La Flandre aux Flamands

Pierre Stéphany

 

UGS : 2010030 Catégorie : Étiquette :

Description

La première chose qui étonne le curieux cherchant à en savoir plus sur la pathologie belgo-belge, c’est l’extraordinaire quantité de livres – sérieux, cette fois – et d’études sociologiques ou historiques auxquels elle a donné lieu. Depuis deux siècles, on a écrit une bibliothèque. Et ce n’est pas fini ; rien que les récentes péripéties ont déjà inspiré une demi-douzaine de libelles en tous genres.

Toutes choses que résuma le sénateur Francis Delpérée, professeur de droit constitutionnel à l’UCL, en 1986 quand il choisit, pour illustrer la couverture de son Nouvel État belge, le bonhomme à chapeau boule des tableaux de Magritte, héros bien de chez nous que le peintre-culte du surréalisme a rendu presque aussi célèbre que Manneken-Pis.

En 2001, année où la Belgique succéda à la Suède à la présidence de l’Union européenne, Anne-Marie Neys-Uyttebroeck, alors secrétaire d’État aux Affaires étrangères, déclara que le symbole de la Belgique pendant cette période serait le chapeau boule… L’accessoire cher à grand-papa et au peintre insaisissable accéda dès lors, pour ainsi dire, à l’histoire officielle.

En 2007, à la foire agricole de Libramont, Paul-Henry Gendebien faisait un tour. Fidèle à son ancêtre de 1830, qui fit la révolution belge pour que les Belges deviennent Français, il anime depuis de nombreuses années un parti qui prêche le rattachement de la Wallonie à la France. Un gentleman farmer jamais rencontré auparavant, mais qui l’avait reconnu, l’aborda soudain. « Voyez-vous, Monsieur, la Belgique ne peut disparaître. Et pourquoi ? Elle ne cessera pas parce qu’elle n’a jamais existé. Oui, elle tiendra, parce qu’une chose qui n’est pas ne peut pas cesser d’être. C’est mathématique. » Cette fois, on dirait du Raymond Devos.

Cette irréalité, les Belges ont à la vivre dans un réel on ne peut plus concret.

Entre Liège et Bruxelles, par l’autoroute, on compte cent kilomètres. Sur le trajet, l’automobiliste franchit cinq fois une frontière linguistique. Par temps de brouillard, il lui faut doublement prendre garde, car en région francophone, la limitation de vitesse est seulement conseillée, tandis qu’en Région flamande, elle est obligatoire.

Le Belge,

dit Patrick Roegiers dans Le Mal du pays,

est, tant par nature que par tempérament, un fan de déraison, de la dérision, du désordre mental, des élucubrations, des déraillements et de la déconnade.

Mis noir sur blanc dans la littérature législative en Belgique communautarisée, cela donne cette réflexion faite un jour à la Chambre par le député André Baudson : « Je souhaite beaucoup de plaisir aux juristes et aux historiens futurs de notre droit public, et plus encore aux pauvres étudiants qui, dans l’avenir, devront concilier les grands principes de notre droit avec la haute voltige à laquelle nous nous sommes livrés. » C’était en 1971. André Baudson et les étudiants n’avaient encore rien vu !

Dans la vie quotidienne comme dans la dérision, on ne se lasse pas, depuis quelques années, de collectionner les émanations navrantes ou drolatiques du prurit linguistique.

Le temps des petits groupes

La Belgique compte trois communautés, quatre régions, dix provinces, quarante-quatre arrondissements, deux cent vingt-deux cantons, cinq cent quatre-vingt-neuf communes et bientôt onze millions de sujets – sans compter, comme dit l’autre, les sujets de mécontentement. Les clivages concrétisent et attisent les revendications ; c’est la règle. On a connu les clivages philosophiques, quand l’Église catholique prétendait faire la loi, les clivages économiques du XIXe siècle creusant le fossé entre les classes sociales. Aujourd’hui, et pas seulement en Belgique, ce sont les particularismes locaux et régionaux qui émergent. C’est la fin des grandes histoires, explique le philosophe français Jean-François Lyotard. Les grands systèmes intégrés – communisme, libéralisme, catholicisme, socialisme et autres – ont fait leur temps. Voici le temps des petits groupes dans lesquels l’individu se retrouve. Le clivage linguistique à la belge n’est qu’un fragment de l’éparpillement universel retournant à la tribu.

Dans ce grand théâtre du monde, la Belgique déploie un talent tout particulier. Elle sert même d’exemple. Marc Reynebeau, historien et journaliste, Flamand autant qu’on peut l’être, disait naguère se sentir « autant belge que flamand, et d’abord belge, probablement, même si je n’ai jamais calculé l’intensité de mes sentiments ». Il ressemble en cela à la plupart des Flamands. Selon lui, soixante pour cent des Flamands ont tendance à se dire d’abord flamands, mais si on leur demande : « Voulez-vous que la Belgique disparaisse ? », la plupart répondent « non ». Il estime que tout au plus dix pour cent des Flamands se sentent uniquement flamands. Il ne nie pas les différences de culture et de mentalité entre Flamands et Francophones, mais « nous différons sur dix pour cent des caractéristiques et nous sommes à nonante pour cent semblables ». Le problème, c’est la place que tiennent ces dix pour cent.

C’était au Grand Jury RTL-Le Soir le 14 avril 1996. Dix ans ont passé et une variété d’événements politico-folkloriques survenus entre-temps pourraient avoir modifié les données.

