La célébration de l’humain

Marcel VOISIN

 

UGS : 2011013 Catégorie : Étiquette :

Description

« Ne perdons donc pas de temps à demander à un Dieu imaginaire ce que seul le travail humain peut nous procurer. »
Francisco FERRER

« Les bonnes mœurs, qui ne font pas la moindre partie de la religion et de la véritable piété,
se rapportent aussi à la vie civile, et le salut de l’état n’en dépend guère moins que celui des âmes ;
de sorte que les actions morales relèvent de l’une et de l’autre juridiction, extérieure et intérieure,
civile et domestique, c’est-à-dire du magistrat et de la conscience. »

John LOCKE, Lettre sur la tolérance

Quel être sensé n’a pas été perturbé par ce constat affligeant : une trop grande part de l’humanité gaspille le temps précieux de sa vie et l’obscurcit par des tourments imaginaires le plus souvent liés aux croyances et aux superstitions ? S’il est persuadé que cette vie est unique, il s’étonne et se désole de voir tant d’humains perdre leur seule possibilité d’épanouissement, vivant et répandant le malheur plutôt que la joie d’exister. On pourrait parodier une formule connue : perdre sa vie en la gagnant… dans un autre monde imaginaire !

Or, depuis Épicure et Lucrèce, pour le moins, avec un prudent agnosticisme, des penseurs nous répètent cette sagesse simple : il ne sert à rien de s’occuper des dieux, car s’ils existent, il est clair qu’ils ne s’occupent pas de nous. D’ailleurs, personne ne connaît ni leurs volontés ni leurs intentions. Ceux qui prétendent le contraire ne sont que des imposteurs assoiffés de pouvoir. Car répandre la peur existentielle est le moyen le plus sûr de s’octroyer un pouvoir discrétionnaire sur les esprits comme sur les corps. La mort est inscrite dans le cycle naturel et notre personne se dissout avec elle, sans autre récompense ou châtiment que l’instant de vérité ultime du mourant face à sa conscience, comme on le voir, par exemple, dans La Mort d’Ivan Ilitch de Tolstoï.

En reprenant le flambeau de cette sagesse multiséculaire, Ronald Aronson nous fait redécouvrir –  et surtout approfondir  – une racine vitale de l’humanisme véritable que j’appellerais un hédonisme lumineux. Celui qu’Amin Maalouf attribue à Mani :

« Vos sens sont conçus pour recueillir la beauté, pour la toucher, la respirer, la goûter, l’écouter, la contempler. Oui, frères, vos cinq sens sont distillateurs de Lumière. Offrez-leur parfums, musiques, couleurs. Épargnez-leur la puanteur, les cris rauques et la salissure. Merveilleux et trop rare art de vivre ! »

La peur est une souillure de l’esprit. Vivre sans Dieu – mettre entre parenthèses une métaphysique douteuse, souvent corruptrice – est donc une œuvre de salubrité publique. Si « en tout être comme en toute chose se côtoient et s’imbriquent Lumière et Ténèbres », alors il est humain, il est noble, il est essentiel de faire éclater le plus de lumière possible et de refouler autant qu’il se peut les ténèbres. C’était déjà le sens profond de l’œuvre des philosophes du XVIIe siècle, dit précisément des Lumières, de Diderot voulant « réconcilier la philosophie et le peuple » à Emmanuel Kant s’écriant : « Osez savoir ! »

« Toute notre dignité réside dans la pensée », affirmait Pascal. Et c’est bien de dignité qu’il s’agit ici, et même de noblesse au sens le plus éthique, comme dans l’œuvre de Rob Riemen. En tête de son essai sur Thomas Mann, ce philosophe hollandais place ces vers d’Alexander Pope :

« Connais-toi, laisse à Dieu les secrets qu’il veut faire.
L’homme est la seule étude à l’homme nécessaire. »

Un peu plus loin, il commente :

« La religion est évacuée au profit d’une vision du monde totalement rationnelle [car]… le bonheur des hommes n’est donc pas une question métaphysique ou religieuse, mais bien un problème politique. »

C’est aussi un problème de connaissance et de reconnaissance. Encore faut-il vouloir connaître ! Lucidement, Ronald Aronson diagnostique chez beaucoup l’absence ou la défaillance de la volonté de connaître. Tant pis pour le « Connais-toi toi-même » de Socrate et de l’oracle de Delphes ! Or, il s’agit de l’honneur et du privilège de notre esprit. Toute l’évolution des connaissances scientifiques nous conduit à reconnaître que « l’existence est un collier de dettes. » Ronald Aronson, patiemment, méthodiquement, inventorie ce collier qui nous relie à la fois à la nature et à l’humanité qui nous a précédés. Il le fait avec tendresse, très concrètement, sans sécheresse académique, en s’appuyant sur son expérience personnelle et sur ses études à propos de Sartre et de Camus.

