La déportation des Juifs d’Europe 1942-1945

Georges Brandstatter

 

UGS : 2014005 Catégorie : Étiquette :

Description

 « Plus jamais ça ! » a-t-on entendu proclamer en 1945, au moment de la découvertes des chambres à gaz et du martyre des Juifs. Les relents d’antisémitisme qi se perçoivent aujourd’hui méritent un rappel historique… douloureux.

« Les vivants ne peuvent plus rien apprendre aux morts, mais les morts au contraire instruisent les vivants » (Chateaubriand). Cette phrase n’a pas été prononcée de notre temps et est même bien antérieure au XXe siècle. Pourtant cette affirmation nous fait comprendre l’importance de l’histoire en général et de l’histoire de la Shoah en particulier.

Le terme Shoah lui-même, « catastrophe » en hébreu, fait référence à l’Holocauste, c’est-à-dire à l’extermination systématique des Juifs d’Europe par l’Allemagne nazie, inspirée de la « solution finale » imaginée par son dirigeant Adolphe Hitler. Dans l’après-guerre, la notion juridique de « crime contre l’humanité » en fut directement inspirée.

Ainsi les nazis, souvent aidés et secondés par les pouvoirs locaux, ont poursuivi, déporté et exécuté les Juifs d’Europe en particulier. Ils ont également déporté et assassiné d’autres groupes sociaux tels que les communistes européens, les Tziganes ou les homosexuels. Néanmoins, le terme de Shoah s’applique communément à l’extermination des Juifs.

L’historien Raul Hilberg décrit les mécanismes de l’État nazi. Pour lui, l’extermination des Juifs est un processus. Les grandes étapes en sont : la définition de qui est Juif, l’expropriation des biens, la déportation et la concentration, pour finir par la destruction totale des Juifs. Ainsi les Juifs, les hommes comme les femmes de tous âges, sont arrêtés et déportés. Ces rafles ont lieu à leur domicile, à leur travail, dans les hôpitaux, les orphelinats et autres hospices.

Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler, chef du Parti national-socialiste des Travailleurs allemands (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei), est nommé chancelier d’Allemagne. Le IIIe Reich est proclamé le 15 mars 1933 à la suite du démantèlement de la République de Weimar. La dictature nazie entre dans une période de répression et des camps de concentration provisoires sont ouverts. Déjà, le 20 mars 1933 sera ouvert le premier camp de concentration à Dachau par Heinrich Himmler. En réalité, une politique de persécution et de boycott des Juifs est amorcée dès février 1933 ; et c’est en 1935 que les lois de Nuremberg leurs retirent la citoyenneté allemande. Si les lois restrictives envers les Juifs s’amoncèlent, c’est la violence de la Nuit de Cristal du 9 novembre 1938 qui laisse entrevoir leur élimination physique. Le régime nazi continue sur cette voie en rendant le port de l’étoile jaune obligatoire pour les Juifs en 1941.

Néanmoins, la conférence de Wannsee de 1942 sera la véritable annonce de la déportation des Juifs en vue de leur concentration, puis de leur extermination.

La conférence de Wannsee, véritable annonce de la déportation

En mai 1941, le Reichsmarschall (maréchal d’empire) Hermann Göring réunit une commission d’experts dont les travaux vont mener au cadre du Generalplan Ost (plan général de l’Est). Le régime national-socialiste voit la nécessité d’un projet d’espace vital pour l’Allemagne en Europe de l’Est. En vérité, il s’agit d’un nettoyage ethnique en Europe de l’Est déjà occupée par l’Allemagne. Ces territoires devaient être ouverts à la colonisation par des Allemands de souche.

En réalité, c’est un projet plus large, la Neue Europe (Nouvelle Europe), qui intègre le Generalplan Ost. Ce projet est très largement inspiré par Alfred Rosenberg, idéologue du NSDAP (ou Parti nazi) à partir de travaux essentiellement « anthropologiques » et « ethniques ».

Une solution à la « question juive »

Le 31 juillet 1941, dans une note de Göring à Heydrich, ce dernier est chargé de mettre en place une « solution globale de la question juive ». C’est le préambule à la conférence de Wannsee et aux déportations et aux assassinats de masse des Juifs dans les pays d’Europe sous domination nazie.

En effet, le 20 janvier 1942, une quinzaine de hauts responsables du Parti nazi et de l’administration allemande se réunissent au bord du Lac de Wannsee dans la banlieue de Berlin. Le but véritable de cette réunion organisée par Reinhard Heydrich, adjoint d’Heinrich Himmler et directeur de l’office central de sécurité du Reich (le Reichssicherheitshauptamt), reste un sujet de débat chez les historiens. En fait, il ne s’agissait ni de la première ni de la dernière réunion de ce type. Les historiens s’interrogent dès lors sur la nature véritable de la réunion qui restera dans l’histoire comme la « conférence de Wannsee ». Était-ce une simple officialisation d’une décision déjà prise par le Troisième Reich ou, au contraire, une véritable conférence dont le but était la mise en œuvre et la coordination de la « solution finale » ?

Toujours est-il que Heydrich annonça aux membres de cette réunion, dont les ministres allemands des Affaires étrangères et de la Justice (dont la coopération était de première nécessité), la façon dont la destruction programmée des Juifs d’Europe, solution au « problème juif » selon Hitler, serait transmise aux fonctionnaires concernés. Les participants de cette conférence étaient pleinement conscients que le régime nazi était déjà engagé dans des assassinats de masse de Juifs. À ce moment, plus de cinquante mille Juifs avaient été assassinés en Europe orientale et dans les Balkans. Aucun des présents à Wannsee ne s’opposa d’ailleurs à la politique annoncée. Il en ressort que la « solution finale » s’appliquerait aux Juifs d’Europe, soit à environ onze millions de personnes selon la définition de judaïcité par les lois de Nuremberg.

Une émigration programmée

La mise en place de ce plan passe par deux objectifs intermédiaires : « contraindre les Juifs à quitter les différents lieux d’habitat (Lebensgebiete) du peuple allemand » et « contraindre les Juifs à quitter l’espace vital (Lebensraum) du peuple allemand ». Dès lors, « pour atteindre ces objectifs, l’émigration accélérée des Juifs de la région du Reich, seule solution provisoire possible, a été accélérée et appliquée selon le plan »

Il faut rappeler que, dès janvier 1939, un Bureau central du Reich pour l’émigration juive a vu le jour et a pour fonction la prise de mesures pour la préparation d’une émigration plus importante des Juifs, la direction des flots d’émigration et l’accélération de l’émigration des individus.

Le but de cette mission était de « purifier » par voie légale l’espace vital allemand de toute présence juive. Les inconvénients engendrés par une telle émigration forcée étaient clairs pour les autorités. Mais en l’absence d’autres solutions possibles, il a fallu pour le moment les accepter. Les Juifs d’Europe ont commencé à émigrer avant même le début de la guerre, mais cette émigration est remplacée par le Reich par une déportation des Juifs vers l’Est.

Les voies ferrées, principales voies de déportation

Heydrich définit également la déportation des Juifs d’Europe : « Sous une direction appropriée, les Juifs devront être employés comme main d’œuvre à l’Est, ce qui sera un moyen adéquat de la solution finale. En larges colonnes de sexes séparés, les Juifs aptes au travail seront transférés dans ces régions pour construire des routes, travail au cours duquel un fort pourcentage trouvera certainement une mort naturelle. Ceux qui pourraient survivre recevraient un traitement approprié ; comme il s’agirait sans aucun doute de la partie la plus résistante, il faudrait effectuer une sélection naturelle dont l’arrêt pourrait porter le germe d’une nouvelle résurrection juive. L’Europe doit être passée au peigne fin d’Ouest en Est pendant l’exécution de la solution finale. Toute l’étendue du Reich, y compris le Protectorat de Bohême et de Moravie, devra être traitée d’abord, ne serait-ce qu’à cause des problèmes de logement et d’autres nécessités socio-politiques. Les Juifs évacués seront d’abord emmenés sans interruption dans ce qu’on appelle des ghettos de transit, pour être transférés plus à l’Est. »

Des transports ferroviaires forcés

Le régime nazi se servit principalement des voies ferrées pour transporter de force des groupes ethniques des territoires où ils vivaient. On peut dire que les réseaux ferrés ont été utilisés dans l’ensemble du continent européen pour transporter les Juifs vers la Pologne, emplacement principal des camps de concentration et d’extermination. Lorsqu’il s’agissait de distances relativement courtes, les déportés pouvaient être déplacés par camions ou par marches forcées. C’était également le cas lorsque les trains ou les voies ferrées n’étaient pas disponibles.

L’essentiel des déportations se fit en moins de deux ans, entre 1942 et 1944. Des mouvements de populations d’une telle ampleur nécessitèrent la coordination des organes principaux de l’État nazi. On peut citer, entre autres, le ministère des Transports, celui des Affaires étrangères, la Police d’ordre, le RSHA (Office Central de Sécurité du Reich) et, bien entendu, l’entreprise publique de chemins de fer (la Reichsbahn). Ainsi le ministère des Transports organise la circulation des convois et définit les horaires des trains. La Police d’ordre est responsable des rafles et du transport des Juifs vers les camps d’extermination. Elle est souvent assistée par des auxiliaires ou des collaborateurs locaux dans les territoires d’Europe occupés, telle la milice française créée le 30 janvier 1943 par le gouvernement de Vichy.

