La démocratie turque est malade, mais pas encore dans le coma

Chemsi Chéref-Khan

 

UGS : 2016020 Catégorie : Étiquette :

Description

En tant que « république laïque dans un pays musulman », la Turquie a longtemps été une « exception dans le monde entier ». Le régime kémaliste, défenseur d’une idéologie « occidentalisante », se voulait un « despotisme éclairé », dans le but d’assurer l’émancipation du peuple et de le conduire vers une « démocratie libérale ». La « laïcité autoritaire », que ses détracteurs qualifiaient de « laïcisme », instaurée par le régime, avait pour ambition de soustraire le peuple à la tutelle d’une caste de religieux obscurantistes, nourris de la théocratie ottomane, d’organiser l’instruction du peuple et celle des femmes en particulier.

Restée neutre pendant la Seconde guerre mondiale, la Turquie a voulu raffermir ses liens avec le camp occidental, aussi bien pour se protéger de sa puissante voisine communiste que contre les milieux islamistes qui ne dormaient que d’un œil dans les profondeurs de l’Anatolie.

Avec l’encouragement de ses alliés occidentaux, le régime kémaliste entamera deux virages qui constitueront le début de son déclin : adopter le régime multipartite, indispensable à une démocratie libérale à l’occidentale, d’une part, et « lâcher la bride sur le cou des religieux », d’autre part. Sur ce dernier point, les grands stratèges occidentaux partaient du principe que, dans le contexte de la guerre froide, l’islam formait un excellent rempart contre le communisme athée.

Dès 1950, les premières élections multipartites ont vu le triomphe du Parti démocrate, un parti de notables et de propriétaires terriens, soutenu par des confréries religieuses et… les États-Unis ! Ce parti s’étant empressé de revenir sur les acquis de la laïcité, et son leader se comportant comme un despote, l’armée kémaliste, se voulant garante de la laïcité et de la démocratie naissante, a renversé le régime, en 1960, par un coup d’État parfaitement réussi. Pour la petite histoire, on dit de la nouvelle Constitution votée sous la surveillance sourcilleuse des militaires, qu’elle s’inspirait largement de la Constitution de la Belgique !

Au cours des décennies qui suivent, l’armée interviendra encore à trois reprises pour  mettre de l’ordre à des situations anarchiques résultant soit de conflits entre « progressistes laïcs » et « conservateurs religieux », soit entre l’extrême gauche et l’extrême droite, selon des clivages mieux connus en Occident.

Au moins à trois reprises, la Haute Cour interdira d’activités des partis plus ou moins ouvertement islamistes, mais aussi, beaucoup plus fréquemment, des partis accusés de « kurdisme », sans oublier les formations (partis , syndicats…) qui se revendiquent du marxisme ou de la lutte des classes.

L’intervention militaire de 1997 poussera à la démission (sans prendre directement le pouvoir), le Premier ministre islamiste, le professeur Necmettin Erbakan, à la tête d’un gouvernement anti-européen, qui voyait dans l’Union européenne, un « club chrétien sous influence maçonnique ».

Ex-membre de Refah, fondé par Erbakan, R.T. Erdogan créera, avec d’autres issus du même Refah, l’AKP dont la doctrine et l’action font furieusement penser à celles des Frères Musulmans, présents un peu partout dans le monde musulman. L’AKP arrivera au pouvoir en 2002, en disposant de plus de la moitié des sièges au Parlement, avec seulement trente-quatre pour cent des suffrages, par la grâce du système électoral qui élimine les petits partis, dont les voix seront déversées au parti majoritaire.

Il faut reconnaître que ce système électoral est en soi un vrai scandale sur le plan du respect de la démocratie. En imposant un minimum de dix pour cent à atteindre au niveau national, il vise à empêcher les partis pro kurdes qui, tout en étant bien implantés dans les provinces de l’est et du sud-est de l’Anatolie, mais n’atteignant pas les dix pour cent au niveau national, se trouvent sans aucun élu.

Aux élections de juin 2015, pour la première fois dans l’histoire de la République, le parti HDP, rassemblant des démocrates de divers milieux, parmi lesquels une majorité de Kurdes, a obtenu plus de treize pour cent des voix, en empêchant l’AKP de garder sa majorité parlementaire. La réaction d’Erdogan n’a pas tardé. Avec l’appui du parti d’extrême droite, MHP, il a fait voter un amendement visant à lever l’immunité parlementaire des députés kurdes, sans que les milieux européens ne s’en émeuvent. Il faut dire que la jeune démocratie turque ne connaît pas encore de « cordon sanitaire » autour des partis fascistes.

Au contraire de ses prédécesseurs islamistes, monsieur Erdogan comprendra très vite l’avantage qu’il peut tirer de l’Europe. En effet, celle-ci, en exigeant que, dans la perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Union, l’armée rentre définitivement dans ses casernes, a ouvert un boulevard devant l’AKP qui, en quelques années, remplaça juges, fonctionnaires, militaires, recteurs d’universités, … par des hommes proches de lui. À l’occasion d’un amendement constitutionnel en vue de lever l’interdiction du voile dit « islamique » dans les universités, amendement voté avec l’appui de MHP, la Haute Cour a entamé la procédure en vue de l’interdiction de l’AKP « pour activités contraires à la laïcité de l’État ». L’Europe, comme les États-Unis, se sont élevés contre l’interdiction d’un parti arrivé au pouvoir à la suite d’élections libres. Ici, on relève un paradoxe : ou la Turquie, candidate à l’Union, est un État de droit, auquel cas, l’indépendance des juges doit être respectée, ou cette indépendance est suspecte, et la Turquie n’est pas un État de droit, auquel cas on ne comprend pas qu’il puisse être question d’adhésion. L’affaire s’est soldée par une forte amende infligée à l’AKP qui, désormais, avait les coudées franches pour s’attaquer aux acquis de la laïcité. Ceci dit, officiellement, le port du voile est toujours interdit, mais très largement toléré par les recteurs nommés par le régime !

Le lecteur qui connaît l’existence d’une « Chaire Fethullah Gülen », à la KUL, pourrait se demander ce que ce mouvement religieux vient faire dans les remous actuels, puisque le régime lui attribue la responsabilité du dernier coup d’État raté. Le mouvement Gülen, que d’aucuns comparent à l’Opus Dei (!), mène des activités philanthropiques et assurent des services sociaux au profit des plus démunis, non seulement en Turquie, mais dans de nombreux autres pays musulmans. Peu après sa création, l’AKP a bénéficié du soutien « bienveillant » de Gülen, soucieux par ailleurs de ne pas trop se mêler de politique. La politique ambigüe de l’AKP au Proche-Orient, le déclenchement d’une guerre civile contre les populations kurdes, de nombreux scandales financiers attribués au régime, ont eu pour effet de distendre considérablement les rapports entre les deux camps. D’où des accusations de complots et des arrestations de milliers de personnes supposées proches de Gülen, confiscation des médias proches de lui,… C’est donc dans ce contexte que le dernier coup d’État militaire est attribué par le régime aux partisans que le mouvement de Gülen aurait au sein l’armée !

Les velléités d’étouffer le parti pro-kurde, HDP, en levant l’immunité de ses élus, l’arrestation par milliers d’intellectuels, de journalistes, d’opposants politiques, la confiscation et la spoliation des médias d’opposition, les rumeurs de soutien à DAESH, le rôle extrêmement ambigu de certains milieux turcs dans la déferlante migratoire vers l’Europe, … nous font douter de la bonne santé de la démocratie turque. À l’époque kémaliste, la Turquie connaissait une « laïcité sans démocratie ». Avec l’AKP, on semble aller vers une « démocratie sans laïcité », une sorte de « démocratie islamique de droit divin » ! Que peut-on en dire si c’est la volonté du la majorité des électeurs turcs ? M. Erdogan ne cache pas sa volonté d’instaurer un régime « présidentiel ».

Certains le verraient bien « président à vie ». Si, suite à l’échec du dernier coup d’État, le régime se durcit encore plus à l’égard de l’opposition et de diverses minorités, déjà au ban de la société, il y aura de quoi s’inquiéter de l’avenir de la démocratie turque et des relations de ce pays avec l’Union.

En revanche, on peut toujours espérer que, dans un sursaut de grandeur, monsieur Erdogan saisisse l’occasion de la nouvelle crise pour faire de l’AKP, parti islamiste et conservateur, un véritable parti « démocrate musulman » qui reste à inventer et qui le fera passer dans l’histoire comme une de ces grandes figures trop rares au cours d’un même siècle. Là, alors que l’on se désole du départ de la Grande-Bretagne de l’Union, on pourra se réjouir que le moment d’y accueillir la Turquie n’est peut-être pas loin.

L’heure n’est pas au rêve, mais à la vigilance, pour que le malade ne tombe pas dans un coma prolongé !

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Chemsi Chéref-Khan

Thématiques

Fethullah Gülen, Kurdes, Laïcité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Réflexions à propos de l'islam, Tayyip Erdogan, Turquie