La coopération chez Marx : acte de naissance du capitalisme

Patrick Simar

 

UGS : 2021015 Catégorie : Étiquette :

Description

Introduction

À notre époque, on recourt souvent à des explications unifiantes teintées de complotisme. On parle, par exemple, de « dictature sanitaire », de télétravail, comme mode de fonctionnement assez particulier du capitalisme. Dans ce contexte, il peut être intéressant de revenir au Capital de Karl Marx et de se focaliser plus particulièrement sur la quatrième section de cet ouvrage. Cette partie du livre interroge et complexifie le concept de coopération et questionne de manière spécifique le passage à une forme capitaliste de coopération. En d’autres mots, dans cette section Marx nous parle de la genèse du capitalisme.

La méthodologie de Marx

Un écueil serait de définir d’emblée le mode de production capitaliste. En effet, si on donne, dès le départ, la définition d’un concept, il ne reste plus qu’à rechercher et à reconnaître les éléments de cette définition. Cette manière de procéder est erronée d’un point de vue méthodologique, car elle a pour conséquence une pauvreté conceptuelle et une pauvreté d’analyse.

L’intérêt de la quatrième section du Capital, c’est, au contraire, sa richesse due aux tâtonnements de Marx. Engels, d’ailleurs, détestait cette partie qu’il trouvait peu claire et Marx la retravaillera à de nombreuses reprises. Cette démarche tâtonnante de Marx est une méthodologie pour discriminer – autrement dit, différencier en vue de distinguer – les processus à l’œuvre dans le capitalisme naissant.

Il faut insister sur le caractère hétérogène de cette quatrième section, comme si Marx essayait d’établir une cartographie des mouvements aberrants – autrement dit s’écartant de la normale – dans un cadre coopératif et qu’il y avait, au moment où Marx effectue son analyse, « un encore à venir et un déjà là ». Quelque chose à la fois d’irréversible et d’imminent que l’on pourrait appeler une hétérogenèse. C’est-à-dire une genèse qui se déroule par une altérité dans un champ coopératif.

Analyse de la coopération

Partons de cette citation pour poser le problème :

« Qu’un nombre important d’ouvriers travaille dans le même temps, dans le même espace (ou si l’on veut dans le même champ de travail) à la production de la même sorte de marchandise, sous le commandement du même capitaliste. Voilà ce qui constitue le point de départ tant historique que conceptuel de la production capitaliste. »

Ce point de départ n’a l’air de rien, mais est très fort : Marx présente un dispositif très simple constitué d’ouvriers, d’un capitaliste, de marchandises, d’un champ de production. Ces éléments forment un tout homogène et indifférencié avec une persistance des mêmes modalités de production d’une même marchandise. Pour que ce système se mette en place, il faut qu’apparaisse ce que Marx appelle une « poche capitaliste », qui est l’unité minimale nécessaire au démarrage de la production.

Par ce texte, Marx occulte toutes les dimensions économiques, sociales, politiques et historiques. C’est un geste qui peut étonner aussi bien les tenants du matérialisme historique, que les lecteurs du Capital. En effet, dans les pages précédentes, Marx s’est attaché à retracer l’évolution du capitalisme. Ce passage, d’une extrême simplicité dans sa description, est d’autant plus étonnant que Marx possède une connaissance très approfondie de l’économie tant sur le plan théorique – il lit énormément – que sur le plan pratique –, il visite des usines avec Engels qui est chef d’entreprise. Ce geste de simplification est donc un geste fort, tant sur le plan conceptuel que sur le plan historique.

Homogénéisation

À partir de ce champ de travail parfaitement homogène que va-t-il se passer ? Bien qu’il y ait les mêmes marchandises, les mêmes ouvriers, le même capitaliste, le même travail, le même espace et le même temps, il y a une altérité dans le « même » et il va se passer quelque chose. Néanmoins, l’homogénéité ne suffit pas, selon Marx, à conditionner l’émergence du capitalisme. Il faut également, d’autres conditions de travail et d’autres conditions de moyens de production, à savoir l’existence de travailleurs libres par l’affranchissement de toutes les contraintes féodales et corporatives. Ces conditions permettent l’accumulation primitive et l’accumulation de capital d’argent grâce à de la sédimentation à travers l’histoire de capacités financières isolées. Il faut remarquer que, selon Marx, le capitaliste précède le mode de production capitaliste. Le capitaliste existe avant l’apparition de l’atelier de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance et, par conséquent, avant la manufacture des XVIIe et XVIIIe siècles et l’usine du XIXe siècle.

Marx fait référence à un second mouvement un peu plus loin dans le texte :

« Dans chaque branche d’industrie, l’ouvrier individuel, Pierre, Paul, s’écarte plus ou moins de l’ouvrier moyen. Ces écarts individuels, qu’on appelle ‘erreurs’ en mathématiques, se compensent et disparaissent dès que l’on rassemble un nombre important d’ouvriers ».

Ce passage est important, il montre qu’on est à l’aube de l’émergence de quelque chose échappant à l’homogénéité qui relève du mode de production capitaliste ou axiomatique, pour reprendre l’expression de Deleuze et Guattari. Par cette quantité d’ouvriers que l’on agglomère, il y a une production d’indifférenciation des écarts entre les différents ouvriers. À partir d’une certaine quantité d’ouvriers, on a un différentiel qui atténue les écarts. Marx parlera d’un travail objectivé en valeur ou d’un travail social moyen et celui-ci se produit au sein même de l’espace de travail.

Arrivé à ce point, nous sommes dans un régime grégaire, indéterminé, déterminable, et déjà en instance de détermination. Dans cet atelier, on est donc à l’amorce d’une hétérogenèse sociale, un travail social moyen et, en même temps, une production en masse des produits. Marx nous indique qu’il y a une valeur globale moyenne de ces produits : on a un nivellement, une indifférenciation statistique par la quantité de marchandises et par le nombre d’ouvriers. Cela a évidemment des implications techniques et économiques, notamment une répartition de valeur sur une plus grande masse de produits et par conséquent, selon Marx, un abaissement de la valeur globale de la marchandise.

Apparition d’un système logique…

À partir de l’apparition de ces moyennes, l’émergence d’une pulsion immanente du capital aboutit à un accroissement de la force productive du travail, à une réduction du prix de la marchandise et – éléments typiquement marxiens – une réduction du prix de la force du travailleur. Il faut garder à l’esprit que lorsque Marx écrit, il se situe en pleine industrialisation, une période où l’ouvrier n’est plus qu’une chose aux mains du capital : l’ouvrier a peu de droits et il travaille énormément. Cette dimension de réduction de la force du travailleur – quoique contestée par certains économistes – assure toute la logique de la pensée de Marx et, dans ce contexte, est pertinente. À partir d’une accumulation quantitative s’opère un saut qualitatif.

Ce que Marx perçoit également, c’est qu’il commence à y avoir une illimitation de cette logique. Dans un champ coopératif, des moyennes enclenchent un processus. Par exemple, dans un atelier, il y a toute une organisation, un fonctionnement auxquels on ajoute des machines-outils, au départ, assez rudimentaires. Cette organisation est encore assez artisanale et libre. On n’est pas encore dans un système de production en série ou dans la technicité organisationnelle, mais il y a une nouvelle gestion et de nouvelles préoccupations : le salaire, les marchandises, le temps, l’espace… Un contexte d’évaluation et d’entités objectivés sont mobilisés. Marx démontre qu’une évaluation cartographique, une logique se met en place. Des enchaînements, des liaisons, des systématisations apparaissent au sein de cet atelier productif.

Un peu plus loin, Marx ajoute une dimension supplémentaire :

« Dans le champ coopératif, on trouve une excitation propre des esprits vitaux et un grand nombre de journées de travail combinées ».