Une « réinstallation de la population juive »

Néanmoins, le Reich ne présente pas ces déportations sous leur vrai jour, mais les officiels parlent plutôt d’une réinstallation de la population juive dans des camps de travail. Le ministère allemand des Affaires étrangères est chargé de négocier la livraison des citoyens juifs au sein de l’Axe. Il ne semble pas que les sociétés nationales de chemin de fer, telle la SNCF, aient exprimé des réticences quelconques à faire circuler ces convois. Pourtant, un commandant de gendarmerie française qui dirigeait un convoi écrit dans son rapport : « À la vérité, le train spécial du 1er septembre transportait un groupement hétéroclite d’hommes, de femmes, de vieillards, de malades et d’infirmes abandonnés à leur sort dès le départ donné. Exception faite des occupants de deux wagons de voyageurs, la masse était parquée sur la paille, humide d’urine. Des femmes se désespéraient de ne pouvoir satisfaire des besoins naturels hors le regard d’inconnus. Le spectacle de ce train impressionna fortement et défavorablement les populations françaises, non juives, qui eurent à le voir en particulier ».

Il a été dit que les Juifs étaient dépossédés de leurs biens et argent. Il est à remarquer que sur les biens spoliés ou volés était prélevé l’argent nécessaire aux déportations. Ainsi les déportations se trouvaient financées par les déportés eux-mêmes. Lors de la déportation vers certains camps, on ordonnait même aux déportés d’y emporter des vivres pour trois jours. Il s’agissait en fait des rations alimentaires nécessaires à l’ensemble des prisonniers du camp. Cela avait pour effet pervers d’entraîner les prisonniers à espérer l’arrivée de nouveaux convois de déportés et par la même de nourriture.

Des wagons à bestiaux transportant des êtres humains

Des soldats SS ou des gardes armés escortaient les convois et avaient pour consigne d’ouvrir le feu sur tout prisonnier qui tenterait de s’échapper. Les prisonniers, quant à eux, étaient entassés à la fois dans des wagons de passagers et des wagons de marchandises. Même s’il s’agissait de wagons à bestiaux dans la plupart des cas. Comme on peut s’en douter, ils ne bénéficiaient d’aucun confort sanitaire. Aucune installation sanitaire n’était installée dans ces wagons, hormis un seau dans le meilleur des cas. Les prisonniers ne recevaient ni nourriture ni eau pendant toute la durée du voyage, qui pouvait s’étendre à plusieurs jours lorsqu’il fallait laisser d’autres trains. Les odeurs d’urine et d’excréments se mélangeaient à la faim, à la soif et à la fatigue et ne faisaient qu’accroître le sentiment d’impuissance et d’humiliation. À cela, il faut rajouter les souffrances causées par la dure chaleur en été et le froid glacial en hiver. Certains déportés ne supportaient pas le voyage et périssaient lors du transport. D’autres perdaient leur esprit ou devenaient fous.

Au bout de cet éprouvant voyage, les prisonniers arrivaient à leur destination finale : les camps de concentration.

Les camps d’extermination, destination finale des déportés

Les Juifs d’Allemagne et d’Autriche furent déportés dès octobre 1941 avant même l’implantation de camps d’extermination en Pologne. On estime que près de cinquante mille Juifs d’Allemagne furent déportés vers les ghettos polonais, biélorusses, lituanien et lettons dans les onze mois qui suivirent. Ceux qui furent envoyés dans les ghettos de Varsovie et de Pologne furent en général déportés avec les Juifs polonais vers Treblinka et Chelmno, puis vers Auschwitz-Birkenau à partir de 1944. D’autres furent abattus par les Einsatzgruppen (unités mobiles d’extermination), notamment ceux qui furent déportés dans les États baltes.

Entre 1942 et 1943, les Juifs qui se trouvaient encore en Allemagne furent déportés vers Auschwitz-Birkenau. Ainsi les déportations et les assassinats par fusillade et camions à gaz permirent aux nazis de déclarer Berlin judenrein (propre de Juifs) mi-juin 1943.

La Pologne comme destination

Du mois de décembre 1941 au mois de juillet 1942, des camps de concentration et d’extermination ont été créés sur le territoire de la Pologne occupé par les forces nazies. On peut citer le plus connu des camps Auschwitz-Birkenau, mais également Sobibor, Treblinka, Belzec et Chelmno. Ainsi les Juifs du ghetto de Lodz furent déportés vers ce dernier camp. Ceux de Varsovie et de Radom furent déportés à Treblinka. Ceux du district de Lublin furent emmenés à Sobibor. Quant à ceux du sud de la Pologne, ils furent envoyés à Belzec.

Comme il a été dit, les camps d’Auschwitz-Birkenau sont les plus tristement célèbres. Ils jouèrent, en réalité, un rôle significatif dans le plan d’extermination des Juifs d’Europe. En effet, des trains y arrivaient quasi quotidiennement. Ceux-ci contenaient des Juifs venant de tous les pays d’Europe sous l’Occupation du Troisième Reich – c’est-à-dire des États baltes à la France d’Est en Ouest et de la Norvège à l’île de Rhodes du Nord au Sud. En réalité, Birkenau était un camp d’extermination alors que le complexe d’Auschwitz auquel il appartenait faisait emploi également de camp de concentration et de travail forcé.

Un passage par des camps de transit

De manière générale, les Juifs d’Europe occidentale furent déportés à partir de camps de transit locaux. On peut citer les camps de Drancy en France et de Malines en Belgique. Les Juifs travaillant pour les entreprises allemandes, et plus spécifiquement pour l’industrie de l’armement, seront déportés en dernier.

Plus particulièrement, environ septante-cinq mille Juifs furent déportés de France, dont soixante-cinq mille à partir du camp de transit de Drancy dans la banlieue parisienne. De même, entre le mois d’août 1942 et le mois de juillet 1944, on compte vingt-huit convois qui transportèrent plus de vingt-cinq mille Juifs de Belgique du camp de Malines à Auschwitz-Birkenau.

La police de Vichy arrêta, au cours des 16 et 17 juillet 1942, plus de treize mille Juifs de nationalité étrangère. On compte plus de quatre mille enfants arrêtés. Il s’agit de la rafle du Vélodrome d’Hiver à Paris ou Vel d’Hiv. La plupart d’entre eux sera déportée après avoir été internée dans le Loiret. En France, d’autres rafles auront lieu, suivies par d’autres déportations. Le gouvernement de Vichy accepte même de déporter des Juifs présents en zone Sud, alors même qu’il n’y a aucune présence militaire allemande. Il s’agit d’un cas unique en Europe.

À partir de 1943, les forces nazies ont un besoin pressant de main d’œuvre et doivent faire face à des revers militaires. Ils n’ont donc d’autre choix que d’envoyer au travail forcé un certain nombre de Juifs. Ces derniers se retrouvent dans des camps de travail aux conditions assez dures, mais ne sont pas exterminés et leur déportation s’en trouve retardée.

Un camp témoin trompeur

On peut même souligner que les nazis mirent sur pied un camp afin de tromper le peu d’observateurs étrangers, essentiellement la Croix-Rouge. Fin novembre 1941, le camp de Theresienstadt en Bohême est ouvert. Il ressemble à un grand ghetto muré où les familles ne sont pas disloquées et où les prisonniers ne sont pas assassinés. Les conditions de vie y restent dures. La plupart des Juifs y ayant transité seront déportés plus tard à Auschwitz-Birkenau.

Il serait intéressant de rappeler ici les directives allemandes du 7 décembre 1941 portant le nom de « Nuit et Brouillard » (Nacht und Nebel – NN). Il s’agit de directives sur la poursuite pour des infractions commises contre le Reich ou contre les forces d’occupation en territoires occupés. En d’autres termes, toute personne représentant un danger pour la sécurité de l’armée allemande devra être déportée et ainsi disparaîtra dans le secret absolu.

On comprend dès lors le caractère factice et trompeur du camp de Theresienstadt face à une réalité engendrée par de telles lois.

Pour finir, il serait intéressant de s’interroger sur la place que la déportation occupait au sein de la stratégie globale nazie. En effet, certains spécialistes pensent que la direction nazie, et plus particulièrement le Führer, accordait une priorité absolue aux convois de déportés. Les trains militaires et de marchandises auraient même été retardés ou bloqués afin de laisser passer ceux transportant des Juifs. On comprend dès lors l’importance que cela peut avoir pour la victoire ou la défaite. Néanmoins, au jour d’aujourd’hui rien ne prouve de manière incontestable que c’eût été le cas. Si cela s’avèrerait, on pourrait parler de l’obsession maladive des nazis pour la parfaite exécution de leur « solution finale ».

Pour mémoire

Le père Patrick Dubois qui entreprend à partir de 2004 des recherches en Ukraine où il découvre, suite à des témoignages, de très nombreux charniers à majorité des victimes juives tuées par balles, leur nombre est estimé à plus d’un million.

Pour ce qui est de la résistance des Juifs dans les camps de concentrations elle fut présente et active dans de nombreux camps.

La « solution finale » a été un leitmotiv primordial dans l’organisation politique des nazis. Pour que la Shoah demeure un événement unique dans l’histoire, la vigilance de tous s’impose.

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Informations complémentaires

Année

2014

Auteurs / Invités

Georges Brandstatter

Thématiques

Déportation, Génocides, Guerres mondiales, Juifs, Mémoire collective, Nazisme, Shoah