La disparition de Philippe Grollet

Georges C. Liénard

 

UGS : 2012004 Catégorie : Étiquette :

Description

Philippe Grollet nous a quitté inopinément le 21 septembre 2011. Sa nécrologie le décrit comme humaniste et libertin. Certes il fut et l’un et l’autre, mais ce fut un humaniste engagé de toutes ses forces dans l’action pour développer les principes auxquels ils tenaient tant qui fondent toute société laïque, de liberté de conscience et d’expression, d’égalité…

Philippe a vécu sa vie comme un engagement de chaque instant pour promouvoir dans ce pays, en Europe et dans le monde, son idéal d’une société laïque.

Philippe Grollet a assumé la présidence du Centre d’action laïque (CAL) pendant dix-neuf ans. C’est un beau et long bail qui a produit des résultats remarquables, mais ce fut aussi une belle aventure.

Dix-neuf ans c’est déjà long, et pourtant, les relations de Philippe et du CAL sont beaucoup plus anciennes.

L’aventure a commencé sur les chapeaux de roue.

Le cercle du libre examen

En 1977, une association d’étudiants de l’ULB s’en était pris aux soi-disant « tabous » défendus par le Cercle du Libre Examen de l’ULB.

Cette association avait entrepris l’édition d’un Livre blanc du libre examen pour laquelle elle avait sollicité la collaboration de plusieurs professeurs de l’Université, du recteur et du président du CAL.

Mais elle y avait associé, sans le signaler, des auteurs qui défendaient des idées antilibrexaministe.

Encore étudiant en droit et militant au sein du Cercle du Librex, Philippe Grollet alerta le CAL en la personne de la vice-présidente Lucia de Brouckère pour que celui-ci intervienne auprès des autorités académiques.

Il s’indigna également des propos tenus par un responsable d’une association laïque au cours d’un colloque organisé par une association proche de l’extrême droite et il demanda l’intervention du CAL, au nom du respect des valeurs de la laïcité, par une lettre énergique encore enfouie dans les archives du CAL.

Il fut invité à présenter le problème au bureau du CAL et, sans se laisser intimider par des personnalités comme Robert Hamaide, Jean Schouters et Lucia de Brouckère, il convainquit le bureau qui décida de soutenir sa demande et s’empara de l’affaire.

Ce fut le début d’une longue et fructueuse collaboration sans faille de Philippe et du CAL.

Je me souviens d’une question posée par plusieurs membres du bureau du CAL qui ferait aujourd’hui sourire : comment cet étudiant en droit connaissait-il l’existence du Centre d’Action laïque ? Le CAL avait déjà lancé dès 1973 deux projets d’envergure, l’un dû à Robert Hamaide concernant la reconnaissance des non-confessionnels par une réforme d’un article de la Constitution, mais également un livre blanc qui développait un large programme d’actions à entreprendre sur le long terme.

Néanmoins, presque personne ne connaissait le CAL à cette époque, hormis un carré de convaincus et quelques défaitistes qui croyaient ou faisaient semblant de croire que se construisait « une autre Église ». À ces derniers, Philippe allait montrer par la suite combien cette critique était injustifiée.

Création de Bruxelles laïque

À partir de l’épisode suivant, nous entrons de plein pied dans les étapes de construction.

De manière à assurer l’épanouissement des valeurs de la laïcité dans l’ensemble de la Communauté française, le CAL avait entrepris de créer des régionales, les ancêtres de nos régionales actuelles.

Toutefois, rien n’existait à Bruxelles, malgré une tentative avortée.

Le président de la Ligue de l’enseignement, Jacques Bernard, accepta de relancer l’opération, mais il demande de l’aide. C’est alors qu’entrent en scène Philippe, Marco, Liliane et quelques autres.

Très vite, ils passent à l’action.

Pour fêter les dix ans du CAL et faire connaître la régionale de Bruxelles, ils montent les ÉGAL 79, les deuxièmes États généraux de la laïcité (les premiers étaient à Liège en 1978) dans l’auditoire Janson de l’ULB.

Vision téméraire, disent certains, car cet auditoire compte deux mille places.

Risque en effet, mais risque bien calculé, car le Janson fait salle comble au récital Léo Ferré.

Présidence de Bruxelles laïque

Puis voilà Philippe élu président de la régionale Bruxelles laïque qui, avec toute une équipe, organise la régionale de 1982 à 1987, dans une énorme bâtisse de la rue du Méridien.

Se succèdent alors des manifestations tant régionales que communautaires.

Nous en retiendrons deux, parmi beaucoup d’autres.

Février 1983, « six heures pour des enfants désirés » se déroulent à l’auditoire Janson. L’objectif est de soutenir les partisans de la dépénalisation de l’avortement.

L’éditorial du président dans le Bruxelles laïque agenda a pour titre La tolérance ne s’accorde pas avec la lâcheté. Il épingle la lâcheté des parlementaires qui refusent de voter la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse, au nom de la « liberté de conscience » qu’ils s’accordent à eux-mêmes en tant que parlementaires, alors qu’ils la refusent aux femmes qui sont pourtant les premières concernées.

Dépénaliser l’avortement, un combat laïque s’il en est, qui met face à face deux conceptions inconciliables. D’une part, ceux qui tiennent la vérité d’en haut et veulent l’imposer à tous et, de l’autre, celles et ceux qui proposent des solutions qui laissent la liberté de choix.

À cet égard, l’interruption de grossesse est devenue ce qu’on appelle un cas d’école.

Il est intéressant de remarquer que le Bruxelles laïque agenda qui est entièrement consacré à la manifestation publie la liste complète des votes à la Chambre pour et contre la proposition de suspension des articles du Code pénal. Ce type d’action bien réfléchie contribuera à asseoir la crédibilité des actions du CAL et de ses régionales, car il montre que les laïques suivent de près les scrutins au parlement et la vie démocratique du pays.

L’autre épisode qui doit nous intéresser est l’organisation, pour la seconde fois, des États généraux de la laïcité (ÉGAL 85), au Botanique à Bruxelles.

Pour l’inauguration, une forte représentation de personnalités politiques est annoncée, mais personne n’arrive. Mais une nouvelle se répand rapidement, ils arrivent. Ils, se sont les ministres et les politiques tant attendus, dont certains prennent la parole pour s’en prendre aux propos tenus par le pape concernant l’interruption de grossesse, alors que le parlement discute de la question.

J’oubliais de signaler que ces ÉGAL se tenaient simultanément avec la visite du pape en Belgique. Les ministres avaient été retenus à la réception du pape au palais royal.

Philippe s’en allait partout en jurant que la simultanéité de l’organisation des ÉGAL avec la visite du pape était pure coïncidence.

Le conseil d’administration du CAL

Au cours de l’affaire dénoncée par le Cercle du Libre Examen, les dirigeants du cercle s’étaient fait connaître et voilà bientôt, en 1977, Philippe élu administrateur du CAL, auquel il est resté fidèle plus de trente ans.

À l’époque, l’élection du président du CAL se déroulait chaque année au sein des membres du conseil d’administration. Sortant de cette réunion, souvent fort brève, et après avoir annoncé le résultat de la réélection de Jean Michot, j’entends une petite voix, non loin de moi, qui déclare d’un ton calme mais assuré, le prochain président du CAL, ce sera Philippe.

N’allez pas penser que les élections au CAL sont téléguidées par des prophéties ou des prédictions. Ce n’est pas vraiment dans les habitudes de la maison. Mais il nous faut reconnaître que la prévision s’est avérée exacte, car Philippe fut élu à la présidence du CAL par le conseil d’administration le 23 avril 1988.

Faisons le point de la situation. Le CAL dispose alors de dix-neuf permanents, son budget annuel s’élève à cinquante millions de francs belge, soit un million deux cent cinquante mille euros. Il est installé sur le campus de la plaine de l’ULB dans un vieux chalet en bois dans lequel parfois il pleut, dont les fondations sont ébranlées par les trous des lapins.

Comparez avec la situation actuelle, c’est le temps d’une présidence de dix-neuf ans.

Le temps d’une présidence

Philippe Grollet fut élu président à un moment charnière du développement du Centre d’action laïque.

Le CAL était à peine sorti de la période d’adolescence et venait d’entrer dans une phase de développement d’une importance telle qu’aucune association laïque n’avait jamais connue, aussi bien en Belgique qu’en France. Il fallait maîtriser ce développement, en faire comprendre les motivations aussi bien à l’intérieur que dans le public, nouer des alliances avec d’autres groupes et d’autres associations qui en partageaient les objectifs principaux. En un mot, être partout à la fois et sur tous les fronts. Avec le concours de bénévoles partout en communauté française et d’une équipe efficace et motivée, le président Grollet a su mener la barque et garder le cap.

Modifications des statuts, on en a connu plusieurs et les réformes se succèdent, mais sans précipitation et toujours après de longs débats. Les administrateurs se souviennent des heures passées à débattre de l’article 4 des statuts qui définit ce que le CAL entend par laïcité. En effet, il était devenu nécessaire de clarifier le propos, l’action des « laïques » et du CAL dans son ensemble avec le sens donné au mot « laïcité ».

C’était encore au temps où on ne distinguait pas clairement laïcité philosophique et laïcité politique.

Volonté de démocratie et d’une bonne communication et sens du pragmatisme ont été les guides de l’action de Philippe.

Il lança avec le conseil d’administration du CAL, mais aussi avec les régionales et toutes les associations membres, une vaste réflexion accompagnée de débats sur les objectifs du mouvement. Cette large consultation aboutit à la première Convention laïque en 1996 au cours de laquelle se dessinèrent les principaux actes des actions futures.

Il fut aussi l’avocat qui, sans relâche, plaida avec conviction la nécessité d’une bonne coordination de tous les efforts.

Règlements d’ordre intérieur, règlement de travail, protocoles et mémentos se succédèrent et établirent une base structurée et démocratique pour le CAL et ses régionales.

Mais ce fut aussi la bataille juridique et les longues négociations pour obtenir une loi et ses arrêtés d’application, en conformité avec les exigences de laïcité, pour mettre en œuvre l’article 181 §2 de la Constitution. Ce sera la loi du 21 juin 2002.

Bataille pour l’abandon des Te Deum organisés à l’invitation des pouvoirs publics, projet de réforme du financement public des cultes.

L’œuvre du juriste président est féconde, mais ne s’arrêta pas à ce seul aspect.

La mise en place de nouvelles équipes d’assistance morale, puis des établissements se doubla du souci de maintenir la cohésion de l’ensemble, toujours dans le respect d’une démocratie interne.

Pour ce faire, il a fallu d’innombrables réunions de concertation, d’information, les conventions laïques, et j’en passe… Créer des structures permanentes fonctionnant avec du personnel permanent relevait de la gageure, car les bénévoles y étaient peu préparés.

Il entreprit et mis en place une procédure de réforme de l’élection du président par l’assemblée générale par un élargissement de l’électorat.

Sans oublier la communication et le site internet. Tout s’y trouve.

Vous cherchez un article de la Convention européenne des droits de l’homme. Visitez le site internet du CAL.

Vous cherchez comment vous rendre au bâtiment du CAL. Voyez le site internet.

Ce n’était pas une manie, c’était devenu une passion.

Enfin, il faut citer la politique étrangère du CAL, européenne tout d’abord, par le soutien à la Fédération humaniste européenne (FHE). Sans le soutien efficace du CAL et de nos amis flamands de l’UVV, la FHE ne survivrait pas.

L’action du CAL pour le développement de la laïcité en Amérique latine fut l’œuvre de Philippe.

Il a su rassembler les compétences et les bonnes volontés au service d’un projet tout à fait remarquable qui consiste, ni plus ni moins, à introduire ou à réintroduire les grandes options de la laïcité dans un continent voué jusqu’il y a peu aux dictateurs, pour subir ensuite les intégrismes religieux.

L’engagement

Philippe a développé durant sa présidence les structures laïques en communauté française en se fondant sur une réflexion approfondie du concept de laïcité. Il a magnifiquement exprimé la nécessité d’une bonne organisation des associations militant pour la laïcité des pouvoirs publics. Homme de conviction, on ne compte pas les textes, les interventions et les conférences sur les questions concernant une approche laïque des questions de société.

Sans cesse, il a rappelé que, pour enfin vivre dans une société de laïcité, il ne suffisait pas de parler et d’écrire, mais qu’il fallait aussi s’en donner les moyens matériels. Il l’a exprimé dans de nombreuses publications et synthétisée dans son ouvrage Laïcité : utopie et nécessité. Utopie philosophique et nécessité politique, écrit-il, car indispensables l’une et l’autre à l’exercice de nos libertés.

« Évidemment, la laïcité reste un choix individuel. Individuel, mais pas solitaire. La laïcité est assurément le choix de l’« indépendance de la pensée », celui du « miroir de la conscience ». Être laïque, c’est un état d’esprit. Assurément la laïcité c’est un choix personnel qui ne nécessite, en soi, aucune reconnaissance institutionnelle, aucune confirmation solennelle, aucune carte d’adhésion, ni rite ni formalité. Mais se contenter d’une prise de conscience personnelle et s’en tenir à une réflexion spéculative, et de surcroît solitaire, c’est accepter que rien ne change. C’est se condamner à l’impuissance absolue. Superbe et pure impuissance. Valoriser le libre examen, la conquête de la citoyenneté, le respect de la diversité, c’est intéressant, mais cela ne conduit pas à grand-chose tant que cela reste une belle envolée dans un article ou un discours. Concrétiser l’idéal laïque en actes, dans un service de solidarité, dans un service d’assistance morale, dans une association locale ou un cercle de réflexion, c’est le choix volontaire et spontané de celles et ceux qui ont créé, animé et qui continuent à faire fonctionner les associations laïques et qui ne peuvent se contenter de simplement « rêver » la laïcité et d’« espérer » le libre examen, même s’ils savent d’avance qu’ils commettront des erreurs.

Le défi de la communauté laïque était de se doter d’une organisation qui n’aliène pas son essence anti-autoritaire et sa tradition libertaire. Les responsables élus à tous les nivaux du mouvement laïque n’ont pas de doctrine à imposer, ni d’instruction à donner aux associations et aux membres qui les constituent. Leur mandat est gratuit. Leur rôle est de proposer, d’impulser, de promouvoir, de coordonner l’action des associations et de mettre en œuvre les projets définis collectivement… Jamais de penser pour les autres ! Il est singulier de constater qu’obsédés par le modèle totalitaire de l’Église catholique certains éprouvent une telle difficulté à imaginer qu’il soit possible de se structurer sans « perdre son âme ». Comme s’il n’était pas concevable qu’une organisation échappe au dogmatisme et au pouvoir personnel. C’est faire bien peu de cas de l’ombrageuse indépendance d’esprit des laïques « de base ». Tant qu’à rêver, je préfère faire confiance à leur vigilance pour nous préserver du risque de voir surgir demain un candidat « Commandeur des Incroyants ».

Lors d’un exposé à Paris, en décembre 2005, il mettra l’accent sur l’esprit d’ouverture qu’implique la laïcité et sur les nécessaires partenariats pour faire progresser la laïcité en Europe et dans le monde.

« La laïcité progressera ou régressera en Europe (et dans le monde) selon que ses défenseurs sauront ou non s’unir. À terme aucun pays ne pourra à lui tout seul, fut-il un très grand pays, s’en réserver l’exception.

Établir de saines relations entres les pouvoirs publics et les convictions philosophiques et religieuses des citoyens, c’est-à-dire maintenir l’impartialité de l’État et la neutralité de l’espace public, patrimoine commun, donc construire la laïcité politique ce n’est pas que l’affaire des mécréants. C’est en réalité l’affaire de tous les démocrates (quelques soient leurs sentiments privés sur la religion, la croyance ou le doute, la foi ou l’athéisme).

La laïcité politique n’est pas la chasse gardée des libres penseurs, même s’ils en sont souvent les défendeurs les plus fidèles.

Réussir la laïcité politique, et donc construire une société humaniste dotée d’institutions impartiales, exige qu’au sein de cette société aux convictions diverses, les agnostiques et les athées qui fondent leur morale en faisant l’économie du surnaturel et du divin sachent s’allier à d’autres démocrates, mais qu’eux-mêmes humanistes agnostiques, rationalistes, libres penseurs et athées soient bien vivants, bien actifs, bien visibles, bien audibles, donc bien organisés !

S’organiser, ce n’est pas verser dans le communautarisme. S’organiser, c’est se donner la chance d’exister socialement. Sans cette organisation démocratique des humanistes non confessionnels nous risquons bien de laisser à nos successeurs une république des religions pour reprendre le titre d’un ouvrage collectif récemment paru en France.

Il n’y aura pas de société laïque et pas de pluralisme véritable dans l’espace public si le discours sur le sens est monopolisé par les religieux. Pour qu’un discours alternatif, des discours alternatifs, soient audibles, il faut que la laïcité philosophique (c’est à dire la laïcité d’engagement des personnes et plus seulement la laïcité d’impartialité des institutions) s’organise, s’unisse et devienne un partenaire incontournable de tout débat de société et tout débat éthique. »

Nombreux sont ceux qui ont apprécié la sagesse de conciliateur de Philippe Grollet, homme d’ouverture et de dialogue, qui recherche toujours une solution positive pour accorder les divergences d’avis, et parfois les divergences tout court, mais en sachant garder le cap et tenir la barre ferme en main.

Il a tenu la barre du Centre d’Action laïque pendant dix-neuf ans.

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Informations complémentaires

Année

2012

Auteurs / Invités

Georges C. Liénard

Thématiques

Hommage, Laïcité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses