La forme de la terre : des conceptions primitives à Aristote

Dominique BOCKSTAEL

 

UGS : 2009016 Catégorie : Étiquette :

Description

De la forme de la terre : du disque à la sphère

Du cosmos dans son ensemble, passons à la terre. De nombreux témoignages permettent de constater chez les primitifs une tendance commune en rapport avec le donné géographique : l’espace que l’on habite occupe une situation centrale dans l’univers. L’apparence curviligne de l’horizon est de nature à suggérer pareille interprétation. Selon celle-ci, n’est réelle que l’aire effectivement embrassée par le regard. Par ailleurs, le milieu de cet espace est symbolisé par un point précis de l’étendue, une montagne, une colline, un rocher : c’est l’éminence sacrée où se rencontrent le ciel et la terre. Aux Indes, ce centre est le mont Méru ; chez les Bouriates, c’est le mont Sumcru ; en Iran, c’est l’Elbrouz ; dans le Laos, le mont Zumalo ; pour les négritos de Malacca, « au centre du monde se dresse le Bata-Ribu, énorme rocher calcaire sur lequel autrefois un tronc d’arbre s’élevait vers le ciel ». Semblables croyances se retrouvent dans les traditions mythiques des peuples anciens. Chacun a sa géographie locale propre et possède des notions plus ou moins vagues sur les régions qui s’étendent au-delà de l’habitat familier. Mais, dans l’ensemble, l’extension de l’horizon géographique, si considérable qu’elle ait été chez certains peuples de l’Antiquité classique, comme chez les Phéniciens, n’a pas modifié leurs vues primitives sur la forme de la terre. Il en va tout autrement chez les Grecs qui, partis comme les autres de conceptions archaïques bouleversèrent en quelques siècles l’édifice vénérable reposant sur des traditions immémoriales.

Conceptions primitives : le nombril de la terre et le disque

En ce qui concerne la forme de la terre, la croyance la plus répandue est celle d’un disque qui flotte sur l’eau. Telle est la représentation que se forment les Mésopotamiens, qui l’assimilent à l’image familière des koufas, bateaux ronds et plats naviguant sur l’Euphrate ; cet aspect a été probablement suggéré par la configuration du pays qui, appuyé contre des montagnes situées au nord, évoque l’idée d’un massif s’élevant progressivement à partir de la mer.

Pour les Égyptiens, la terre se confond avec la longue bande plate formée par la vallée du Nil, bordée de chaque côté par une saillie montagneuse, et flottante sur un océan appelé Grand Cercle. Les Hébreux conçoivent la terre comme un disque plan : mais il n’y a pas d’océan-ceinture, de sorte que la voûte du ciel vient reposer directement sur les confins de la terre. Pour les Chinois anciens, la terre est un vaste carré bordé de quatre mers, et au centre duquel se dresse un tertre carré, appelé l’Autel du sol. Les traditions primitives de l’Inde présentent au centre de la terre-disque le mont Méru derrière lequel le soleil disparaît la nuit.

Chez les Grecs de l’époque préclassique, nous voyons prévaloir la même figure d’un disque flottant sur l’eau. Homère et Hésiode nous en offrent les plus anciens témoignages ; dans l’Iliade et l’Odyssée, la terre affecte la forme d’un bouclier circulaire entouré par le vaste fleuve Océan. On lit dans le Bouclier d’Héraclès attribué à Hésiode : « Le long du rebord circulaire roulait l’Océan – on eût dit un fleuve coulant à pleins bords ». Cette notion d’une terre en forme de disque s’accompagne de la tendance primitive signalée plus haut, qui consiste à croire que l’on occupe le centre du monde. Sur les plus anciennes cartes élaborées par les Grecs, la Grèce est au cœur du mode habité ; au milieu de la Grèce est située Delphes, où s’élève l’antique sanctuaire d’Apollon Pythien. Delphes est appelée par les poètes l’omphalos, c’est-à-dire le nombril de la terre. L’omphalos n’est pas une simple image : dans l’adyton (partie inaccessible aux profanes) du sanctuaire, on pouvait voir une pierre de forme ovoïde, grossièrement sculptée, enveloppée de bandelettes de laine ; un exemplaire en marbre se trouve encore au musée de Delphes. La signification de l’omphalos, dont l’origine est obscure, a été, dès l’Antiquité, sujette à des interprétations qui ne s’excluent pas nécessairement. Selon une première croyance, il figurerait la couverture d’un tertre funéraire marquant la sépulture du python tué par Apollon, ou celle de Dionysos ; une deuxième version rattache l’ophalos une tradition étroitement associée à son sens concret : image du nombril humain et du cordon ombilical, il était considéré comme un symbole de fertilité. Enfin, la place centrale qu’occupe l’ombilic sur le corps est assimilée à la situation méditerranéenne de Delphes, et c’est cette interprétation géographique de nombril de la terre que nous pouvons déduire de la plupart des allusions des poètes et des prosateurs à la fameuse pierre symbolique.

Les premiers philosophes adoptent des conceptions analogues touchant la forme de la terre. Pour Thalès, elle émerge comme un morceau de bois de l’eau primordiale qui l’entoure de toutes parts. Son successeur Anaximandre donne à la terre la forme d’un tambour, d’un fût de colonne suspendu dans l’espace. Avec Anaximène, on revient à la conception d’un disque aplati qui repose sur l’air, principe de toutes choses ; cependant, préoccupé d’explication physique, Anaximène établit que, pour supporter la terre, la nappe d’air qui se trouve dessous est plus dense qu’ailleurs. En laissant de côté Pythagore et son école, et l’isolé Parménide d’Élée, nous constatons que tous les présocratiques que nous connaissons par des textes ou par des témoignages indirects, ont professé la conception traditionnelle de la terre-disque. C’est ainsi que Xénophane déclare que la terre est plate, en contact avec l’air à sa surface supérieure, illimitée à sa partie inférieure. Pour Anaxagore, la mer a pris la place de la terre plate qui est soutenue par l’air. Leucippe dit que la terre ressemble à un tambour suspendu dans l’air. Démocrite explique que la terre ressemble à un disque creusé en son milieu. Selon Diogène d’Apollonie, la terre, en équilibre au centre du monde, a reçu sa forme discoïde par suite de sa révolution due à la chaleur, et sa solidité et sa fixité ont été produites par le froid. Pour Archélaos, la terre est un disque creusé en son milieu.

Aristote et la carte du disque

Ainsi, l’idée d’une terre plate (ou concave) et circulaire a prévalu jusqu’à la fin du Ve siècle, non seulement dans les couches populaires, mais même chez les penseurs les plus sagaces et les novateurs les plus hardis, comme Anaxagore et Démocrite. Le fait est attesté encore au temps d’Aristote, dans la seconde moitié du IVe siècle ; le Stagirite s’insurge contre ceux qui tracent des cartes complètes de la terre en donnant à la partie habitée une forme arrondie, ce qui, dit-il, est absurde, contraire à l’observation des faits et au jugement de la raison. Aristote fait allusion ici à des cartes de type ionien, dont l’archétype remonte à Anaximandre. Mais on peut légitimement penser que, pour des besoins pratiques, il y a eu, bien avant les Grecs, et dès la plus haute Antiquité, des essais tendant à reproduire graphiquement la configuration de l’habitat occupé, ou même de régions plus étendues, voire de toute la terre telle qu’elle apparaissait aux yeux ou à l’imagination. Ce qui subsiste des périodes les plus reculées est malheureusement fort pauvre. Un papyrus égyptien datant du XIVe-XIIIe siècle avant J.-Chr. représente le plan d’un district minier montrant les routes qui traversent le désert occidental jusqu’à la mer au-delà des montagnes. Document plus suggestif encore, une tablette babylonienne figure une mappemonde rudimentaire, de date assez récente (VIe siècle ?), mais qui est certainement dérivée d’un exemplaire beaucoup plus ancien ; elle correspond à la vision que les Mésopotamiens se faisaient de la terre : un disque entouré de Fleuve amer ou Océan ; l’Euphrate y est dessiné sortant des montagnes et traversant la plaine où sont indiquées quelques localités.

Ces traits généraux se retrouvent dans la plus ancienne carte grecque dont il soit fait mention, celle d’Anaximandre qui aurait été, après lui, amendée et complétée par son illustre compatriote Hécatée de Milet, auteur d’un Periodos Gês (tour du monde) dont il ne reste que des fragments.

Hérodote nous parle d’une de ces tables circulaires de bronze qui représentaient la surface terrestre selon les conceptions primitives décrites plus haut : « Aristagoras, Tyran de Milet, arriva à Sparte du temps que Cléomène y avait le pouvoir. Il vint s’entretenir avec lui, portant avec lui une tablette de bronze où étaient gravés les contours de toute la terre, toute la mer et tous les fleuves ». Nul doute que la carte utilisée par Aristagoras, lui aussi de Milet, ne fût, comme beaucoup d’autres, une réplique de celle d’Anaximandre complétée par Hécatée. L’emploi de ces tables circulaires, dont l’usage nous est attesté par les textes ne fut peut-être pas sans effet sur la persistance des idées touchant la forme discoïde de la terre. Aussi, la conception du disque étant à la base des cartes ioniennes, celles-ci présentent-elles des limites des terres confondues avec celles de l’écoumène, car, selon Hécatée, le géographe n’est pas censé s’intéresser aux régions présumées inhabitables ou inhabitées. L’écoumène s’offre donc sous la forme d’une masse insulaire plus ou moins circulaire, constituée de deux parties qui sont séparées d’est en ouest par une mer intérieure allongée (la Méditerranée) ; celle-ci communique avec l’Océan extérieur par les Colonnes d’Hercule (détroit de Gibraltar) et de là s’étend vers le Levant entre les deux continents, l’Europe au nord, l’Asie au sud (comprenant l’Asie proprement dite et la Lybie, c’est-à-dire l’Afrique). Au centre de cette écoumène, se trouve la Grèce, et au milieu de celle-ci, Delphes où l’omphalos symbolique le nombril du monde. Au point de vue du climat, le disque-écoumène se divise en trois parties : un secteur nord ou règne le froid, un secteur sud brûlé de chaleur, et, entre les deux, une bande tempérée qui seule est habitable en raison de sa température modérée.

C’est contre une telle représentation qu’Aristote s’élève avec force. La terre étant un globe, doit comporter deux portions habitables, coïncidant avec les régions tempérées qui se situent, l’une dans l’hémisphère nord (le nôtre), l’autre dans l’hémisphère sud, chacune d’elles se trouvant entre deux contrées inhabitables, par suite du froid vers les pôles, par suite de la chaleur vers l’équateur : ces deux parties habitables, limitées par des parallèles à l’équateur, doivent donc affecter la forme d’une bande qui fait le tour de la terre et que les Grecs appelleront zone, c’est-à-dire ceinture. C’est pourquoi Aristote juge vaines et fantaisistes les tentatives des physiologues pour expliquer bien des phénomènes.

Les contradictions du disque

Effectivement, dès que l’observation positive apparaît en Ionie, nous voyons les physiologues se heurter à des difficultés résultant de la disparité entre les faits observés et la conception de la terre-disque. Et comme toujours, nous les voyons se lancer résolument, allègrement, dans les explications tendant à concilier les apparences avec les idées, à interpréter les phénomènes de façon à les intégrer à tout prix dans l’ordonnance d’un système établi a priori. On constate ici, une fois de plus, un aspect permanent de l’esprit grec, ce besoin de comprendre, de soumettre tout à la raison, et de réduire à l’unité la diversité des choses, dans un univers à la fois simple et rationnel, obéissant à des lois qu’il est possible de connaître par l’observation et par la réflexion. C’est pourquoi certaines données de l’expérience mettent les tenants de la terre-disque dans la même situation que les astronomes qui, assujettis au dogme du cercle et du géocentrisme, s’ingénieront à élucider les mouvements apparents de planètes, ils se voient, comme eux, confrontés avec le problème crucial : comment sauver les apparences ?

Une première difficulté est soulevée par les mouvements du soleil ; son apparition à l’est, sa disparition à l’ouest sollicitent l’attention des physiologues. Aristote, faisant allusion aux « Anciens », notamment à Anaximène, constate : « Ils croyaient que le soleil ne passe pas sous la terre, mais autour de sa partie nord, et que c’est derrière cette barrière surélevée qu’il disparaissait durant la nuit ». La croyance à des montagnes formant écran se trouve déjà dans les cosmogonies primitives, en particulier chez les Mésopotamiens. La concavité du disque terrestre nous permet de comprendre, selon Archélaos, pourquoi le lever et le coucher du soleil n’ont pas lieu en même temps pour tous les peuples. Héraclite prétend que les mouvements solaires et les saisons sont dus à des alternances d’exhalaisons sèches et humides : « Le soleil, dit-il, se nourrit d’exhalaisons claires ; il l’aspire, la respire et, s’en nourrissant, la supprime, si bien que l’exhalaison humide et obscure devient prépondérante ; en se retirant vers le sur, de l’équinoxe d’automne à celui du printemps, il est repoussé par l’avance de l’exhalaison humide que la chaleur de l’été a fait lever d’en bas ». Autre explication commune à Empédocle, Anaxagore Leucippe : si le trajet du soleil est plus long en été qu’en hiver, c’est que la surface plane de la terre, située à l’origine dans le même plan que le soleil, c’est incline sensiblement vers le sud ; ainsi s’est élaboré un succédané rationnel du rebord montagneux septentrional des traditions mythiques : « L’air cédant à l’effort du soleil, le pôle arctique s’est déplacé, le côté du Nord a été levé, celui du sud abaissé, et par suite le monde entier s’est trouvé incliné ». Ainsi, nos physiologues tentent d’expliquer un fait d’observation, l’obliquité de l’écliptique ; celle-ci pouvait à la rigueur rendre compte des saisons sur une terre plate, mais elle ne prendra tout son sens qu’avec la notion d’une terre sphérique. Xénophane donne au problème du mouvement solaire une solution radicale : « Un soleil s’éteint, il s’en reforme un autre au Levant ; il y a plusieurs soleils suivant les climats, les régions et les zones de la terre ».

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Informations complémentaires

Année

2009

Auteurs / Invités

Dominique Bockstael

Thématiques

Aristote, Évolutionnisme, Lutte contre les fausses croyances et les fausses sciences, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Sciences