Le premier collier de reconnaissances concerne toute l’évolution de la vie dont nous sommes (provisoirement ?) le produit le plus complexe et le plus précieux (à nos yeux !). Nous n’en prenons pas assez conscience en dépit de l’écologisme, à cause notamment des préjugés religieux. Or, que cela nous plaise ou non, nous appartenons – « poussière d’étoiles », dirait Hubert Reeves – à la chaîne du vivant. Notre répulsion viscérale à l’accepter, avec toutes ses conséquences, se traduit par la résistance acharnée et persistante au darwinisme.

Et pourtant, tout esprit éclairé s’en est rendu compte, volens nolens, dès l’Antiquité. Un penseur progressiste comme Anatole France écrivait : « Nous ne sommes que de malheureux animaux et pourtant nous sommes à nous-mêmes notre providence et nos dieux ». Au lieu de nous en offenser, nous devrions hic et nunc en tirer toutes les conséquences pratiques et bénéfiques et rabattre un peu de notre vanité anthropocentrique dont la religion n’est qu’une forme qui se veut transcendante. Or, c’est dans l’immanence, riche, diversifiée, finalement exaltante, de notre condition humaine que nous pouvons travailler à notre épanouissement individuel et social.

Le second collier désigne précisément notre immense dette sociale. Car nous sommes aussi les produits de l’histoire, de cette longue chaîne d’ancêtres qui ont travaillé à bâtir notre civilisation et notre type de société. Notre gratitude, mais aussi notre responsabilité, sont d’autant plus grandes que cette société est plus démocratique, c’est-à-dire capable d’assurer le meilleur sort du plus grand nombre. Plus nous sommes citoyens, plus nous devons prendre conscience de notre dette, mais aussi du nécessaire engagement à poursuivre et développer cette fragile conquête de bénéfices collectifs.

En prendre conscience constitue un progrès décisif, notamment contre les facilités de l’égocentrisme. Commentant le roman d’Anatole France, Pierre Nozière, Marie-Claire Bancquart écrit : « La descente dans le moi d’enfance est donc remplacée par une participation à un individu collectif, ville humanité ou même univers ».

Une construction lucide du social et du politique en chaque conscience offrirait la meilleure garantie à une pérennité de la démocratie. D’autant qu’au contraire, la perspective religieuse alimente de façon atavique un modèle de type totalitaire puisqu’il y est avant tout question d’obéissance, de soumission de l’esprit et du corps, de règles intangibles, de vérité et d’autorité absolue, etc. On ne discute pas démocratiquement avec les dieux. On ne peut que prier, supplier, ce qui ne favorise guère l’estime de soi, la réflexion objective ou les projets d’avenir. C’est du moins la version cléricale commune du rapport à la divinité. S’agenouiller dès l’enfance ne prépare pas à vivre debout !

Si l’on réunit les deux chaînes de reconnaissance, celle de la nature et celle de la société, on noue l’ensemble de nos devoirs civiques et politiques avec nos devoirs envers nous-mêmes dans une cohérence exemplaire dont la fine analyse de Ronald Aronson nous donne une preuve éclatante. Réussir sa vie, sa vieillesse et sa mort – avec un peu de chance, bien sûr ! – c’est humaniser de façon optimale tous les moments de notre existence en recourant aux meilleures de nos facultés, aux plus nobles de nos valeurs.

À supposer qu’il existe vraiment un créateur infiniment bon et tout-puissant, en quoi pourrait-il se sentir offensé si nous avons consacré le meilleur de nous-mêmes à épanouir la brève existence qu’il nous aurait donnée ? S’il nous a gratifiés d’intelligence et de raison, en quoi pourrait-il nous reprocher d’en avoir fait un usage optimal ?

La barbarie est de tous les temps, particulièrement entretenue par les chimères et les superstitions, ainsi que le prouve avec force un chef-d’œuvre comme Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman. Aujourd’hui, le monstre semble redresser la tête. Quelle meilleure défense qu’un humanisme lucide, lumineux, attentif à notre condition, mais ferme dans sa résolution de sauver la dignité des personnes ?

Il n’est nul besoin d’un spiritualisme frelaté ou de pacotille comme les médias nous en servent tous les jours. Le plus grand mérite de ce livre est peut-être de nous prouver, contre les préjugés invétérés et le combat obstiné des serviteurs de l’obscurantisme, qu’un matérialisme philosophique –qui n’a rien à voir avec le sens vulgaire qui le dénature insidieusement – peut engendrer une véritable spiritualité salutaire, ancrée dans les réalités de la vie, portée par un humanisme sincère et profond, capable de sauver le meilleur de l’homme des démons de l’atavisme et de l’ignorance.

Il faut remercier du fond du cœur la générosité et la profondeur avec lesquelles le Ronald Aronson, professeur d’Histoire des Idées à l’Université d’État Wayne du Michigan, nous propose la sagesse de fortifier patiemment en nous et autour de nous cette lumière qui, depuis si longtemps déjà, s’efforce de vaincre les ténèbres.

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Informations complémentaires

Année

2011

Auteurs / Invités

Marcel Voisin

Thématiques

Croyances, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses