La difficile reconnaissance du génocide des Arméniens

Évelyne de Melvius

 

UGS : 2016003 Catégorie : Étiquette :

Description

La lutte pour la survie

« Comment sauver l’empire ? » Comment faire en sorte que tous ses membres aient des raisons suffisamment bonnes de ne pas faire sécession ? Telle est la réflexion qui anime les sphères dirigeantes de l’empire ottoman après les nombreuses amputations territoriales subies au cours de la première moitié du XIXe siècle. Une première solution est proposée par les Jeunes-Ottomans : l’ottomanisme. L’empire ne survivra qu’en conférant à tous ses citoyens, musulmans ou non, un égal statut devant la loi. L’ottomanisme fait son entrée dans le droit en 1869 lorsque la loi sur la citoyenneté proclame que seront désormais « considérés comme ottomans, sans distinction de religion ou de confession, tous les ressortissants sans exception, de l’État ottoman ». En août 1876, le sultan Abdülhamid II accède au rang de sultan-calife et publie une constitution libérale qui institue un gouvernement représentatif à la tête de l’empire. Malgré son caractère très prometteur, cette période dite des Tanzimat aura en réalité pour conséquence de donner naissance à une opposition entre deux systèmes juridiques antagonistes, l’un fondé sur l’égalité universelle et les droits individuels, l’autre sur les droits collectifs des différents peuples de l’empire. Et de fait, l’égalité de droit des citoyens entrera rapidement en collision frontale avec les préceptes de l’islam, se traduisant par une perte substantielle du pouvoir exercé par les musulmans sur les infidèles, conformément à la charia.

Cette perte de pouvoir, combinée au dépècement de l’empire qui a lieu à la suite de la signature du traité de Berlin en 1878 et à la mainmise croissante des puissances européennes sur les finances publiques, convainc le sultan Abdülhamid II de renoncer au principe de citoyenneté ottomane. Dans le cadre d’une réflexion qui lie désormais le souci de la pérennité de l’empire à la consolidation d’une identité collective, plutôt que d’une citoyenneté commune, le sultan fait le choix « de la religion comme fondement de la cohésion de l’empire et instrument de la lutte contre les ferments séparatistes » et suspend la Constitution de 1876. À l’ottomanisme, le sultan Abdülhamid II fait succéder la doctrine dite de l’islamisme. Il s’agit cette fois d’homogénéiser ce qui reste de l’empire autour des préceptes de l’islam tout en protégeant sa périphérie par l’intégration des populations musulmanes non turques à son système politique, économique et social. Un durcissement de la politique ottomane à l’égard des Arméniens se fait sentir dès cette époque. Hommes d’affaires de talent et jalousés à ce titre par les commerçants turcs, ils sont, comme amis de l’Occident, considérés comme le « prolongement intérieur d’ennemis extérieurs », et comme chrétiens, méprisés comme adversaires de l’islam. Les tensions montent au point d’aboutir, entre 1894 et 1896, au premier massacre systématique des Arméniens.

L’opposition à l’autoritarisme d’Abdülhamid II prend forme dès la fin du XIXe siècle et notamment à Paris, avec la création du parti jeune-turc Ittihad ve Terakki Cemiyeti ou Comité Union et Progrès (CUP). La vision du Cup, teintée d’idéaux révolutionnaires et libéraux, n’est pas, dans ses premières années, conduite par une idéologie très précise. Néanmoins, les opinions convergent sur la revendication d’une seule et même identité turque, la « turcité ». Les Jeunes-Turcs partagent en effet la conviction de faire partie de la « nation gouvernante » de l’empire, une nation investie d’une supériorité culturelle qui lui confère le « droit » de gouverner sur les populations non-turques du territoire. En 1908, les Jeunes-Turcs contraignent le sultan à rétablir la constitution de 1876. Cette « Révolution française en Orient » offre l’espoir d’une nouvelle ère qui signerait la fin du despotisme, le triomphe des libertés et l’application imminente des réformes attendues depuis longtemps. Mais il n’en sera rien. Sur le plan extérieur, l’annonce de cette révolution accélère au contraire la désintégration de l’empire, ce qui n’aura en retour pour conséquence que de radicaliser le programme du parti.

Le seul moyen, pour les Jeunes-Turcs, d’éviter toute partition supplémentaire du territoire est de faire de l’empire un État national au sens moderne du terme, de conférer un État à la nation turque. Les Jeunes-Turcs remplacent ainsi la doctrine de l’islamisme par celle dite du turquisme qui prévoit d’homogénéiser les populations de l’empire autour des piliers de la turcité. Ce programme de « turquification », né vers 1911, établit que les populations minoritaires de l’empire seront déplacées vers l’Anatolie intérieure et remplacées par des citoyens musulmans dans le but d’accroître la proportion de musulmans dans ces régions tout en soumettant les minorités à l’identité turque. Or, après cinq siècles d’histoire ottomane, cette identité turque reste précisément à inventer. Il est ainsi décidé que les limites géographiques de la nation correspondraient à celles de la langue. La langue turque étant – du moins dans sa version mythologique – à l’origine de bien des langues parlées en périphérie de l’Anatolie, les Jeunes-Turcs se donnent la mission d’élargir les frontières de leur territoire pour y inclure les peuples d’origine turcique du Caucase et d’Asie centrale. Ainsi, le projet turquiste, moins raciste que véritablement nationaliste, visant à fortifier l’élément turc à l’intérieur de l’Anatolie, se double d’un volet impérialiste, dit panturquiste ou le pantouraniste, qui projette de créer une nation rassemblant autour de la langue et de la culture turques tous les peuples du Touran – cette patrie mythique des peuples d’origine turcique « qui s’étendrait de Constantinople à l’Asie centrale et la Mongolie, dans sa version modeste, de la Scandinavie au Japon dans un scénario plus grandiose parfois qualifié de ‘néo-gengiskhanisme’ ». Dans ce contexte, les Arméniens posent le double problème de n’être pas Turcs et de se trouver établis sur le chemin de la conquête des territoires turciques de l’Est.

L’événement qui vient alors radicaliser le sentiment d’une impossible coexistence entre Turcs et non-Turcs à cette époque est, à suivre les analyses de Taner Akçam, la guerre des Balkans de 1912-1913. C’est à l’issue de celle-ci, alors que l’Empire vient d’être amputé de l’ensemble de ses territoires européens, que le gouvernement Jeune-Turc se convainc que toute partition supplémentaire de l’empire signerait son arrêt de mort. Il n’est désormais plus suffisant de s’en tenir à une assimilation des minorités à la turcité pour assurer la survie du vieil homme malade de l’Europe. Au vu de l’urgence de la situation, il se fait désormais impératif d’« exciser le peuple turc des concentrations ‘cancéreuses’ de populations non-turques en Anatolie » Dans un premier temps, les populations non musulmanes et non turques, grecques et arméniennes, seraient expulsées vers des régions non touraniennes. Leurs terres seraient ensuite remises à des populations musulmanes non turques, kurdes et arabes, classées selon leur capacité d’adaptation au modèle turc. Ce plan de transformation de la composition démographique et identitaire du territoire sera mis en application dès 1914. L’entrée en guerre de la Turquie exaltera ce fantasme de persécution et achèvera de le traduire en un véritable projet d’extermination. C’est ainsi que le 24 avril 1915, quelques centaines d’intellectuels Arméniens seront déportés hors de Constantinople, marquant symboliquement la date du début du génocide des Arméniens. Le 21 juin 1915, un ordre général exigeant la déportation de tous les Arméniens sera transmis par le ministre de l’Intérieur, Talât Pacha, à tous les vilayets d’Anatolie.

Comment rendre compte d’une telle « déraison identitaire », d’un tel repli de l’identité ipse sur l’identité idem ? Une partie de la réponse peut se penser à partir de la peur existentielle de disparaître qui s’est emparée de l’empire ottoman au moment où il s’est engagé sur le long chemin de son déclin. Une peur qui a rendu urgente la formulation d’une réponse efficace à la question « comment survivre ? ». Une peur qui a fini par avoir raison de la raison, et qui s’est achevée dans le sacrifice l’altérité pour que survive l’exclusivité.

À la racine du négationnisme, le nationalisme

Les sources officielles turques évaluent les victimes arméniennes de la Première guerre à un nombre situé entre trois cents mille et six cents mille. Pendant la guerre, les déportations des Arméniens sont présentées comme faisant partie d’une programme strictement sécuritaire destiné, d’une part, à faire en sorte que les Arméniens ne puissent prêter main forte aux Russes, et d’autre part, à éviter un acte de révolte généralisé dans les provinces arméniennes. Les exactions sont présentées comme des « dommages collatéraux » de ces mesures. Telle est désormais la position du gouvernement turc : « [L]es Arméniens ont été victimes des conditions de guerre, de la maladie, d’actes de violence isolés. L’État n’a jamais eu l’intention de les éliminer en tant que peuple ». C’est bien « l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel » qui définit le crime de génocide dans la Convention de l’Organisation des Nations unies pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948. Et c’est sur l’occultation de cette intention que se sont concentrés les efforts des gouvernements successifs en Turquie.

Successifs, parce que le négationnisme en Turquie a lui-même connu plusieurs phases. Jusque dans les années 1960, les autorités turques sont absolument silencieuses sur le sujet. Ce n’est qu’à partir du terrorisme arménien du début des années 1970 – terrorisme qui a été qualifié de « publicitaire » par Gérard Chaliand – que la réactivation de la question arménienne connaît un tournant important. Le gouvernement turc prend alors conscience que la stratégie de déni absolu adoptée jusqu’alors s’effrite à mesure que s’éveille l’opinion internationale sur la question. La politique négationniste turque va dès lors prendre une forme plus « savante » et s’établir sur le terrain de l’historiographie dans le but de révéler « la vérité contre les mensonges arméniens ». La rationalisation, la relativisation et la banalisation des faits vont venir appuyer la négation de l’événement au moyen d’un discours fictif qui frappe désormais d’inexistence la réalité du génocide et ainsi, le statut de victime revendiqué par les Arméniens. La propagande se sert des cadres médiatiques et scolaires pour radicaliser l’opinion publique. Des « laboratoires de désinformation » sont mis en place afin d’affiner les arguments de la négation et mettre en évidence le caractère non prémédité, non intentionnel des « bavures » commises pendant la Première guerre mondiale. À l’approche du centenaire du génocide des Arméniens, cette stratégie s’affine encore quelque peu pour parler de « ‘souffrances partagées’ des citoyens de l’empire ottoman et [mettre] sur le même plan le sort des Arméniens et celui des ‘musulmans’ victimes de massacres dans les Balkans ». Conformément à cette nouvelle approche, le président Erdogan présentera, en avril 2014, ses condoléances aux petits-enfants des « Arméniens qui ont perdu la vie dans les circonstances du début du XXe siècle », ajoutant qu’« on ne peut contester que les dernières années de l’empire ottoman aient été une période difficile, générant des souffrances pour des millions de citoyens ottomans, turcs, kurdes, arabes, arméniens et autres, quelle que soit leur religion ou leur origine ethnique »

La difficulté de reconnaître le génocide des Arméniens en Turquie tient principalement au fait que, comme l’écrit Yves Ternon, « [l’]identité turque est fondée sur ce génocide qui a homogénéisé la nation turque ». De fait, à la fin de la Première guerre mondiale, l’Anatolie est un territoire presque entièrement musulman, mais surtout presque entièrement turc. Au moment où Mustafa Kemal s’empare des rênes du pouvoir au début des années 1920, la question de la survie de l’empire fait place à celle de l’avenir de la nation. Kemal se voit contraint, pour légitimer la nécessité de l’avènement d’une République turque, de faire apparaître ce tout nouvel État comme une rupture radicale dans le cours du temps, un commencement absolu. D’un autre côté, pour justifier le fait que l’Anatolie appartienne désormais à une seule nation, à un seul peuple, Kemal doit invoquer une présence multiséculaire du peuple turc sur ce territoire. Pris dans cette contradiction entre temps court et temps long, entre la volonté de marquer une rupture dans l’histoire et la nécessité de prouver l’existence anhistorique du peuple turc en Anatolie, Kemal crée, en 1931, la Société turque dhistoire. Celle-ci va s’attacher à instituer une histoire officielle, basée sur un mythe national fort qui puise ses origines dans les tréfonds fantasmés d’une nation aussi éternelle qu’unitaire. Le récit mythique des origines va offrir un reflet glorieux à l’histoire turque, allant même jusqu’à faire de la turcité le fondement de toutes les civilisations, langues et cultures du monde. Or pour qu’elle flatte la fierté nationale tout en maintenant vive la rupture dans le temps que constitue l’avènement de la République, cette nouvelle histoire va devoir faire l’impasse sur plusieurs épisodes majeurs et particulièrement douloureux du passé. La Société turque d’histoire va commencer par rayer les cinq siècles d’histoire ottomane et les relents de la lente agonie de l’empire qu’ils charrient. La véritable histoire de Turquie ne comprendrait que deux phases : « [L]’Ergenekon, l’âge d’or de la turcité, et la République, annonciatrice d’un avenir radieux » le Kémalisme se définissant comme un mouvement de saut entre ces deux âges. Dans l’élan, ce sont évidemment les histoires des populations minoritaires de l’empire qui sont sauvagement rendues inaccessibles. Des histoires qui mettent à mal le mythe fondateur d’une nation turque aussi pure qu’anhistorique ; des histoires qui viennent maculer de honte le passé récent de la toute nouvelle République.

Si donc l’identité turque est fondée sur le génocide qui a homogénéisé la nation, on peut ajouter, avec Taner Akçam, que cette identité est également fondée sur la négation de ce drame, une négation qui a permis de consolider l’identité nationale autour de la fierté et de la gloire de son peuple. En voulant garder intacte l’image mythique que la société a d’elle-même, l’État turc n’a jamais pu intégrer les traumatismes de son passé, de la lente agonie de l’empire au massacres des Arméniens. Revenir sur ce passé, c’est se risquer de mettre à mal les fondements mêmes du projet national turc et d’effriter l’identité qui s’est construite autour de cette légitimité. Le négationnisme de l’État turc, né à même la guerre, semble ainsi avoir pour principale fonction de préserver le mythe national turc et d’en assurer la pérennité comme vérité. Pour reprendre les mots de Taner Akçam, l’attitude de la Turquie ressemble en ceci à celle d’une personne qui sait qu’elle est coupable. Et le contrôle obsessionnel de l’État sur sa vérité historique témoigne de ce traumatisme profond. L’exemple de l’article 301 du code pénal qui condamne aujourd’hui encore de deux ans d’emprisonnement tout « dénigrement de l’identité turque » n’en est qu’un symptôme.

L’histoire officielle est donc un obstacle majeur à une réappropriation critique du passé en Turquie. Cette réappropriation est d’ailleurs rendue d’autant plus difficile que ce passé a été rendu inaccessible par la réforme de l’alphabet de 1928. La société civile turque est donc entièrement tributaire de l’histoire définie par l’État et diffusée dans les médias et par l’enseignement. Elle n’a d’ailleurs que peu de contacts avec l’Arménie, depuis que la Turquie a décidé, en 1993, de fermer sa frontière avec l’Arménie à cause de la guerre du Nagorny-Karabakh. À cela, il faut également ajouter que la reconnaissance du génocide entraînerait probablement une mise à mal assez importante du territoire et des finances publiques en Turquie, du fait des revendications matérielles qui seraient avancées par les descendants des victimes arméniennes si le gouvernement turc en venait un jour à reconnaître le génocide.

Un décentrement

Il est peu probable que le processus de reconstruction de la mémoire turque se fasse en Turquie à partir d’une volonté de l’État. Pour reprendre les mots de Cengiz Aktar, ce travail ne sera d’ailleurs efficace que s’il n’est pas imposé par le haut, précisément parce qu’il faut que cette « recomposition mémorielle soit vécue, assumée et intériorisée par toute la population turque »S’il convient de distinguer très clairement l’État de la société civile quand on aborde la question de la reconnaissance du génocide des Arméniens, c’est aussi sur une fraction de cette dernière que repose l’espoir d’un changement. Cela fait en effet une dizaine d’années que les choses bougent en Turquie. Depuis la conférence organisée à Istanbul en 2005 intitulée « Les Arméniens ottomans au moment du déclin de l’Empire », il y eut l’électrochoc que déclencha l’assassinat de Hrant Dink en 2007, la demande individuelle de pardon lancée par des citoyens turcs aux Arméniens en 2008 et la réponse « Merci aux citoyens turcs » publiée dans Libération au début de l’année 2009. Depuis lors, expositions, publications, conférences et échanges se multiplient sur le sujet. Certes, il s’agit d’un mouvement dont l’envergure est plutôt limitée. Certes, l’État détient encore et toujours le monopole de la vérité historique qui empêche une grande partie de la société civile de s’extraire de l’amnésie. Mais un espoir subsiste de voir le mouvement de démocratisation qui traverse timidement la République turque porter la revendication d’une reconstruction de la mémoire nationale du bas vers le haut. Une reconnaissance du génocide qui résulterait d’un tel processus pourrait revêtir le caractère authentique requis d’un point de vue éthique, en même temps qu’elle témoignerait de l’avancée de la société turque sur le chemin de la démocratie.

En miroir de ces considérations, force est d’admettre que la radicalité d’une frange militante de la diaspora arménienne ne facilite pas l’ouverture du dialogue. Pour elle, la mention du terme de génocide constitue la condition sine qua non à toute discussion. On comprend bien entendu que cette intransigeance témoigne d’une logique de créance, d’une demande de compensation émise par une mémoire malade qui crie son ressentiment et son besoin d’entreprendre enfin un travail de deuil. Et qui pourrait en vouloir aux Arméniens de ne pas faciliter la tâche des Turcs ? Un point important mérite toutefois d’être relevé. Il est de la nature même des peuples diasporiques de forger leur identité autour de la catastrophe à l’origine de leur exil. Et le peuple arménien ne fait pas exception. Plus encore que la catastrophe, « [c]’est autour de la revendication de la ‘reconnaissance du génocide’ par la Turquie et par les instances internationales que se réalise le consensus [du pluralisme des sensibilités qui traverse la diaspora] : un consensus bien évidemment dirigé contre la Turquie ». À s’être formulée de façon aussi structurelle autour du génocide et de son déni par le Turquie, qu’adviendra-t-il de l’identité de la diaspora arménienne le jour où la Turquie reconnaîtra le génocide, si ce jour vient à être ? Signera-t-elle, en recevant ce qu’elle demande depuis un siècle, sa propre disparition ? La mémoire collective arménienne, et celle de la diaspora en particulier, gagnerait quelque part à trouver pour elle-même les ressources positives du processus de décentrement qu’elle attend de la Turquie. Bien entendu, il est extrêmement difficile d’envisager qu’une telle reformulation puisse s’opérer sans la reconnaissance du génocide, comme condition de la sortie de cet état d’asservissement qu’est la victimité. Mais en ne procédant pas dans ce sens, la diaspora risque de devoir se confronter à une grave crise identitaire si la Turquie venait un jour à reconnaître le génocide.

« Il est un privilège qui ne saurait être refusé à l’histoire, disait Paul Ricœur, celui non seulement d’étendre la mémoire collective au-delà de tout souvenir effectif, mais de corriger, de critiquer, voire de démentir la mémoire d’une communauté déterminée, lorsqu’elle se replie et se referme sur ses souffrances propres au point de se rendre aveugle et sourde aux souffrances des autres communautés. C’est sur le chemin de la critique historique que la mémoire rencontre le sens de la justice. Que serait une mémoire heureuse qui ne serait pas aussi une mémoire équitable ? »

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Évelyne de Melvius

Thématiques

Arméniens, Conflits, Droits de l'homme, Empire ottoman, Génocides, Guerres mondiales, Jeunes-Turcs, Mémoire collective, Nationalisme, Négationnisme, Turquie