constitue un club de rencontres, un réseau d’influences exclusivement destiné à coopter ses membres – au niveau professionnel notamment –, vision que corroborent d’ailleurs les loges les plus affairistes et les obédiences les plus politisées, telles que le Grand Orient de France, par exemple, largement engagé à gauche, et parfois plus soucieux des questions de société que des problématiques symboliques.

Pourtant, aux antipodes de ces critiques virulentes adressées à une minorité opportuniste, c’est également son aspect symbolique qui est reproché à la franc-maçonnerie. La nature ésotérique de ses rites la rend suspecte. Les récits les plus fantaisistes ont circulé à son propos. Vers la fin du XIXe siècle, Léo Taxil, connu pour ses positions antimaçonniques, écrivit de violents pamphlets, affirmant le caractère satanique des cérémonies de l’Ordre, avant de se rétracter et d’avouer la supercherie de ses textes quelques années plus tard, dans une conférence de presse. Force est de convenir que la franc-maçonnerie, dans sa volonté syncrétique, prête le flanc à tous ceux auxquels le mystère répugne ou qui aiment à catégoriser proprement les choses en les étiquetant avec des noms de dogmes clairement identifiés. Or, la Maçonnerie échappe à ces classifications simplistes tout en intégrant des éléments culturels connus de tous. Elle se prévaut tout à la fois des saintes Écritures de la Bible, de l’Art royal des Alchimistes, de la quête spirituelle des templiers et chevaliers de la période médiévale. Certaines obédiences, à l’instar de Memphis Misraïm, se réfèrent plus précisément à l’Égypte antique et à sa mythologie. Le brassage est propre à désarçonner les cartésiens. La suspicion qu’engendrent des liens entretenus avec ces cultures ancestrales est d’autant plus grande que la tradition et l’ésotérisme sont aussi les masques privilégiés derrière lesquels les sectes avancent (les raëliens, par exemple, affirment avoir des contacts avec les Elohims)… De surcroît, peu de gens savent faire la différence entre l’ésotérisme des loges et l’occultisme de certaines sectes, ce qui ajoute encore à la confusion.

Certes, la franc-maçonnerie n’est pas à l’abri de dérives possibles, comme le prouve l’origine de la secte l’Ordre du Temple solaire, qui est une branche schismatique de l’obédience maçonnique l’Ordre Traditionnel et Symbolique Opéra. Néanmoins, hormis quelques rares exceptions qui confirment la règle, les obédiences maçonniques n’ont pas pour finalité d’embrigader de nouvelles recrues, comme l’a montré Jean-Pierre Bayard dans son ouvrage Les Sociétés secrètes et les sectes. L’auteur, en effet, distingue d’une part les sociétés secrètes de type traditionnel, fondées sur la transmission de valeurs fondatrices et la quête d’une connaissance spirituelle, au rang desquelles il compte la franc-maçonnerie ; et, d’autre part, les sectes, largement orientées vers des considérations mercantiles et faisant montre d’une forte intolérance à l’égard des profanes. À la recherche d’une sagesse oubliée, d’un vouloir-penser et d’un savoir-vivre en paix s’opposent les errements d’organisations peu scrupuleuses, qui procèdent par manipulation et déstructuration de l’individu, ainsi que nous le verrons ultérieurement.

Les sectes, un système inégalitaire fondé sur la manipulation

Malgré leurs profondes disparités (sectes apocalyptiques, évangéliques, guérisseuses, néo-païennes, occultistes, orientalistes, psychanalytiques, sataniques, soucoupistes…), les sectes présentent des aspects invariants. Ainsi le rapport n° 1687 de l’Assemblée nationale note-t-il le fait qu’elles soient des « structures pyramidales » comme étant caractéristique de leur fonctionnement, ce qui n’exclut pas la mise en réseau de divers groupuscules représentant chacun une pyramide, insérée dans une plus vaste pyramide. Il convient donc d’abord de noter que les sectes reposent sur une structure hiérarchique, au sens étymologique de ce terme. À la tête du groupe, le chef, leader charismatique ou gourou, détient les pleins pouvoirs. Considérée comme sacrée, son autorité, qui outrepasse l’autorité de type fonctionnel, est illimitée. Car s’il s’autoproclame et s’auto-institutionnalise, le chef légitime sa position dominante et ses actions auprès des membres de la communauté en affirmant une relation verticale entre sa personne et une entité ou dimension transcendante. Être aux facultés supposées surnaturelles, en liaison directe avec les esprits et autres forces divines, il établit des rapports profondément inégalitaires avec des subordonnés convaincus de sa supériorité naturelle et de leur propre infériorité. Ainsi s’instaure un modèle univectoriel de communication, modèle que l’on retrouve dans des institutions dites totales – selon le mot d’Erving Goffman – telles que l’armée, et dans lequel « l’information est introduite par une source unique sous la forme d’une instruction destinée à produire une influence », comme l’explique Robert Escarpit. Nul débat démocratique n’est donc permis au sein de la secte. Seuls prévalent les ordres d’un chef tyrannique, ordres indiscutables, érigés en lois. Les membres y sont assujettis, faisant preuve d’une obéissance aveugle et exprimant une servile soumission.

Dans la mesure où le mot communication – mot-valise, il est vrai, qui sert parfois de fourre-tout sémantique, ainsi que l’ont relevé de nombreux chercheurs – implique l’idée d’échange, de partage et même de rétroaction, comme l’avancent les théories modernes évoquant le phénomène de feed-back, on peut même se demander si l’utilisation de ce terme n’est pas un contre-sens lorsqu’on l’applique aux sectes. L’acte de communiquer implique une mise en commun, ce que traduit d’ailleurs l’étymologie : mise en commun de normes, de valeurs, de sens, d’informations constitutifs de messages. Peut-on parler, par conséquent, de communication, lorsque la transmission des données se fait de manière exclusivement descendante et unilatérale ? D’autre part, si l’on se réfère à la notion d’espace public liée à la démocratie moderne occidentale, telle que définie par Jürgen Habermas, ainsi qu’à la discussion raisonnée entre citoyens éclairés qui lui est inhérente, on peut également remettre en cause l’existence d’une pratique communicationnelle publique et libérale au sein de ces groupes.

Il n’est guère aisé de donner une définition des sectes. La distinction entre les groupes sectaires, les religions et autres associations socioculturelles est parfois si ténue que l’on a pu affirmer ainsi que les religions sont des sectes qui ont réussi, ce que certains événements tragiques de l’histoire humaine paraissent accréditer. Sans aller jusqu’à évoquer les dérives fanatiques, bien connues, de la sainte Inquisition durant le Moyen Âge, il n’est qu’à rappeler le fait que Voltaire dût rédiger un Traité sur la tolérance suite à l’affaire Calas. L’on ne peut pourtant se satisfaire d’un rapprochement aussi vague, fût-il fondé à certains égards. Les sociologues Max Weber et Ernst Troeltsch ont d’ailleurs tenté de préciser les rapports entretenus par ces deux entités, proches sans être identiques. Et encore une fois, la structure organisationnelle, le mode de fonctionnement et les modèles communicationnels mis en œuvre se révèlent féconds. Ainsi la secte privilégierait-elle le retrait autarcique et l’absence de dialogue social, à l’inverse de la religion, davantage insérée dans le tissu social, œcuménique, en quête d’influence et d’extension. Bien qu’incomplet, un tel éclairage a le mérite de permettre une séparation de ces institutions, tout en laissant la possibilité d’une circulation bilatérale : l’on comprend dès lors que des sectes originelles aient pu, au cours des siècles et suite à leur extension, se muer en religions (c’est le cas de la plupart de celles qui perdurent encore de nos jours), tandis que des religions donnant une place grandissante au pouvoir temporel engendrèrent des phénomènes de rejet et de repli vers le spirituel et donnèrent lieu à des sectes (tel est le cas du catharisme).

L’absence d’une dialectique intérieur-extérieur semble être l’un des éléments d’identification majeurs de la secte, ce que trahit d’ailleurs l’étymologie du mot. Ce dernier, apparu au XIIIe siècle, aurait deux sources possibles, à savoir secare, qui signifie « couper », ou sequi, qui signifie « suivre ». Le premier sens met bien en évidence la rupture existant entre la sphère du groupe et celle de la société. Les termes « secte » et « segment » auraient ainsi une origine commune. La secte sépare les insiders et des outsiders, sublimant volontiers ceux-ci et diabolisant systématiquement ceux-là. Les illustrations ne manquent pas : enfants non scolarisés, interdiction pour les adeptes de quitter la communauté dans certains mouvements sectaires… L’imposition de règles internes et le refus des pratiques sociales vont parfois si loin qu’ils peuvent provoquer le décès de membres frappés par la maladie. Ainsi en fut-il de quelques Témoins de Jéhovah. La secte en effet, qui obtint en 2000, après de longues procédures judiciaires, d’être considérée comme une association cultuelle, refuse la transfusion sanguine et autres interventions médicales, ce qui entraîne inévitablement la mort d’enfants et d’adultes ayant besoin de soins spécifiques. Ce phénomène peut s’expliquer par le danger que représente, pour les intérêts des gourous, tout contact du groupe avec la « normalité » de l’existence. La soumission totale des adeptes n’est réalisable que si ceux-ci perdent la notion des valeurs de référence qui fondent la société, valeurs qui mettraient en cause les nouvelles normes que leur guide forge en eux. De la part des adeptes eux-mêmes, le repli sur soi témoigne souvent d’une volonté de purification, car ils ont été convaincus du caractère impur du monde environnant. D’autre part, leur quête du sacré se réduit à une quête de transcendance. Or, il va de soi que la transcendance, éthérée, immatérielle, verticale, exclut tout commerce avec une dimension horizontale des rapports humains ainsi qu’avec le matérialisme de la vie profane. D’où un effort pour se soustraire aux tentations terrestres entourant la communauté, sorte d’âge d’or préservée du chaos. Enfin, c’est dans l’unité du groupe, dans une entraide et une persuasion mutuelle, loin des doutes que pourraient provoquer une confrontation avec l’étrange étrangeté de l’autre, que les membres puisent la force de mener leur combat. Le sentiment de déception qu’engendre l’essor de l’individualisme participe en outre de ce rapprochement communautaire.

Plus récemment, le rapport n° 2468 de l’Assemblée nationale, datant du 22 décembre 1995, et faisant suite à la Commission d’enquête sur les sectes, a affiné et complété cette tentative de définition, tout en reconnaissant la difficulté de la tâche dans des pays tels que la France, où le principe de laïcité est peu favorable aux poursuites pénales en matière d’idéologie et de croyance. Elle a largement mis l’accent, pour sa part, sur la nocivité de ces groupes pour l’équilibre social et mental des membres, ainsi que sur les enjeux économiques et financiers qui motivent leurs dirigeants (Lafayette Ron Hubbard déclarait ainsi, avant de créer l’Église de la Scientologie, que le meilleur moyen de devenir milliardaire était de fonder une secte…). La loi du 12 juin 2001 dite loi Abou-Picard, du nom de ses auteurs dont il n’est pas anodin de rappeler que l’un deux est franc-maçon, poursuit quant à elle un objectif de prévention et de répression contre des mouvements portant atteinte aux droits de l’homme. Elle met surtout en évidence le processus d’assujettissement que les sectes appliquent, prévoyant la dissolution de toute personne morale qui poursuit « des activités ayant pour but ou pour effet de créer, de maintenir ou d’exploiter la sujétion psychologique ou physique des personnes ». Parmi les infractions mentionnées, on relève notamment l’atteinte aux libertés et à la dignité de la personne, l’atteinte à la personnalité, l’atteinte aux biens et la mise en péril des mineurs. Mais aussi la publicité mensongère et l’exercice illégal de la médecine, l’abus frauduleux de l’état d’ignorance, de la situation de faiblesse ou de vulnérabilité due à l’âge, à la maladie, ou encore à une déficience quelconque. Elle condamne les pressions graves ou réitérées, ainsi que les techniques propres à altérer le jugement. La liste des infractions (« atteinte à la personnalité », « publicité mensongère », « abus frauduleux de l’état d’ignorance »…) pointe majoritairement les procédés de manipulation.

Or, là se trouve peut-être le nœud d’une appréhension juste de ce qu’est une secte, et des groupes, religieux ou non, qui ne relèvent pas de cette catégorie. Ainsi ne sera-t-on pas fondé à assimiler une croyance religieuse librement acceptée à un dogme inculqué et imposé à un récepteur par manipulation. En effet, selon Philippe Breton, la notion de manipulation, qui se doit d’être dissociée de la notion d’argumentation – laquelle relève de la rhétorique, telle qu’elle a été développée par Aristote puis augmentée par des chercheurs tels que Chaïm Perelman –, « serait privation de la liberté de l’auditoire pour l’obliger, par une contrainte spécifique, à partager une opinion ou à adopter tel comportement ». Au convaincre légitime et respectueux de l’autre fait donc pendant une action violente, une tentative de réification, la volonté de vaincre les résistances d’un individu afin de le tromper, de l’induire en erreur puis de le soumettre. « Il y a manipulation parce qu’il y a fabrication d’un message qui, lui, relève d’une stratégie du mensonge », déclare encore Philippe Breton. Les adeptes de l’Ordre du Temple solaire qui se sont immolés, convaincus par leur maître Joseph Di Mambro de rejoindre Sirius post mortem, rentrent clairement dans ce cadre. Mais il va de soi que de tels résultats ne s’obtiennent pas du jour au lendemain. Un long processus d’acculturation est nécessaire, qui se décompose en plusieurs phases : étapes de séduction, de persuasion, puis de manipulation se succèdent au fil des mois. La dernière étape, celle de la manipulation, se déclinant la plupart du temps en une manipulation de type affectif et une manipulation de type cognitif. Des conditions favorisantes et une série de moyens spécifiques sont alors mis en place, tels que l’épuisement physique (par la privation de sommeil et d’alimentation, par exemple), qui rend plus improbable la résistance du sujet ; la répétition des messages et discours anti-sociaux, dont Ivan Pavlov et Serge Tchakhotine ont montré l’efficacité pour le conditionnement des êtres ; la rupture progressive avec l’environnement d’origine (famille, amis, collègues de travail), qui prive l’adepte d’une aide et d’un regard objectifs ; l’absence de réflexion personnelle sous couvert de l’omniscience du gourou et des certitudes à l’égard du dogme. L’objectif attendu étant la perte d’autonomie, d’esprit critique et de libre arbitre, parfois même la perte des biens matériels et financiers. Il ne semble donc pas abusif de parler, à propos de certaines sectes, d’un système régressif, si l’on considère la régression sociale, mentale, financière, affective et psychologique qu’elles induisent, et qui n’est autre qu’une infantilisation de l’individu, privatrice de responsabilités.

La franc-maçonnerie, un système délibératif visant la libération de l’individu

À l’inverse des sectes, la franc-maçonnerie repose sur un mode de fonctionnement démocratique et travaille « au Progrès de l’Humanité ». Son attachement aux fondements de la République est d’ailleurs si fort que de nombreuses loges terminent leurs travaux par une « triple batterie » où sont proclamés les mots : « Liberté, Égalité, Fraternité ». Loin d’être purement incantatoires, ces paroles témoignent d’une volonté réelle d’inscription dans la voie de l’égalitarisme. L’une des manifestations concrètes de cette volonté est la pratique du vote. Les francs-maçons, en effet, expriment leur voix à plusieurs occasions : lorsqu’un profane demande son admission au sein de la confrérie ; lors des « augmentations de salaires », c’est-à-dire quand un initié est susceptible de s’élever en grade ; ou encore dans le cadre de la nomination des Frères et Sœurs constituant le collège des officiers, parmi lesquels on recense par exemple le Vénérable Maître, le Couvreur, le Grand Expert, les 1er et 2nd Surveillants, le Maître des Cérémonies ou encore l’Orateur. Il convient en outre de préciser que ces fonctions ne sont pas figées. Elles sont maintenues pendant une durée pré-établie et constante, puis changent avec le temps. Ainsi tous les membres sont-ils susceptibles de détenir une partie du pouvoir de la loge à un moment donné de leur parcours, pour peu qu’ils soient élus par leurs pairs.

On peut voir dans ce système subtil une intention de régulation équilibrante des relations interindividuelles à visée homéostatique. Paul Watzlawick a mis en évidence les dysfonctionnements communicationnels auxquels peuvent aboutir des relations pathologiquement statiques, symétriques ou complémentaires à l’excès, au contraire. Or, évitant un tel blocage, préjudiciable à l’interaction des membres et à la dynamique de la loge, l’homéostasie du groupe maçonnique fonctionne à la fois sur des relations de symétrie, dans la mesure où l’égalité de tous les membres est affirmée, et sur des relations de complémentarité, puisque certains d’entre eux occupent ponctuellement des fonctions plus marquées et décisionnaires. Mais cette complémentarité étant rotative, chacun retrouve l’égalité symétrique de départ, au fil du temps. Ainsi celui qui est élu Vénérable Maître dirige-t-il les cérémonies rituelles, surplombant l’assemblée à l’Orient lumineux, pour ensuite occuper, quelques années plus tard, le poste de Couvreur placé en contrebas à l’Occident crépusculaire, et effectuer des taches d’exécution ordonnés par le nouveau Vénérable Maître. Tel est le cas, par exemple, au sein de l’Ordre mixte international le Droit Humain, qui travaille selon le rite écossais ancien et accepté. Un tel système de rotation comble le désir de reconnaissance sans le transformer en désir de puissance, puisqu’il impose l’humilité en faisant prendre conscience du caractère éphémère des positions de domination, tout comme des joies et des peines ponctuant l’existence humaine.

L’égalitarisme inhérent à la franc-maçonnerie, inspirée de la philosophie des Lumières qui apparut conjointement, au XVIIIe siècle, se manifeste également à travers un refus de prise en compte des différentes appartenances sociales. Ce positionnement idéologique lui attira d’ailleurs de vives critiques sous l’Ancien Régime, comme on peut l’imaginer, à une époque où de telles idées étaient marginales et jugées subversives par le pouvoir en place. Soixante ans avant que la Révolution française n’abolisse les privilèges, les loges maçonnique constituaient des lieux privilégiés de brassage social et de dialogue, où nobles et roturiers se côtoyaient en s’appelant « Frère ». Gérard Gayot a montré l’inquiétude que suscitait cette « honteuse égalité » au niveau des autorités politique et ecclésiastique. Tous les francs-maçons, quelle que soit la classe socio-économique dont ils relèvent dans le monde profane, ou même leur grade au sein de l’institution maçonnique (acquis par mérite, c’est-à-dire sur des critères intellectuels et spirituels, mais aussi moraux, relationnels et humains), se considèrent comme égaux. Le niveau, outil symbolique des maçons spéculatifs, rappelle ce principe essentiel.

Aux antipodes du modèle univectoriel qui soutient les sectes, on se trouve donc face à un modèle de type délibératif. Robert Escarpit définit celui-ci comme la délivrance d’une information introduite « sous la forme d’une interrogation diffusée dans tout le groupe afin de susciter un débat aboutissant à une décision qui est une nouvelle production d’information ». Il suffit de comparer l’esprit républicain et le fonctionnement démocratique qui animent les loges, par exemple, avec une association telle que celle unissant les Témoins de Jéhovah, où le vote est interdit, pour mesurer l’abîme qui sépare ces organisations. Il n’est rien de surprenant à cela. Il convient de rappeler, en effet, que la raison émancipatrice se trouvait au cœur du siècle des Lumières qui enfanta également la franc-maçonnerie. Et même si les francs-maçons n’ont pas donné l’exclusivité à cet usage de l’entendement qu’Emmanuel Kant louait dans un opuscule intitulé Qu’est-ce que les Lumières ? (Sapere Aude), ils y ont puisé leur goût pour la réflexion et une certaine indépendance d’esprit impropre à se satisfaire des méthodes de persuasion et des phénomènes d’aliénation. Lorsque le corpus maçonnique renvoie dos à dos raison et passion, ce n’est pas tant pour dévaloriser cette faculté souveraine que pour inciter les adeptes à dépasser une dualité mortifère, à construire une relation harmonieuse entre deux pôles contradictoires, puis à cultiver, à travers des rituels symboliques, un processus alternatif déterminé par une sorte de connaissance intuitive. Le but de l’Ordre est bien de faire des esprits libres (les francs-maçons se déclarent « libres et de bonnes mœurs »).

Les travaux en loge visent à une libération. Par conséquent, si la franc-maçonnerie propose une conversion du regard et une modification du comportement, ce n’est guère par la voie de la manipulation. Loin d’être imposé du dehors, le changement est censé opérer de l’intérieur même de l’être, suite aux efforts réitérés de l’adepte et de sa pratique du rituel[20], par une sorte de déclic entraînant un changement de niveau de conscience. Il ne s’agit pas de la réception passive d’une doctrine comme c’est le cas dans les sectes, mais d’une construction active, patiente et personnelle. Alain Pozarnik, Grand Maître de la Grande Loge de France et auteur de nombreux ouvrages, réaffirme constamment le désaccord de la franc-maçonnerie avec toute forme d’endoctrinement, ôtant à l’homme son esprit critique et sa liberté de pensée : « Aussi est-il important de ne rien croire aveuglément, de vérifier et d’expérimenter par soi et sur soi-même toutes les affirmations venues de qui et d’où que ce soit. Abandonnons l’habitude de véhiculer les idées des autres, ne vivons pas de seconde main pour trouver une manière neuve d’exister », exhorte-t-il. Existe-t-il discours plus réfractaire aux manières d’agir des sectes ? L’auteur poursuit sa réflexion et l’antinomie se précise encore davantage, voilant à peine l’allusion qui est faite aux mouvements sectaires : « Les fausses traditions cherchent à attacher le disciple au maître ou à l’enseignant, les vraies traditions, auxquelles appartient la franc-maçonnerie, cherchent à libérer, ou rendre autonome celui qui avance sur la voie ». Ou encore :

« Chercher à se connaître, c’est assumer sa dimension humaine et cosmique, recevoir la connaissance, c’est poursuivre sa dimension infantile et irresponsable ».

L’Ordre maçonnique, en effet, n’impose aucune croyance. Il n’offre pas le contenu rassurant des religions révélées. Et même s’il peut sembler plus proche des religions que des sectes, il possède davantage d’affinités encore avec certaines philosophies, véritables pratiques de sagesse et art de vivre, tels que le bouddhisme. Son rituel et ses symboles ne servent qu’à montrer une direction que chacun construit ensuite selon sa sensibilité. L’interactionnisme entre les membres anciens et les plus jeunes, mais aussi le constructivisme qui se trouve à la base de la communication maçonnique, apparaît avec évidence dans ce passage du rituel au 1er degré : « je ne sais ni lire ni écrire, je ne sais qu’épeler. Donnez-moi la première lettre, et je vous dirai la seconde ». Le mémento du grade d’apprenti édité par l’Ordre mixte international le Droit Humain en explique le sens : « cette manière d’épeler le Mot sacré caractérise la méthode d’enseignement de la franc-maçonnerie : solliciter les efforts de chacun, tout en ne professant aucun dogme ». Celui qui chercherait une recette, un savoir prêt à l’emploi, ne pourrait qu’être déçu par un engagement maçonnique, dans la mesure où ce dernier s’exprime par une recherche personnelle et permanente. Les maçons préfèrent d’ailleurs se définir comme des « cherchants » plutôt que comme des chercheurs, néologisme dont la forme substantive empruntée au participe présent rend suffisamment compte du caractère actif et infini de cette quête spirituelle. Les certitudes inébranlables tant prisées par les sectes ne font guère partie du manuel de l’adepte. Au contraire, l’initié considère le doute, qui implique une remise en question des préjugés, comme un outil indispensable, fertile et bénéfique. La progression est à ce prix, tant il est vrai que les certitudes figent, tandis que toute évolution, tout mouvement perfectif réalise l’abolition, la révision ou le dépassement du donné initial. Bien avant que l’épistémologue Karl Popper ne développe le concept de falsifiabilité attaché à la démarche scientifique, le philosophe Condorcet, dont certains affirment qu’il aurait été initié dans la loge des Neuf Sœurs qui accueillit également Voltaire, déclarait dans son discours sur les conventions nationales prononcé au mois d’avril 1791 que « La vérité appartient à ceux qui la cherchent et non point à ceux qui prétendent la détenir ».

C’est probablement le refus de céder à cette facilité consistant à affirmer que l’on détient la vérité qui amène la reconnaissance du principe de tolérance, si forte en franc-maçonnerie, et qui n’est autre que l’acceptation de l’autre dans sa différence. Convaincues de la richesse que peut faire naître l’altérité, source de dialogue et de complémentarité, certaines obédiences ont fait du brassage culturel leur credo. En effet, si les loges très conservatrices relevant de la GLNF n’acceptent pas les femmes et font jurer les adeptes sur la Bible, en revanche de nombreuses autres ont assoupli les règles. Dans les loges de l’Ordre mixte international le Droit Humain, par exemple, athées, agnostiques et croyants, sensibilités politiques de droite et de gauche se côtoient dans une parfaite harmonie. Les règlements interdisent d’ailleurs les discriminations de race et de religion. L’on est fort éloigné des préoccupations qui sont celles des mouvements sectaires, lesquels veillent à fondre leurs membres dans un moule unique. Comme le fait remarquer Alain Pozarnik, « la franc-maçonnerie n’est pas une école de pensée monolithique ». Et la Constitution de la Grande Loge de France stipule que l’institution « respecte la pensée d’autrui et sa libre expression ». Les régimes dictatoriaux ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, qui persécutent volontiers ces esprits libres, représentant un danger pour un régime politique antidémocratique qui s’efforce d’asservir les individus et d’abolir toute critique (les maçons furent persécutés durant la Seconde Guerre mondiale, par le régime nazi et, en France, par celui de Vichy).

Par rapport au groupe, les maçons font donc preuve de ce que l’on pourrait appeler une soumission librement consentie, mais dont l’effet final, paradoxalement, est tout le contraire d’une attitude soumise. Nul renoncement, de nature financière, sociale ou affective, ne leur est demandé. L’actuel grand maître de la Grande Loge de France n’a de cesse de condamner cette tendance caractéristique des sectes, dont de nombreux membres repentis se plaignent ensuite, avouant avoir été ruinés par les dirigeants de la communauté : « Apporter une pierre à l’édifice de la tradition est un geste anonyme et gratuit alors que les pseudo-sages ou les pseudo-gourous vendent fort cher un enseignement qui ne leur appartient pas et qu’ils n’ont, de toute évidence, ni correctement ni complètement assimilé ». À aucun franc-maçon, en effet, il n’est demandé de se dessaisir de tous ses biens au profit de l’institution. Les seules contributions financières résident dans le paiement d’une somme annuelle tout à fait modique, destinée à assurer le paiement et l’entretien des locaux dans lesquels se tiennent les cérémonies rituelles, etc. Enfin, l’intérêt que la franc-maçonnerie porte aux diverses questions de société (l’avortement, la peine de mort, l’euthanasie, le fanatisme…), parallèlement aux travaux symboliques menés, en fait une institution ouverte sur l’extérieur, même si ses membres restent dans l’anonymat par rapport à leur engagement. Les Frères et les Sœurs sont invités, en effet, à « continuer au-dehors l’œuvre commencée dans le Temple », non dans un but prosélyte, mais afin de participer à l’amélioration du vivre-ensemble. La dimension verticale qui relie les adeptes au sacré a pour but de pénétrer la dimension horizontale du lien social, et cela parce que la transcendance n’est guère présentée comme exclusive. La Maçonnerie cherche à rendre le sacré immanent, il œuvre à sa présentification, à son incarnation. Le tailleur de pierre opératif, qui inspire les adeptes, ne formalisait-il pas son idéal de perfection dans une matière sublimée ? À l’inverse des sectes, dont la quête de transcendance se traduit par une fuite du monde terrestre, la franc-maçonnerie tente d’ennoblir l’existence quotidienne des humains que nous sommes en la rendant moins ordinaire.

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Informations complémentaires

Année

2008

Auteurs / Invités

Céline Bryon-Portet

Thématiques

Franc-maçonnerie, Mythes, rites et traditions, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Société secrète, Tolérance