La démocratie

Imad Safar

 

UGS : 2012017 Catégorie : Étiquette :

Description

Au Xe siècle, la régression féodale avait interrompu l’évolution de la pensée rationnelle arabe, enfermant l’individu dans un schéma de soumission à l’autorité. À travers la chute de trois dictatures, les populations du monde arabe ont compris que la démocratie et le progrès ne sont pas des représentations exclusivement occidentales.

Certes le phénomène de masse, relayé par les réseaux sociaux et appuyé par la communauté internationale, permet de défier n’importe quel appareil sécuritaire. Pourtant, au cœur de cette psychologie révolutionnaire, la conscience collective peine à se relever. À la chute du Tunisien Ben Ali, on voulait croire que la démocratie pouvait rapidement résoudre la crise millénaire.

Or il n’est pas si simple de passer du régime autoritaire à l’équilibre démocratique des contre-pouvoirs. Il s’avère que la chute d’une dictature n’est pas la solution miracle aux tourments économiques. L’indispensable instauration d’un État de droit, en mesure de prévenir un nouvel accaparement des moyens de production, doit s’accompagner d’une refonte du système. Et la crise arabe millénaire est à ce point complexe que les outils d’une gestion démocratique y font cruellement défaut.

Il convient déjà, avant même de concevoir la viabilité d’un système démocratique dans le monde arabe, de s’entendre sur la véritable signification à attribuer au concept.

Tout d’abord, sa légitimité repose sur la souveraineté du peuple, qui désigne ses représentants par suffrage universel ou donne, par referendum, son aval à certaines décisions. La séparation des pouvoirs en législatif, exécutif et judiciaire se complète de droits sociaux et de facilités d’éducation. L’union entre suffrage universel et libéralisme a donné le système « libéral », garant des libertés individuelles et reposant sur une économie régie par la loi du marché.

La première limite à ces principes fondamentaux est posée par le patronat : détenteur du capital, il est seul habilité à définir les modalités du mode de production.

La seconde barrière résulte des moyens financiers dont disposent les partis dominants : c’est dans la phase pré-électorale que se joue la victoire d’un parti. Une campagne percutante exige en effet un capital que seuls les partis soutenus par des groupes financiers peuvent obtenir. Le programme proposé disposera surtout du monopole médiatique, qui joue un rôle prépondérant dans la perception collective des candidats en lice. Un exemple significatif est celui de l’ex-président italien Silvio Berlusconi, détenteur de plusieurs chaînes de télévision et plusieurs fois élu en dépit de ses incroyables frasques.

On note ensuite les lignes imposées à l’alternance politique : l’accession d’un parti au pouvoir n’octroie pas une marge de liberté suffisante pour une redéfinition d’objectifs nationaux. La formation élue devra s’adapter aux lois du marché et satisfaire aux règles fixées par les groupes de pression : les néo-libéraux (lobbies financiers, industriels, politiques, détenteurs du mode de production) et les religieux. Le nouveau pouvoir devra assurer la continuité du fonctionnement politique, constat évident aux USA où l’émergence d’un parti de gauche est aussi inconcevable que dans la guerre froide. Dans ce pays au capitalisme triomphant, on note le grand impact des groupes fondamentalistes hostiles au principe d’évolution darwinienne et l’influence des religieux sur le contenu pédagogique.

Enfin, la société de consommation, dédiée à la promotion du confort matériel, a généré un mode de vie façonné par le progrès capitaliste. Le martèlement publicitaire qu’il implique résulte d’études poussées, conçues pour atteindre l’inconscient. Les populations arabes ne dérogent pas à la règle, malgré une misère qui côtoie l’opulence avec, en toile de fond, un monde religieux attentif aux dérives d’une occidentalisation à outrance.

Il est vital que les populations arabes, débarrassées à terme de leurs vieux démons, puissent se préparer en toute quiétude à leurs nouveaux acquis. Et il semble évident que tout naufrage des nouvelles démocraties, outre le modèle négatif représenté, engendrerait les pires tourments, en particulier sur les plans sécuritaire et géopolitique.

Dès l’indépendance, l’individu arabe s’était habitué aux pouvoirs forts et à la protection des communautés par un appareil sécuritaire garant de l’intégrité nationale. C’est pourquoi une démocratisation subite sans assainissement se muerait en situation d’anarchie. Chaos appelant inévitablement à l’instauration de pouvoirs forts, sans doute religieux.

Que vaut la liberté sans des réformes économiques profondes ? Malgré le rétablissement d’un État de droit, les opportunistes tenteront à nouveau de tirer les ficelles économiques. Seules des réformes en profondeur permettraient d’éradiquer cette tendance mafieuse récurrente. Un accès adéquat à la démocratie nécessite, en tout cas, une évolution politique préalable. À ce titre, le démantèlement du système de production féodal actuel représente une démarche vitale permettant aux peuples arabes émancipés de passer à un système plus adapté, ce qui éloignerait par ailleurs les menaces de désagrégation régionale.

