La forme de la terre : Hérodote – Pythagore – Le retour aux primitifs

Dominique BOCKSTAEL

 

UGS : 2008038 Catégorie : Étiquette :

Description

De la forme de la terre : du disque à la sphère

Du cosmos dans son ensemble, passons à la terre. De nombreux témoignages permettent de constater chez les primitifs une tendance commune en rapport avec le donné géographique : l’espace que l’on habite occupe une situation centrale dans l’univers. L’apparence curviligne de l’horizon est de nature à suggérer pareille interprétation. Selon celle-ci, n’est réelle que l’aire effectivement embrassée par le regard. Par ailleurs, le milieu de cet espace est symbolisé par un point précis de l’étendue, une montagne, une colline, un rocher : c’est l’éminence sacrée où se rencontrent le ciel et la terre. Aux Indes, ce centre est le mont Méru ; chez les Bouriates, c’est le mon Sumcru ; en Iran, c’est l’Elbrouz ; dans le Laos, le mont Zumalo ; pour les Négritos de Malacca, « au centre du monde se dresse le Bata-Ribu, énorme rocher calcaire sur lequel autrefois un tronc d’arbre s’élevait vers le ciel ». Semblables croyances se retrouvent dans les traditions mythiques des peuples anciens. Chacun a sa géographie locale propre et possède des notions plus ou moins vagues sur les régions qui s’étendent au-delà de l’habitat familier. Mais, dans l’ensemble, l’extension de l’horizon géographique, si considérable qu’elle ait été chez certains peuples de l’Antiquité classique, comme chez les Phéniciens, n’a pas modifié leurs vues primitives sur la forme de la terre. Il en va tout autrement chez les Grecs qui, partis comme les autres de conceptions archaïques, bouleversèrent en quelques siècles l’édifice vénérable reposant sur des traditions immémoriales.

Les tergiversations d’Hérodote

L’historien Hérodote, dont l’œuvre date du deuxième tiers du Ve siècle, se trouve lui aussi plus d’une fois confronté avec la discordance entre un fait observé et la conception discoïde. Ses remarques ne sont en général que l’expression d’idées plus anciennes, formulées par des auteurs dont les textes sont perdus ou mutilés. Dans ses digressions sur la Scythie et la Libye, l’historien affirme que les régions extrêmes de la terre sont inhabitables au nord à cause du froid, au sud à cause de la chaleur. Avide de savoir, raisonneur, fermement accroché à ses idées, il ne craint pas, pour éviter la contradiction, de nier purement et simplement tel ou tel phénomène qui ne cadre pas avec ses convictions : il entend dire que les Phéniciens, au cours d’un périple autour de l’Afrique, ont eu le soleil à leur droite ; il se refuse à souscrire une telle affirmation ; il ne donne pas la raison de son incrédulité, mais nul doute qu’elle ne soit inspirée par l’incompatibilité du phénomène avec l’image d’une terre plate. Il apprend l’existence, dans l’extrême nord, d’un peuple appelé Hyperboréens ; il n’y croit pas, car, dit-il, « s’il y a des hommes qui sont hyperboréens (= « au-delà des vents du nord »), il doit y en avoir qui sont hypernotéens (= « au-delà des vents du sud »). De même, il rejette avec force l’information selon laquelle les populations des limites septentrionales dorment la moitié de l’année (allusion probable aux nuits boréales). On rapporte à Hérodote que lesdits Hyperboréens « habitent des hautes montagnes, inaccessibles, formant une barrière que personne ne franchit ». Le contexte implique que cette chaîne devait s’étendre d’est en ouest ; au nord de l’Europe, une telle chaîne n’existe pas ; ce qu’en dit l’historien est sans doute un mélange de ce qu’il avait entendu dire de l’Oural, qui court du nord au sud, et de ce qu’on racontait des monts Rhipée de la légende qui, avec leurs fameux habitants, les Hyperboréens, ont hanté l’imagination des poètes, à commencer par Homère, mais ont également impressionné l’esprit des géographes. Ces monts Rhipée, barrière fabuleuse de l’extrême nord, se trouvent encore sur des cartes de notre XVIIIe siècle ! Quoi qu’il en soit, la tradition mythique des monts Rhipée n’est certainement pas sans rapport avec la croyance à ce rebord montagneux que les cosmologies primitives et encore celle d’Anaximène, situent aux confins septentrionaux de la terre pour expliquer la disparition nocturne du soleil.

Par ailleurs, Hérodote affirme, à propos des Indiens, qu’ils sont plus près du soleil que les autres hommes. L’auteur d’un opuscule de la Collection hippocratique déclare dans le même sens : « Les régions du Midi sont plus chaudes que celles du Nord, parce qu’elles sont plus proches du soleil. » Comme tout Grec qui a visité l’Égypte, Hérodote a son mot à dire sur les fameuses crues du Nil, dont les Grecs ont inlassablement cherché les causes. Avec son goût pour la controverse, Hérodote critique et rejette, avant de donner sa propre explication, qui est fausse, les théories de ses devanciers, surtout celle d’Anaxagore, qui est exacte, et qui attribuait les inondations périodiques du fleuve à la fonte des neiges en Éthiopie. « Comment, s’écrie l’historien, le Nil proviendrait-il de neiges, quand il coule des régions les plus chaudes vers les plus tempérées ! ».

Ces quelques témoignages de l’attitude d’Hérodote suffiront pour montrer dans quel embarras se trouvaient les physiologues absorbés par leurs tentatives d’explication rationnelle d’un monde où les données de l’observation venaient sans cesse démentir l’image traditionnelle de la terre-disque. Au IVe siècle encore, des textes accusent la persistance d’idées surannées en rapport avec la conception d’une terre plate. Xénophon parle toujours, comme Hécatée et Hérodote, de régions extrêmes inhabitables au sud par suite de la chaleur, au nord par suite du froid. Après lui, l’historien Éphore donne du monde un schéma de la plus pure tradition ionienne, avec un souci excessif de symétrie dans la distribution des peuples autour de la Méditerranée, qui coupe en deux, d’est en ouest, la surface circulaire de la terre. L’œuvre d’Éphore date de la seconde moitié du VIe siècle, à ce moment pourtant, la terre, pour les esprits avertis, n’est plus un disque, mais une sphère. Son contemporain Aristote donne vers le même temps les preuves positives de cette sphéricité.

La sphère de Parménide et les pythagoriciens

Comme nous l’avons dit précédemment, l’idée de sphéricité est bien antérieure à Aristote, puisque nous la voyons professée au sein de l’école pythagoricienne dès le VIe siècle. Mais qui, pour la première fois a formulé cette idée ? Comme pour bien d’autres découvertes, les origines de celles-ci sont entourées de légendes et noyées d’obscurité. Une documentation très pauvre, très fragmentaire, laisse le champ ouvert à bien des hypothèses ; trois méritent d’être retenues : les uns tiennent pour Pythagore, d’autres pour Parménide d’Élée, tous ceux du VIe siècle, d’autres enfin pour un pythagoricien anonyme d’époque plus tardive.

 Dans l’état actuel de notre information, pour précaire qu’elle soit, la priorité de Parménide nous paraît la plus plausible. Mais il est fort probable que l’idée de Parménide s’est répandue très tôt dans les milieux pythagoriciens. Ceux-ci et les Éléates, dont Parménide était le chef de file, ont eu des contacts, en raison de leur proximité géographique, en Italie du Sud. La physique de Parménide, telle qu’elle s’exprime dans la Voie de l’opinion expose des vues pythagoriciennes. Par ailleurs, dans l’esprit de son promoteur, l’idée de sphéricité ne reposait sur aucune base positive. L’Être de Parménide est une sphère parfaite ; cette forme devait naturellement séduire les pythagoriciens anciens pour qui la sphère est également le corps géométrique parfait. Aussi la conception d’une terre sphérique n’a-t-elle pour Parménide, ni pour les pythagoriciens, aucun rapport avec l’observation des faits. C’est d’ailleurs cet aspect purement spéculatif qui a si longtemps détourné les Ioniens et leurs successeurs de cette représentation si peu conforme aux données de l’expérience immédiate. Même un esprit comme Démocrite, l’atomiste, promoteur d’une théorie grandiose sur la constitution de l’univers, reste attaché à la forme discoïde, que continueront à admettre les épicuriens, et à leur suite, Lucrèce au premier siècle avant notre ère. Ce paradoxe s’explique pourtant si l’on sait quelle répulsion éprouvaient les purs physiologistes pour les tendances mystiques des pythagoriciens qui, aux yeux des Ioniens, aboutissaient à des constructions artificielles et arbitraires, dominées par des vues éthico-religieuses sur l’homme est sur le cosmos.

