La fin des dogmes vue par Simon Jouffroy

Claude Évrard

 

UGS : 2011021 Catégorie : Étiquette :

Description

C’est en 1823 que Jouffroy composa son article le plus célèbre, le seul – ou presque – dont le grand public connaisse le nom. Est-ce dire qu’on l’ait lu ? Certes pas. Mais il est des titres, frappants comme des vers de Corneille, qui sont amis de la mémoire. Comment les dogmes finissent, la Bible de l’Humanité de Michelet, Qu’est-ce que la propriété ? de Proudhon, autant de formules que l’esprit a enregistrées. Elles sont comme ces villes aux noms sonores qui nourrissent la rêverie des adolescents, et où les voyageurs débarquent rarement.

Pour comprendre clairement le retentissement de cet essai, il importe de se reporter un moment à l’époque où il fut composé et surtout à celle où il fut publié. Car, ne l’oublions pas, ce n’est que le 24 mai 1825 qu’il paraît dans un journal qu’animent les proscrits de l’École normale : le Globe. Fondé en 1824, le Globe demandait, comme l’écrira plus tard un de ses collaborateurs,

« la liberté pour tous, la vraie liberté soumise à la raison et se donnait la mission d’en poursuivre la conquête, non seulement dans le domaine des lettres et des idées, mais sur le terrain même de la vie politique. »

Un bref retour en arrière nous rendra le climat intellectuel de ce début de siècle. Les élections de 1816 avaient amené au pouvoir une majorité faite du centre gouvernemental et des libéraux. La politique modérée des nouveaux élus apportait des résultats encourageants : le crédit s’était rétabli, le chômage se résorbait, la population s’accroissait régulièrement. Certes, tout n’était pas parfait et les tempéraments frondeurs, tel Paul-Louis Courier, trouvaient encore matière à des pamphlets. Pourtant, le progrès était certain et il eût continué si, en 1820, un fanatique n’avait assassiné le duc de Berry, futur héritier du trône. Ce meurtre, attribué à la poussée des idées nouvelles, rapprocha Louis XVIII de la droite. Les lois timidement audacieuses de 1819 furent en partie rapportées, on fit taire l’esprit trop libre de l’Université. C’est alors que fleurirent des sociétés secrètes, tels les Carbonari, qui séduisirent un moment Jouffroy. Le ministère de M. de Villele devint la bête noire des libéraux. Les intellectuels se sentirent frustrés par les exigences de la droite qui mêlait christianisme et politique.

À cette époque, Lamennais croit encore à un catholicisme militant. De 1817 à 1823, il publie les quatre volumes de l’Essai sur l’indifférence en matière de religion, et affirme :

« Le raisonnement sert et trahit indifféremment toutes les causes ; il ôte tout à tour et donne l’empire à toutes les opinions… L’incroyance est la ruine de toutes les sociétés… »

Voilà le panorama des années où s’élabora le manifeste de Jouffroy.

Louis XVIII mourut le 16 décembre 1824. Charles X lui succéda. Très léger dans sa jeunesse, l’âge l’avait rendu fort dévot. Car le nouveau roi avait soixante-huit ans. Son sacre théâtral, et dont la somptuosité se voulait napoléonienne, fit sourire. Puis des projets de loi excitèrent l’indignation et le peuple murmura que Charles X était dominé par ce qu’il appelait le parti prêtre. Que prévoyaient ces lois : une indemnité d’un milliard accordée aux émigrés, la peine de mort pour quiconque profanerait les objets sacrés, des restrictions à la liberté de la presse… voilà les événements contemporains de la publication de Comment les dogmes finissent.

Si l’appellation de pamphlet qu’on lui a parfois donnée est notablement exagérée, il n’est pas faux de dire que ces pages visent « moins la religion que l’Église militante, moins la monarchie que M. de Villele et qu’elles atteignent surtout l’alliance immorale et intéressée » de deux institutions qui doivent rester étrangères l’une à l’autre.

Le titre n’indique pas cette tendance, mais la lecture la moins attentive suffit à montrer que Jouffroy étudie surtout la vie artificielle que le pouvoir confère aux dogmes morts. Un commentateur qui souligne le minutieux démontage de cette machinerie religieuse ajoute cette remarque pertinente :

« Pas un nom propre, pas une date. Le mouvement paraît d’autant plus irrésistible qu’il est anonyme, impersonnel, fatal. Il semble que l’attaque porte davantage venant de plus loin, du haut de la pensée, du fond des siècles. »

Quels sont, d’après Simon Jouffroy, les signes annonciateurs de la fin des dogmes ? Nous citerons son texte.

« Quand un dogme touche à la fin de son règne, on voit naître d’abord une indifférence profonde pour la foi reçue. Cette indifférence n’est point le doute : on continue de croire. Pas même une disposition à douter : on ne s’est point avisé que le doute fut possible ; mais c’est le propre d’une croyance qui n’a plus de vie et qui ne subsiste que par la coutume. Dans les temps éloignés où le dogme prit naissance, on l’adopta parce qu’il parut vrai ; on croyait alors et l’on savait pourquoi : la foi était vivante. Mais les enfants des premiers convertis commencèrent à admettre le dogme sans vérifier ses titres, c’est-à-dire à croire sans comprendre. Dès lors, la foi changea de base et, au lieu de reposer sur la conviction, s’assit sur l’autorité et tourna en habitude. »

Jouffroy analyse alors la forme de ces croyances fondées sur « une routine indifférente, qu’on observe sans savoir pourquoi » et constate les premiers symptômes de l’esprit d’examen. Des hommes étudient de près le dogme qui règne encore. Pourtant, ce ne sont pas des adversaires.

« Ceux en qui s’est développé cet esprit de recherche y cèdent comme à un besoin raisonnable. Ils ne songent ni à détruire le dogme ni à changer les idées du peuple ; ils ne songent qu’à trouver dans la doctrine consacrée, quelque chose de vrai qui légitime leur foi passée et répondre à leur bonne volonté présente. »

Cette justification d’eux-mêmes, ils ne la découvrent pas. Le dogme s’est altéré. « L’oubli du sens a permis la corruption des formes ». L’intérêt les a dénaturées et le sens critique n’y trouve que « des symboles mutilés, des maximes despotiques ajoutées par l’ambition du pouvoir ou l’abrutissement du peuple ». C’est alors que s’élève une foi nouvelle, bâtie sur les débris de l’ancienne, une foi négative – comme l’appelle Jouffroy – qui tient en une phrase : « Le dogme ancien ne repose plus sur rien ».

Cette conviction, Jouffroy la caractérise en ces termes :

« Elle est vive parce qu’elle est inattendue ; elle est vive parce qu’elle est le réveil de l’intelligence humaine après des siècles d’engourdissement, et que la vérité, toujours belle en elle-même, passionne ceux qui la sentent pour la première fois ; elle est vive enfin parce qu’on sent qu’elle renferme une révolution. »

Les sceptiques deviennent des prosélytes. Ils prêchent le bon sens à un peuple endormi dans l’indifférence.

« Pourtant, ce doute ne se précise pas d’abord dans son esprit et n’y pénètre que lentement, à son insu. Tandis que la raison le détache du dogme, quelque chose de plus fort le retient : l’habitude et la vénération pour le passé. Loin d’incliner au changement, il y résiste d’abord. »

Les hommes qui gouvernent au nom de l’ancienne loi comprennent plus vite la menace. Toutefois, ils sont incapables de lutter contre elle à coups d’arguments.

« À la vérité qui les presse, ils ne savent opposer que l’usage, l’autorité, la foi. Ils ne songent plus à répondre et dédaignent toute raison. Ils n’admettent point la discussion avec leurs adversaires : ils les tuent. »

La force matérielle a écrasé la force morale, mais « le sang des premiers martyrs commence à intéresser le peuple à la querelle ». Un sentiment de justice se fait jour. L’indignation qu’excitent les bourreaux sert les idées nouvelles. Les partisans de l’ancienne foi doivent parler raison.

« C’est l’époque de la lutte rationnelle des deux doctrines. Mais, dans cette lutte, l’un des adversaires a sur l’autre un immense avantage, celui de n’avoir rien à défendre. L’autre, au contraire, soir soutenir toutes les parties d’un mélange où le faux s’est introduit et tient tellement au vrai qu’on ne saurait céder le premier sans abandonner le second. D’un côté, on parle le langage du bon sens compris de tout le monde ; de l’autre, on est forcé de s’enfoncer dans une mer d’érudition d’où l’on ne saurait faire sortir rien de palpable. »

Déjà le dogme ancien était méprisé. Il devient maintenant ridicule : les plaisanteries assaillent ses tenants, et ceux-ci pour rester unis n’ont plus qu’un seul lien : l’intérêt.

« On affirme que si les croyances dont le pouvoir vit et par lesquelles il règne sont détruites, le pouvoir tombera avec elles, et avec le pouvoir les hommes qui l’occupent. De là, une ligne puissante qui se compose de tous ceux qui tirent quelque parti des vieilles croyances et de tous ceux auxquels on affirme que leur renversement changera tout et blessera leurs intérêts. La peur est l’âme de cette ligue et on couvre ce mobile méprisable des beaux noms de morale, de religion, d’ordre, de légitimité… La nécessité de vaincre ou de périr, l’indifférence sur les moyens qui naît de l’immoralité du motif, tout donne à cette ligue une force extrême, une force d’autant plus dangereuse que ses adversaires, accoutumés à la victoire, tiennent l’ennemi pour battu et le méprisent plus qu’il ne l’ait jamais redouté. »

En face des partisans du vieux dogme, unis par l’intérêt, les forces nouvelles sont dispersées. Comme l’affirme Jouffroy, « s’il est facile, l’esprit d’examen une fois né, de détruire ce qui est faux, il ne l’est pas, le faux démontré, de trouver ce qui est vrai ». Mille théories s’élèvent, s’opposent et le peuple qui sait que la vérité n’est pas dans le système ancien, « s’étonne de ne plus la trouver dans la bouche de ses amis ». Durant ces luttes intestines, il désespère et ne voit autour de lui que des trompeurs.

« Le peuple devient sceptique sur tout, sauf sur son intérêt. Passant à l’indifférence pour tous les dogmes et pour tous les partis, il estime que celui qui lui coûtera le moins sera le meilleur. »

Cette apathie profite aux anciens maîtres. Par la force, ils rétablissent leur pouvoir, avec d’autant plus de cruauté qu’ils ont été près de leur perte.

« Ils songent avant tout à étouffer ce fatal esprit d’examen qui menaça tellement leur domination. Ils étouffent les lumières, ils y substituent la superposition : ils y substituent aussi les formules, les pratiques dont ils se réservent l’explication. Ainsi, ils façonneront l’impérissable besoin de morale qui gît dans le cœur humain et ils le dirigeront comme ils l’entendent. »

La génération de ceux qui ont ruiné l’ancienne foi a-t-elle travaillé en vain ? Non, elle a détruit les fausses idoles, elle a rompu le charme. Une autre génération viendra qui, dépassant le scepticisme, fera la seconde moitié du travail.

« Ils ne désespèrent pas de l’avenir, mais ils ne croient pas que cet avenir soit fait pour eux ; ils n’osent même le promettre à leurs enfants, tant est lourde la tyrannie qui pèse sur eux. À l’écart de la société, ils retrouvent lentement les grandes vérités destinées à gouverner le monde, sous une face ou sous une autre, et que les formes de l’ancien dogme avaient étouffées.

Alors, recommence l’empire du vrai… Un grand nombre d’esprits, même parmi ceux qui n’ont point cherché, se trouvent plus ou moins illuminés. Tous seront des apôtres, des soldats ou des chefs de la foi nouvelle. Cette foi est déjà née ; elle vit dans l’esprit de plusieurs, elle est attendue par tous. Ses ennemis sont usés, méprisés. Leur force n’a plus de nerf, c’est une apparence qui va tomber en poussière, tout le peuple l’abandonnera au premier mot au premier signe…

L’homme qui allumera l’incendie, le lieu, le moment, l’occasion n’y feront rien. La force des choses rend inévitable une promulgation qu’elle a préparée et dont elle a d’avance abattu les obstacles. Ainsi s’accomplit la ruine du parti de l’ancien dogme et l’avènement du nouveau. Quant au vieux dogme lui-même, il est mort depuis longtemps. »

Malgré son apparence définitive, le manifeste de Jouffroy nous laisse un peu insatisfaits. Certes, l’analyse de la décomposition des croyances, où planent des souvenirs de la Réforme et de l’Ultramontanisme, a la précision d’un examen clinique. Mais sa conclusion reste vague, imprécise. Quel sera le dogme nouveau dont l’auteur prédit la venue ? Sera-ce un dogme religieux, sera-ce une morale purement humaine ? À la fin du XIXe siècle déjà, un critique irrévérencieux remarquait que le véritable titre de ces pages serait : Comment les dogmes se métamorphosent. En effet, si nous supposons l’avènement d’une religion nouvelle, nous tombons dans un cycle sans fin. Un nouveau formalisme obscurcira la vérité. Un nouveau credo remplacera l’esprit d’examen. De nouveaux mythes dégénéreront en légendes. Et tout sera à recommencer.

Reste une autre possibilité, celle d’une foi dans l’homme, dans la société.

Pour être dégagées de toute superstition future, les lois nouvelles ne doivent pas en contenir le germe. Or, le sacré est plein de coins d’ombre. Il se base sur un Dieu éventuel, toujours contestable et lui prête des commandements qu’il affirme vrais. Tout retour aux origines de la morale suppose alors un saut dans l’absolu, un acte d’adoration et non d’examen. Au contraire, une morale sociologique permet la compréhension et l’individualisation des problèmes. Un pouvoir absolu ne pourra affirmer à l’homme : « Tu penses selon le dogme, donc tu penses bien ! » Les fondements des préceptes, au lieu d’être cachés dans les nuages, seront placés en pleine lumière. Car il ne s’agit pas de refuser toute contrainte, mais de savoir pourquoi on se soumet.

En s’appuyant sur une conférence prononcée en 1834, et intitulée Le Scepticisme actuel, quelques critiques ont tenté de mettre Simon Jouffroy en contradiction avec lui-même. Qu’y affirme-t-il ? Que le christianisme est aux trois quarts vrai, que sa leçon ne saurait disparaître. La belle objection ! Si Jouffroy affirme que le christianisme est aux trois quarts vrai, c’est qu’il refuse son adhésion à un quart d’erreurs, de légendes et de suppositions. Reste à savoir si le reste – ce qu’il croit vrai – est « intimement » lié à la religion, s’il n’appartient pas au patrimoine commun de toutes les morales. Pour qui n’est pas aveuglé par l’intolérance, ce qui est juste dans la bouche d’un allié l’est aussi dans celle d’un adversaire. Ce qu’a traqué Jouffroy, ce n’est pas la part humaine du message du Christ, c’est l’amoncellement de superstitions qui le dissimulent, c’est l’autoritarisme du dogme, son alliance avec le pouvoir établi qui de la loi fait un Dieu, et de Dieu une loi…

Sainte-Beuve voyait dans l’article de Jouffroy « une déclaration mortuaire superbement jetée au catholicisme ». Dans le sens où nous venons de le préciser, il n’avait pas tort. Déchiré entre ce qu’il avait été et ce qu’il était devenu, Jouffroy a eu la force de choisir. Et Renan a peut-être pensé à celui qui le révéla à lui-même quand il écrivit les dernières lignes de la Prière sur l’Acropole:

« La foi qu’on a eue ne doit jamais être une chaîne. On en est quitte envers elle quand on l’a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts. »

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Informations complémentaires

Année

2011

Auteurs / Invités

Claude Évrard

Thématiques

Dogmes, Éducation, Questions idéologiques