La Flandre existe désormais fortement. Témoin : les travaux auxquels elle a donné lieu. De la montagne d’ouvrages s’essayant à l’exégèse du casse-tête belgicain, la Flandre seule prend une part majeure.

L’historien,

écrit Éliane Gubin,

est saisi de vertige, voire de découragement, devant la masse d’écrits parmi lesquels il faut choisir.

Ainsi du monumental ouvrage de Th. Coopman et J. Broeckhaert, Bibliographie van Vlaemsche Taalstrijd (taalstrijd = combat linguistique), ou des quatre tomes de l’Histoire idéologique du mouvement flamand, publiés à Anvers en 1963-1965 par Hendrik Élias, qui fait remonter à 1780 les débuts de la prise de conscience dont on perçoit mieux aujourd’hui les résultats. Élias est aussi l’auteur en 1969 des quatre volumes de 25 jaar Vlaamse Beweging, histoire du mouvement flamand entre 1914 et 1939. Évincé dans les années trente, en raison de ses activités flamingantes, de la chaire d’histoire moderne qu’il détenait à l’Université de Louvain, Élias finit en 1942 à titre de chef du Vnv (Vlaams national Verbond), parti national flamand qui sombra dans la collaboration ; arrêté en 1945, condamné à mort, gracié en 1951, remis en liberté en 1959, il avait eu tout le loisir, en prison, de poursuivre ses recherches.

La Belgique n’a pas de naissance,

écrivait un jour Léopold Ier à un de ses ministres

et, vu le caractère de ses habitants, elle ne pourra jamais en avoir.

 On ne sait pas trop ce qu’entendait par là le premier roi des Belges. Il ignorait qu’au XXe siècle, on viendrait voir de l’étranger comment son pays s’y prend pour faire cohabiter ses différentes familles. On écrit des thèses sur la mécanique institutionnelle que les Belges perfectionnent sans cesse. Des magazines de référence – Newsweek, le Daily Telegraph, l’Economist, l’agence Reuter, – nous ont consacré des enquêtes. La Belgique est, dit le philosophe Pascal Chabot, un « laboratoire de paix ».

Le groupe Coudenberg, association de personnalités belges sereines et haut placées créée il y a quelques années pour étudier nos affaires internes, a trouvé les Belges « habitants d’un pays moyens ». Flamand ou Wallon, le Belge a le goût des fêtes, refuse les idéologies. C’est un bourgeois individualiste, méfiant et obstiné, attaché aux choses de la terre. Il reste proche de son village. Il aime le bien boire et le bien manger. C’est en Belgique, paraît-il, que l’on trouve le plus grand nombre de potagers par tête d’habitant.

La Belgique, toutefois, n’étonne pas le monde que par ses chicons, par ses chocolats, par ses Schtroumfs et par ses bières de luxe. Elle y ajoute sa Constitution qui, dans les années nonante, fit tant impression sur les membres du premier pouvoir éthiopien post-Mengistu que la devise nationale « L’Union fait la force » orne depuis l’entrée du parlement d’Addis-Abeda.

La Belgique est pleine de surprises polyglottes auxquelles contribuent sur les routes, les plaques bleu et blanc indiquant les endroits vers où vous roulez. Si on annonce Bergen, c’est que vous allez à Mons ; on vous signale l’approche d’une ville appelée Rijsel, il s’agit de Lille ; si vous cherchez en vain sur votre carte francophone unilingue une localité d’une importance certaine où vous entrez et qui s’appelle Geraardsbergen, sachez que vous êtes à Grammont.

Le décor, les prairies, les fermes, les maisons de briques, les platanes qui se font rares le long des routes, tout est pareil. Vous venez pourtant de changer d’univers. Soyez attentif. Albert du Roy, envoyé spécial de la télévision française, observait les affiches disposées par la sécurité routière : quand le monsieur au volant percute l’arrière de la voiture qui le précède parce qu’il s’est laissé distraire par une dame en mini-jupe, il s’entendait conseiller « Laat u niet afleiden » au lieu de « Ne vous laisser pas distraire », ou le contraire, c’est qu’il venait de passer du latin au germain ou l’inverse.

Contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas en 1962, sous le gouvernement Lefèvre-Spaak, qu’a été établie la frontière linguistique. Elle existe au moins depuis un millénaire et demi. Tous les pays ont des frontières ; la Belgique s’en est offert une de plus, invisible, mais imperméable. Une ligne de démarcation qui court horizontalement de Mouscron à Fouron, écorne la Flandre et le Hainaut, fait du Brabant deux parts et s’achève sur la Meuse, traverse bois, collines, champs de blé, prairies à vaches et champs de betteraves, antérieure à la Belgique, mais aussi beaucoup plus ancienne que la France, l’Allemagne, ou la Hollande et d’autant plus intraitable. Les transferts économiques passent par-dessus, les paysages l’ignorent, parmi les patronymes qu’enregistre l’état civil les Van quelque chose sont aussi nombreux à Liège que le De quelque chose à Anvers, et on estime qu’en Belgique un ménage sur quatre est fait de deux conjoints d’une langue différente. N’importe, cette ligne frontière est une fracture.

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Informations complémentaires

Année

2010

Auteurs / Invités

Pierre Stéphany

Thématiques

Conflits culturels en Belgique, Flandre, Politique belge