L’ensemble des pays arabes, confronté aux revendications de masses (tenaillées par la faim, poussées par des forces étrangères ou par l’islamisme), se trouve emmené vers une situation équivalente à celle de l’Irak à la suite de l’invasion américaine : la dissolution du pouvoir et le démantèlement des forces de sécurité y ont provoqué une violente anarchie. Et si les luttes entre factions rivales ont baissé d’intensité, les attentats aveugles continuent à tuer et la transition démocratique demeure, comme en Libye, une grande illusion.

Les révolutions arabes incitent donc à se pencher sérieusement sur l’alternative à l’autoritarisme. On sait, depuis des décennies, que l’islamisme, porteur de repères non dépréciatifs, attend patiemment son heure. En revanche sur le plan économique, rien ne permet de prédire ses compétences pour résoudre la tourmente.

Résoudre le problème du sous-développement par le rétablissement des valeurs universelles représente donc une démarche longue et difficile. Une fois libérée, la conscience collective longtemps confinée dans la crainte obéit sans retenue, voire dans la précipitation, à son idéal, la fin de la misère et l’instauration des libertés fondamentales.

En découle la nécessité, préalablement à toute démarche démocratique dans le monde arabe, d’éradiquer les facteurs de crise perpétuelle et d’instaurer les libertés dans un climat de confiance réciproque. Elle passe par le démantèlement des dispositifs économiques actuels et l’élaboration d’un projet respectant les aspirations populaires.

Un tel projet déclencherait une évolution des mentalités et l’amorce d’un processus en mesure de renforcer adéquatement les aspirations démocratiques arabes. D’autant que dans les trois décennies à venir, certains facteurs pourraient encore alourdir la conjoncture actuelle. En particulier une situation économique minée par la pénurie généralisée en carburant. Les insurrections qu’elle pourrait engendrer seraient sans doute autrement plus dévastatrices que celles du printemps arabo-islamique. Elles aboutiraient à de profonds bouleversements planétaires.

Pour ce qui est de la région arabe, les pays occidentaux détenteurs de valeurs humanistes universelles ont failli à y introduire un modèle fiable. Après une période coloniale particulièrement agressive, rien durant des décennies n’a été entrepris pour favoriser l’avènement démocratique dans cette région voisine de l’Europe. Bien au contraire : une coopération étroite s’était établie, dès l’indépendance, entre les dictatures arabes et le monde libre, pour lequel les paramètres économiques et stratégiques semblaient primer largement sur la liberté des peuples.

Pendant des décennies, les régimes arabes ont demeurés aux commandes de leur pays sans susciter la moindre volonté occidentale de les déloger. Les manquements aux libertés étant dénoncés du bout des lèvres. Or le véritable engagement significatif vers la liberté intellectuelle et culturelle aurait dû s’amorcer pendant l’exercice même des pouvoirs autoritaires. Le monde libre, au lieu d’entretenir pendant aussi longtemps un rapport de clientélisme avec les vingt-deux régimes arabes, aurait été bien avisé d’entreprendre progressivement l’étape qui aurait, à terme, incité à l’engagement des pouvoirs en place vers un réel processus démocratique.

On apprend que la stratégie occidentale a subitement changé depuis 2011. Les peuples du monde arabe ne demandent qu’à y croire. D’autant qu’aujourd’hui encore, il n’est pas trop tard, les régimes arabes peuvent encore assumer eux-mêmes la transition vers la démocratie, ce qui éviterait aux populations locales davantage de traumatismes engendrés par des révolutions particulièrement destructrices. Les grandes puissances y joueraient un rôle positif, délesté d’une logique d’interventionnisme aussi imprévisible que brutale. Cette tendance a timidement commencé en 2011 dans des pays craignant la contamination du printemps arabe : Jordanie, Maroc ou encore Syrie avant la militarisation de la révolution.

Poursuivi de manière sincère et décidée, un tel processus engagerait la région entière vers une nouvelle ère. Elle permettrait à terme la remise à jour de l’idéologie de progrès arabe, qui revêtirait dans ce cadre son rôle prépondérant. Et ne se contenterait pas de réadapter le modèle européen, comme au temps de la Nahda du XIXe siècle. Le repositionnement du facteur économique dans son rôle de catalyseur revaloriserait les rapports entre les principes universels et la culture locale. Démarche qui s’avèrerait résolument compatible avec les valeurs de l’islam véritable.

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Informations complémentaires

Année

2012

Auteurs / Invités

Imad Safar

Thématiques

Démocratie, Droits de l'homme, Géopolitique, Monde arabe, Rapports Nord-Sud / Solidarité internationale