Marx développe le concept de journée de travail, car c’est une compétition entre les individus qui génère du travail en peu de temps et rend possible toute une mécanique du travail basé sur la rentabilité. Mais, pour Marx, la journée de travail ce n’est pas seulement cela. Lors d’une journée de travail, une force de production sociale naît de la coopération elle-même, en plus de la mise en concurrence, de la synchronisation, de la rentabilisation des tâches, d’organisation, de propagation, de diversification des forces productives, des mises en rapport, etc. Une force sociale supplémentaire apparaît de ces journées de travail combinées entre tous les travailleurs. Cette force productive générale développe un potentiel d’espèce. Autrement dit un phénomène d’universalisation, une richesse, une potentialité que le capital permet de développer. Dans une évolution productive moyenne, une force globale émerge. Le mode de production capitaliste a une capacité d’extraction et de captation. Le capital ou le commandement du capital a une fonction de direction, de surveillance et de médiation.

…qui génère de la surveillance

« Le commandement du capital sur le travail n’apparaissait, à l’origine, que comme conséquence formelle du fait que le travailleur, au lieu de travailler pour lui, travaillait pour le capitaliste, et donc sous les ordres du capitaliste. En revanche, la collaboration de nombreux salariés fait que le commandement du capital évolue et devient une exigence de l’exécution du procès du travail proprement dit, une véritable condition de la production. Les ordres donnés par le capitaliste sur le champ de la production sont devenus aussi indispensables que ceux du général sur le champ de bataille. »

Cette citation de Marx montre que l’autorité du capitaliste change de nature. Le commandement du capital n’a plus rien à voir avec une autorité traditionnelle de type féodal ; il fonctionne dans un enchevêtrement d’assujettissements et d’asservissements. Dans ce contexte, ces deux termes n’ont aucune connotation morale, mais ils sont purement descriptifs. L’assujettissement signifie que l’on est subjectivé, autrement dit, que l’on doit se conformer à notre fonction sociale. L’asservissement signifie que l’on fait pièce dans une machine, en l’occurrence, ici, avec le capital. Le commandement du capitaliste, maintenant qu’il exerce cette fonction d’assujettissement, s’enchevêtre avec un commandement du capital.

Quand on lit le Capital, d’un point de vue général, sans s’attacher à son poids conceptuel, on se rend compte que l’on est toujours « sous » ou « sur ». On est « sous », par le fait qu’il y ait des subsomptions, nous sommes subsumés par des exploitations, des aliénations, des extractions ou des appropriations, mais, de temps en temps, on se positionne « sur ». Par ailleurs, on retrouve ce concept de façon excessive dans le Capital de Marx : il y a du sur-travail, de la sur-valeur-absolue ou relative, de la surpopulation, de la surexploitation… Il y a tout un contexte de positionnement : on est tantôt en bas, tantôt en haut. On se trouve entre deux positions infra et supra. Cet aspect des « sous » et des « sur » permettra à Marx de faire contraster les points remarquables de ce territoire particulier.

Au terme de ce processus, le commandement du capitaliste va orienter, surveiller et s’assurer qu’il y ait des réalisations avec de la plus-value. Par conséquent, à chaque phase de la production, il faudra déterminer une ligne de conduite, une orientation, une organisation et un régime de fonctionnement. Cela produit une transformation très importante. Le glissement d’une coopération naturelle et spontanée vers quelque chose de différent avec une modalité de surveillance différente. Désormais, au lieu d’avoir un surveillant unique, on aura des contremaîtres, des comptables et toute une organisation fonctionnelle.

Conclusion

Dans la quatrième section du Capital, Marx met en évidence que le capitalisme possède sa propre logique. La coopération aboutit progressivement à un système qui génère de la surveillance. Celle-ci n’est pas imposée de l’extérieur par les banques ou les entreprises, comme on le croit trop souvent aujourd’hui, mais résulte de la logique interne du système de production capitaliste. Cette manière de voir est plus riche et rend mieux compte de la complexité du système. Notre époque, au contraire, a tendance à vouloir donner une explication simple à des phénomènes complexes : il suffit de voir le foisonnement actuel des théories du complot. Dans ce contexte, il devient urgent de se demander comment apprendre à renouer avec une analyse plus fine de la société, y compris du travail.

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Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Patrick Simar

Thématiques

Capitalisme, Économie, Questions de société, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Travail / Emploi / Chômage