Les idées de Socrate et les preuves d’Aristote

Le plus ancien témoignage conservé, relatif à la sphéricité terrestre, nous est fourni par le Phédon de Platon. On ne connaît pas la date de ce dialogue, mais il rapporte les derniers moments de Socrate, qui est mort en 399. La plupart des critiques admettent que les idées exprimées sont celles de Socrate. Or, la lecture du Phédon fait ressortir qu’à ce moment le concept de sphéricité apparaît comme une nouveauté à Athènes. On suppose avec vraisemblance que le fait est dû à l’influence de la nouvelle école pythagoricienne fondée à Rhégion, vers la fin du Ve siècle, mais dissoute et dispersée peu après. L’un de ses membres éminents, Philolaos, alla s’établir à Thèbes ; nous avons vu précédemment que celui-ci avait élaboré un système cosmologique basé sur la mystique des nombres, dans lequel les planètes, dont la terre, toutes sphériques, tournent autour d’un feu central. Ce système semble bien avoir inspiré les vues développées dans le Phédon, notamment celle de la sphéricité terrestre. À la question « La terre est-elle ronde ou plate ? », Socrate répond en optant pour la rotondité ; la terre est au centre du monde, immobile et sphérique, n’ayant nul besoin, pour éviter de tomber, ni de l’air ni d’aucune pression du même genre. Elle ressemble à un ballon bariolé, mais elle comporte des creux, constituant chacun un habitat humain, tel que celui du monde méditerranéen. L’option de Socrate, suivi en cela par Platon, n’est nullement dictée par des considérations matérielles. Préoccupé avant tout de morale et de psychologie, il ne laisse pas de manifester une certaine aversion pour les recherches positives. Aussi, à l’instar des pythagoriciens et de Parménide, le Socrate de Platon n’invoque-t-il aucun argument d’ordre physique pour justifier son choix ; sa conviction touchant la sphéricité terrestre est fondée sur le principe du meilleur, dans le sens d’une finalité intelligible.

Avec Aristote (384-322), nous trouvons pour la première fois, à côté des vues théoriques qui tiennent toujours une large place, des explications en rapport avec l’observation des faits. Les arguments aristotéliciens sont donc de deux ordres :

  1. Arguments d’ordre logique
  2. La terre doit avoir nécessairement une forme sphérique, car toutes ses parties ont un poids qui les entraîne vers le centre.
  3. Si l’un des corps célestes est sphérique, comme la lune, il est clair que les autres doivent l’être également.
  4. Arguments d’ordre expérimental
  5. Nous voyons que l’horizon du monde habité, aussi loin que nous pouvons l’atteindre, devient différent chaque fois que nous changeons de place.
  6. Nous voyons également la physionomie du ciel changer quand nous faisons des déplacements assez considérables à la surface de la terre ; l’un et l’autre phénomène ne peuvent s’expliquer que si la terre est sphérique.
  7. Lors des éclipses de lune, la limite de l’ombre projetée est toujours de forme circulaire.

Ce dernier argument est le plus sérieux que les Anciens aient connu en faveur de la sphéricité terrestre.

La primauté de l’abstrait et le retour aux primitifs

C’est donc vers le milieu du IVe siècle qu’est établie positivement la forme sphérique de notre planète. Grâce à elle, la géographie et l’astronomie connaîtront un essor admirable. On constate cependant que, jusqu’à la fin de l’hellénisme, la tendance persiste à donner le pas aux explications fondées sur le raisonnement abstrait plutôt que de chercher des preuves expérimentales. C’est ainsi que Posidonios, au IIe siècle avant notre ère, déclare : « Les formes proposées pour la terre par les physiologues sont, en dehors de la sphérique, la forme plate, celle d’un disque creux, d’un cube ou d’une pyramide. On ne peut raisonnablement en imaginer quelque autre. Il suffit donc d’exclure les quatre formes qui viennent d’être énumérées. » Chez Strabon, au premier siècle avant notre ère, dominent également les arguments d’ordre philosophique : « L’univers et le ciel sont sphériques, puisque les corps pesants tendent vers le centre ; s’étant massée autour de ce centre, la terre demeure homocentrique avec le ciel. » Un raisonnement analogue à celui de Posidonios se trouve chez Ptolémée, au IIe siècle de notre ère : « La terre ne peut être ni plate, ni creuse ; ni polyédrique : reste donc qu’elle sphérique. »

Cependant, l’idée de sphéricité appliquée à la terre a longtemps correspondu à celle d’un corps géométrique parfait. Ouvrant la voie frayée par Dicéarque et Euclide (IIe siècle avant notre ère). Ératosthène fait ressortir la distinction qu’il faut établir entre la conception théorique d’une sphère idéale et l’aspect réel de la terre qui présente des aspérités produites par les accidents du relief. Il constate que la terre n’est pas une sphère parfaite (sphaira), mais un corps dont la forme ressemble à une sphère (sphairoéidès) ; cependant, ajoute-t-il, les irrégularités de sa surface sont négligeables sur le plan pratique en raison de leur petitesse par rapport à l’énorme dimension de la terre, dont il a mesuré la circonférence. Nous reviendrons sur cette mesure, un des plus beaux triomphes de la science grecque.

Après les Grecs, dès le début du Moyen Âge, l’abandon presque général des conceptions géosphériques entraîne évidemment un retour aux représentations suggérées par l’idée de la terre plate. Dans le système cosmologique de Cosmas Indicopleustès, que nous avons esquissé précédemment, un océan rectangulaire entoure une surface terrestre de même forme, qui comporte quatre découpures plus ou moins profondes, correspondant à la Méditerranée, à la Caspienne, aux golfes arabique et persique. Au-delà de l’océan s’étend une terre inaccessible où est situé le paradis terrestre. Plus tard encore, les cartes rectangulaires de type cosmas feront place à des figures circulaires ou elliptiques qui évoquent, par leur schéma général, les mappemondes ioniennes primitives, mais qui présentent des traits bien plus fantaisistes. Dans ces cartes-roues, la terre habitée est disposée autour de la Palestine, de sorte que Jérusalem se trouve, à l’instar de l’omphalos de Delphes, au centre de la terre.

Il faut cependant reconnaître que la conception discoïde n’est pas adoptée unanimement par les chrétiens, et certains esprits, surtout parmi les Pères de l’Église, comme un Lactance, un saint Augustin, admettent la sphéricité, tout en repoussant l’idée des antipodes. Une double tendance se manifeste ainsi dans les milieux cultivés de la chrétienté : les uns hostiles à toute influence païenne, rejettent toute notion contraire à la tradition biblique, dont ils prennent à la lettre les récits et les enseignements ; les autres, penchant plutôt vers une interprétation allégorique, admettent l’image du monde telle que l’avait établie la pensée grecque d’Aristote à Ptolémée. Mais il semble que le premier courant tende à prévaloir à partir du VIe siècle et l’on peut estimer qu’entre cette date et le XIIIe siècle, la sphéricité de la terre n’eut que des partisans isolés.

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Informations complémentaires

Année

2008

Auteurs / Invités

Dominique Bockstael

Thématiques

Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses