La Bibliothèque de Propagande (1903-1914) : une action maçonnique anticléricale vers le monde profane

Cornélie Mathys

 

UGS : 2014028 Catégorie : Étiquette :

Description

Si, de nos jours, la communication prend souvent des voies informatiques, la presse régnait en maître, il y a un siècle. La presse de propagande, aisée d’accès et bon marché, occupait une place déterminante dans la diffusion des idées. En témoigne La Bibliothèque de propagande, outil efficace au service de la libre pensée.

Introduction

Le rationalisme s’est diffusé au XIXe siècle par divers moyens et notamment par de petites brochures peu coûteuses, imprimées sur du papier bon marché et donc abordables pour toutes les classes de la société . Francis Sartorius, ancien bibliothécaire de l’Institut d’études européennes de l’Université libre de Bruxelles (ULB), distingue trois genres de presse à partir de la moitié du XIXe siècle : la grande presse qui relate l’opinion publique, la petite presse composite plus radicale et la presse bon marché . Dans la petite presse composite, Sartorius recense des publications comme La Raison ou La Pensée, qui sont des bulletins de sociétés de libres-penseurs, ainsi que toute une série de périodiques sous forme de « bibliothèques ». Il y a par exemple la Bibliothèque de la Pensée éditée par la Fédération nationale de la Libre Pensée, la Bibliothèque de Propagande du Socialisme, la Bibliothèque de Propagande libérale, la Bibliothèque anti-superstitieuse, ou encore la Bibliothèque de Propagande du Comité Marnix que nous allons aborder ici et qui est à la fois un reflet des milieux anticléricaux ainsi que de la presse à bon marché.

John Bartier, qui a enseigné l’histoire de l’Église à l’ULB, est un des seuls auteurs qui traite nominativement de la Bibliothèque de Propagande du Comité Marnix : « La diffusion du rationalisme est assurée aussi par des brochures. Elles sont souvent publiées isolément aux dépens de leurs auteurs ou d’associations locales et leur valeur est inégale. Mais beaucoup appartiennent à deux collections riches de plusieurs centaines de titres ; la Bibliothèque de la Pensée éditée par la Fédération nationale et la Bibliothèque de Propagande qui émane du Comité Marnix. Les deux séries sont de belle tenue publiant des travaux originaux ou d’excellente vulgarisation. Le mouvement recourt aussi à des procédés de propagande plus polémiques, en utilisant le sentiment davantage que la raison. » .

La Bibliothèque de Propagande comprend de petites brochures qui paraissent en Belgique deux fois par mois de 1903 à 1914. Elle compte en tout trois cent vingt-cinq brochures. Les sujets abordés par la publication concernent principalement la religion catholique : histoire religieuse, enseignement, miracles, vie du clergé, etc. On remarque rapidement le caractère anticlérical de la publication qui émane en fait de la franc-maçonnerie belge, et plus particulièrement de la loge bruxelloise « Les Amis Philanthropes ». À l’origine de cette publication se trouve le Comité Marnix, fondé en 1901 par Lucien Anspach, professeur à l’ULB et membre de la loge « Les Amis Philanthropes ».

Le Comité Marnix  prend forme durant l’année 1901 et annonce aux différentes loges belges la fondation d’une Bibliothèque de la Liberté de Conscience dont le but est de propager des ouvrages « combattant l’antisémitisme, le cléricalisme et le catholicisme ». Dans le but de financer la publication de sa brochure-manifeste, le Comité Marnix organise dès ses débuts des conférences dans plusieurs loges afin de récolter des fonds. La brochure intitulée Contre l’intolérance ! Manifeste du Comité Marnix pour la diffusion des idées de justice et de liberté paraîtra vers la fin de l’année 1901 et sera imprimée en trois cent mille exemplaires, à en croire le manifeste, et distribuée dans les milieux francs-maçons et profanes. Dans le contexte de l’affaire Dreyfus, le Comité Marnix souhaite regrouper dans sa publication des ouvrages consacrés à l’Inquisition, à l’histoire du judaïsme et aux enseignements de Jésus dans le but de « préserver la société de tous les maux que produit l’intolérance ».

En 1903, le Comité Marnix souhaite que la Bibliothèque de la Liberté de Conscience soit reprise par une société anonyme étant donné que les brochures sont un succès. Ce sera chose faite le 19 mai 1903 avec la fondation de la Société anonyme de Librairie qui reprend immédiatement à son compte, sous le nom de Bibliothèque de Propagande, les brochures déjà publiées. À partir de ce moment, il semble que le Comité Marnix ne sera plus en charge de la publication, mais que les deux entités travailleront ensemble tandis que la publication sera dirigée par Lucien Anspach, principal actionnaire de la société.

Le but – qui n’est pas indiqué explicitement dans la publication – de la Bibliothèque de Propagande « […] est un but de vulgarisation : elle a notamment pour tâche de faire connaître les faits les plus saillants établis par la critique historique sur le caractère mensonger et frauduleux des dogmes, et de fournir par là aux groupes démocratiques les armes qui leur permettront de lutter efficacement contre le cléricalisme. » , car « il importe que les rationalistes s’inspirent de l’esprit de prosélytisme de leurs adversaires, qui par des cotisations hebdomadaires d’un sou fournissent plus de six millions par an à l’Œuvre de la Propagation de la Foi [En France]. » . On voit que les buts fixés par le Comité Marnix pour sa première « bibliothèque » évoluent : il est toujours question de combattre l’intolérance, mais en élargissant les moyens pour y parvenir tout en adoptant un fonctionnement plus militant.

Nous allons maintenant voir dans quel contexte paraît la Bibliothèque de Propagande, ensuite nous verrons qui en étaient les acteurs principaux, son contenu, le ton et les méthodes utilisées ainsi que le public visé.

Le contexte

Quelles sont les motivations d’une publication anticléricale telle que la Bibliothèque de Propagande ? De 1884 à 1914, la Belgique est régie sans interruption par un gouvernement catholique. À partir de la moitié du XIXe siècle, la lutte entre catholiques et anticléricaux fait rage. Elle a pris des formes parfois douloureuses pour les incroyants lorsque, par exemple, des délégations de catholiques débarquaient lors d’enterrements civils pour tenter d’empêcher la cérémonie, envoyaient des policiers pour forcer des libres penseurs à avoir un enterrement religieux, ou harcelaient un mourant, car celui-ci refusait les derniers sacrements du prêtre. Le clergé catholique concentre les critiques des anticléricaux, car il est la forme visible du catholicisme : il éduque les enfants, marche en tête des processions, fait œuvre de bienfaisance, sonne les cloches qui scandent la journée et s’implique même en politique.

La franc-maçonnerie, par sa participation dans le champ profane au travers des associations auxquelles elle apporte son concours, joue un rôle important dans la diffusion des idées anticléricales. Notons par exemple la création de La Ligue de l’Enseignement en 1864 par Charles Buls, membre de la loge « Les Amis Philanthropes n° 2 ». La Ligue diffuse elle aussi des ouvrages de vulgarisation scientifique au travers d’une bibliothèque itinérante. Quoiqu’elle ne soit pas par définition « anticléricale », elle œuvre pour que l’enseignement ne soit plus soumis à la religion catholique.

La franc-maçonnerie belge est aussi à l’origine d’un petit groupe anticlérical fondé en 1904-1905 : Union et Action. Ce groupe de francs-maçons a deux buts : constituer une documentation sur la situation politique en Belgique et utiliser cette documentation pour organiser « une propagande intense dans le monde profane » dans le but de renverser la majorité cléricale au gouvernement. Il vise à contrecarrer des entreprises similaires faites par les catholiques, par exemple La Fédération des cercles catholiques de Belgique qui réunit elle aussi de la documentation en vue de faire une propagande active.

L’idée est qu’au début la propagande d’Union et Action se fasse dans les loges et qu’ensuite elle s’étende au monde profane. Les membres du cercle sont exclusivement des Maçons « désireux de participer à la propagande jusqu’à présent confinée dans les associations politiques », le caractère secret de ce cercle permettant « à tous ceux, qui pour des raisons multiples, devaient rester éloignés de l’activité politique, d’apporter leur concours à l’œuvre anticléricale. » . Il est intéressant de noter que les dates de fondation du cercle Union et Action concordent avec celles de la Bibliothèque de Propagande du Comité Marnix et que les deux initiatives ont pour but de propager les thèses anticléricales dans le pays. Toutes deux sont liées à la franc-maçonnerie, dont font d’ailleurs partie la plupart des personnes en charge de la publication, que nous allons maintenant aborder.

Les acteurs

La Bibliothèque de Propagande publie les écrits de nombreux auteurs : des juristes, des historiens, des hommes politiques, des journalistes, des philosophes, des hommes de lettres des ex-membres du clergé, des scientifiques, etc. La caractéristique commune de la plupart d’entre eux est d’être des libres-penseurs. En tout, nous avons recensé cent douze auteurs, dont quatre-vingt-quatre contemporains à la publication, dix-neuf décédés avant l’an 1900 et neuf non identifiés.

Parmi les auteurs contemporains belges, nombreux sont ceux qui se fréquentent dans le milieu politique, la presse, les milieux universitaires (ULB), les loges, mais aussi les associations dont ils sont membres. On retrouve donc parmi eux des professeurs de l’ULB, des francs-maçons, des membres de La Libre Pensée, de La Ligue de l’Enseignement, du Comité de l’Œuvre Ferrer, etc. Six personnes se distinguent cependant comme acteurs principaux de la publication, à savoir Lucien Anspach, Léon Vanderkindere, Eugène Goblet d’Alviella, James Hocart, Marcel Hébert et Auguste Vierset. Il semble bien qu’ils soient les responsables des choix de rédaction de la brochure. Nous allons survoler brièvement leurs biographies.

Lucien Anspach (1857-1915), mentionné plus haut, est professeur de mécanique appliquée à l’ULB. Membre de la loge « Les Amis Philanthropes », c’est lui qui, en 1901, est en charge de présenter aux différentes loges de Belgique les tâches accomplies par le Comité Marnix. C’est encore lui qui, en 1905, lors d’une tenue au Grand Orient de Belgique, demande à plusieurs Vénérables Maîtres s’ils peuvent appuyer la Bibliothèque de Propagande en la présentant aux membres de leurs loges. Il semble qu’il ait été à la fois auteur, directeur et administrateur au sein de la publication.

Anspach rédige pour la Bibliothèque de Propagande une trentaine de numéros dont certains sont en fait des lettres ouvertes ou des réponses à des membres du clergé catholique belge. Il semble avoir eu à cœur la lutte contre l’intolérance de l’Église et il est l’auteur le plus prolifique en cette matière au sein de la publication. En 1907, un hommage lui est rendu par les étudiants de l’ULB à l’occasion de ses vingt-cinq ans d’enseignement : « Combatif, il est à l’avant-garde dans la lutte contre les erreurs et les préjugés d’un autre âge. »

Léon Vanderkindere (1842-1906) est un historien médiéviste bruxellois qui est à la tête du comité de lecture de la publication. Il enseigne lui aussi à l’ULB où il fonde le premier séminaire d’histoire du Moyen Âge mais aucune de ses études n’est publiée au sein de la Bibliothèque de Propagande. Vanderkindere est aussi membre de la loge « Les Amis Philanthropes », puis de la loge « Les Amis Philanthropes n° 2 » après la scission de 1894.

Eugène Goblet d’Alviella (1846-1925) est un homme politique bruxellois, fondateur de la chaire d’histoire des religions à l’ULB en 1884-1885 et premier Vénérable Maître de la loge « Les Amis Philanthropes n° 2 » en 1894. Il semble avoir participé au comité de lecture de la Bibliothèque de Propagande. Entre 1906 et 1914, il y publiera une vingtaine de titres, dont certains tirés de ses enseignements comme L’idée de Dieu. D’après l’anthropologie et l’histoire ou Les Origines du christianisme, d’après l’exégèse contemporaine ou encore des essais tels qu’en 1913 Los von Rom. L’autobiographie religieuse d’un historien.

James Hocart (1843-1923) est un pasteur protestant libéral d’origine française, fondateur avec l’aide de Goblet d’Alviella, alors Vénérable Maître de la loge « Les Amis Philanthropes », de l’Église protestante libérale de Bruxelles en 1880-1881. Au début, cette église est composée principalement de catholiques soucieux de s’affranchir d’autorités dogmatiques ou ecclésiastiques. Hocart donne de nombreuses conférences à Bruxelles, notamment sur « La notion de l’Église chez l’apôtre Paul » et « L’élargissement de la religion » en 1904. La Bibliothèque de Propagande publie ces deux conférences la même année en indiquant dans son avant-propos :

« La société anonyme de Librairie, travaillant à la recherche de la vérité en matière religieuse, s’abstient soigneusement de prendre parti pour telle ou telle école philosophique. »

« Toutefois, ce serait se priver des plus précieux auxiliaires, et faire le jeu de l’obscurantisme, que de rejeter les œuvres qui contribuent à renverser l’édifice dogmatique, sous prétexte que ces œuvres ont une tendance philosophique déterminée ».

La Bibliothèque de Propagande publiera d’autres écrits de pasteurs protestants français et belges ; citons à titre d’exemple Paul Teissonnière, pasteur protestant libéral français qui remplacera Hocart à l’Église protestante de Bruxelles à partir de 1910.

Marcel Hébert (1851-1916) est un prêtre symboliste français qui quitte l’Église en 1903. Il est en contact avec d’autres prêtres transfuges dont Alfred Loisy et Albert Houtin. Entre 1905 et 1914, Hébert est l’auteur d’une quinzaine de numéros dans la Bibliothèque de Propagande à laquelle il collabore activement par ses préfaces et ses notes. En 1907, il publie un texte tiré d’une de ses conférences intitulé L’intolérance. Faiblesse d’intelligence et de volonté, où il tente de donner des armes à ceux qui veulent condamner efficacement l’intolérance :

« Je n’ai pas l’intention d’exécuter ici quelque nouvelle variation sur les thèmes archiconnus : Inquisition catholique, crimes des papes, etc. Mieux vaut, n’est-il pas vrai, tenter une modeste étude du phénomène lui-même : 1° constater l’universalité de la mentalité intolérante ; 2° en rechercher les causes historiques et psychologiques. Ces connaissances nous donneront peut-être quelques chances de plus de combattre efficacement, au lieu d’attaquer et pourfendre un passé relativement [lointain] auquel nous ne pouvons plus rien. ».

À l’instar de Goblet d’Alviella et d’Hocart, Hébert appelle à plus de tolérance grâce à l’application de la critique historique aux thèmes religieux. En effet, une publication comme la Bibliothèque de Propagande s’abstient de publier des énumérations de crimes de l’Église pour plutôt publier des analyses élaborées. Un journal comme La Flandre libérale, quotidien libéral gantois qui relève plutôt de la grande presse que distingue Sartorius, publie des articles à propos des crimes de l’Église, mais aussi de nombreuses analyses dont certains travaux d’Hébert.

Nous mentionnerons encore Auguste Vierset (1864-1960), écrivain et poète wallon, membre de la loge « Les Amis Philanthropes ». Ce dernier semble être le directeur de la Bibliothèque de Propagande à partir de 1911, il n’est cependant l’auteur que d’un seul numéro consacré à l’affaire Ferrer.

On peut déjà émettre plusieurs constats : tous les acteurs mentionnés – sauf peut-être Hocart et Hébert – sont francs-maçons et liés à la loge « Les Amis Philanthropes » ou « Les Amis Philanthropes n° 2 » et beaucoup d’entre eux sont professeurs à l’ULB. Cependant la Bibliothèque de Propagande n’est pas seulement une collection de textes érudits, mais aussi une publication à caractère militant.

Le contenu

Le caractère militant de la Bibliothèque de Propagande se retrouve notamment parmi les thèmes abordés. On y trouve des études critiques de questions religieuses, des réfutations de miracles, des critiques de la vie du clergé, des textes qui mettent en avant l’enseignement laïque, etc. Les critiques de la vie du clergé prennent une place importante dans la publication : plus de quarante numéros sont publiés par des prêtres transfuges. La question des prêtres faisant défection intéresse en effet la franc-maçonnerie : dans son rapport pour l’année 1903-1904, la loge « Les Amis Philanthropes » indique que le rationalisme est en bonne voie dans les facultés de théologie protestante, mais aussi dans les milieux catholiques : « Le clergé catholique est atteint. », lit-on, « Il se produit dans ses rangs de nombreuses désertions et il s’en produirait davantage encore si l’inquiétude pour le pain quotidien ne retenait à la chaîne bien des hommes qui voudraient s’émanciper. »

La Bibliothèque de Propagande fait aussi la publicité du journal L’Exode qui est l’organe du mouvement international « Hors de Rome », qui regroupe d’anciens prêtres. Ce journal est publié à Paris de 1907 à 1915 et a aussi une section à Bruxelles dirigée par un certain Michel A.  Ce dernier publie plusieurs textes au sein de la Bibliothèque de Propagande dont un qui s’intitule : « Cas de conscience et raisons d’un prêtre libéré » dans lequel il explique les raisonnements qui l’ont conduit hors du catholicisme. Si Michel A. raconte son expérience, c’est pour épargner à d’autres les mêmes souffrances car, selon lui, les prêtres font face à « […] une lutte affreuse contre la nature, contre la vie et contre leur raison ». Il décrit des jeunes prêtres sacrifiés à « un mysticisme maladif » :

« Petit enfant pauvre mais intelligent qu’un bienfaiteur destine au sacerdoce, que des prêtres jalousement gardent pour l’autel, enfant qui monte de degré en degré jusqu’au sacerdoce, avec la joyeuse ignorance qu’un jour l’expérience de la vie transformera en une mélancolique déception… voilà l’histoire de presque tous les prêtres, et spécialement de ceux qui ne vivent pas sans pénétrer les mystères de la vie… Il me semble que je pourrais quelque chose pour ces infortunés… ».

Les textes sur la vie du clergé consistent principalement en des récits de prêtres transfuges relatant les raisons qui les ont poussés à quitter l’Église. Les autres commentaires sur le clergé se concentrent davantage sur des questions de dogmes, de superstition, d’enseignement ou sur la prétention du clergé au pouvoir temporel. On retrouve en effet plusieurs numéros consacrés à la réfutation des miracles et aux superstitions. Par exemple, en 1904, on trouve un texte sur « Le jubilé d’un faux miracle. Dissertation sur l’histoire du Saint-Sacrement de miracle de l’Église des SS. Michel et Gudule à Bruxelles. Extrait de La Revue de Belgique ». La raison de cette publication est la suivante :

« L’Église ayant célébré en grande pompe, le 17 juillet dernier, l’anniversaire du crime judiciaire de 1370, la Société anonyme de Librairie croit bien faire en reproduisant l’article que La Revue de Belgique a publié sur ce sujet en 1870. »

Il est ici fait référence au miracle du Saint-Sacrement selon lequel des Juifs de Bruxelles auraient volé des hosties à l’Église des Saints Michel et Gudule, puis les auraient transpercées avec des poignards. Les hosties se seraient ensuite mises à saigner. Une dizaine de personnes de confession juive furent brûlées pour ce motif. C’est une façon pour la Bibliothèque de Propagande de se révolter contre le fait qu’en 1904 l’Église fête encore la mise à mort d’innocents.

Mais la publication compte aussi des textes scientifiques dont plusieurs rédigés par des professeurs de l’ULB qui exposent des parties de leurs enseignements sur la science, des analyses sur des questions juridiques touchant à l’Église (l’infaillibilité pontificale, la papauté au regard du droit international) ou des textes concernant des questions d’actualité. Par exemple, Léo Errera, professeur de botanique qui s’intéresse aux questions concernant l’Église et la science, publie au sein de la Bibliothèque de Propagande « L’évolution et l’Église » et « À propos de l’Église et de la Science. Réponse à un vitaliste », deux textes dans la lignée des thèses de Charles Darwin. Il n’est d’ailleurs pas le seul défenseur des thèses darwiniennes au sein de la Bibliothèque de Propagande, qui compte aussi celui qu’on appellera Darwin’s bulldog, Thomas Henry Huxley, dont elle publie l’ouvrage Agnosticisme en 1906.

Le texte de Huxley sur l’agnosticisme est un des seuls concernant un courant de pensée qui donne la possibilité de refuser l’existence d’un dieu ; la Bibliothèque de Propagande ne compte en effet aucun écrit sur l’athéisme. Cela peut s’expliquer assez facilement : la publication semble vouloir influencer les catholiques et ceux qu’elle appelle les « flottants », les indécis. Il ne faut donc pas leur faire peur, mais montrer avec des arguments les méfaits du cléricalisme. Autre facteur, la franc-maçonnerie n’est pas athée, elle n’exige de ses membres aucune confession de foi définie et a même des objectifs semblables à la religion protestante : recherche de la vérité au travers de la mise en exergue de la tolérance, du libre examen et du symbole dans le but d’approfondir une forme de spiritualité.

Il est donc cohérent que la Bibliothèque de Propagande mette en avant les écrits de certains pasteurs protestants libéraux, car le protestantisme et la franc-maçonnerie partagent certaines valeurs communes. Mais il s’agit aussi de la tactique politique autel contre autel qui consiste à mettre en avant le protestantisme pour lutter contre le catholicisme : si les catholiques remarquent les aspects négatifs du cléricalisme et se tournent vers le protestantisme, cela fera perdre de son influence au catholicisme. Cependant, même si la Bibliothèque de Propagande met ainsi en avant une religion plutôt qu’une autre et qu’elle ne s’affirme pas en tant qu’athée, cela n’est pas un critère général chez les anticléricaux du long XIXe siècle. En effet, on retrouve dans le mouvement ouvrier et chez certains bourgeois la négation totale d’un dieu.

Le ton et la méthode

Le ton de certains textes de la Bibliothèque de Propagande peut être très dur envers le catholicisme. Par rapport aux écrits que l’on retrouve dans la presse actuelle, le lecteur contemporain sera étonné de voir avec quelle verve sont abordées certaines questions. La dérision et le mépris sont deux méthodes discursives couramment utilisées, que ce soit dans la grande presse ou la petite presse composite.

Par exemple, Eugène Hins, militant du Parti ouvrier belge et libre-penseur, signe en 1904 un texte intitulé Le doigt de Dieu  dans lequel il tourne en dérision des lieux communs de la religion catholique. Il rédige un chapitre sur la foudre, « arme divine » et moyen d’intimidation utilisé par les « exploiteurs de la crédulité des masses » ; l’homme a inventé le paratonnerre, mais celui-ci a été détourné par l’Église :

« Et bientôt – Ô décadence de la foi chez ses propres gardiens ! – on en est venu à adapter aux sanctuaires mêmes de la divinité, ces aiguilles dont la pointe défie le ciel et ses foudres ! Ainsi l’on défend la maison du Seigneur contre le Seigneur lui-même, que l’on soupçonne – et non sans raison, comme on le verra plus bas – de vouloir être son propre incendiaire, comme il arrive à tel faquin qui a surassuré [sic] sa maison ».

Cet extrait joue plutôt sur le sentiment du lecteur, en tentant de le faire rire, tandis que d’autres textes de la Bibliothèque de Propagande sont plus scientifiques, comme par exemple les publications de professeurs de l’ULB ou les rééditions d’ouvrages d’auteurs plus anciens.

En 1905, la Société anonyme de Librairie projette secrètement de diffuser dans la plupart des villes de Belgique un manifeste intitulé La Vérité religieuse : les persécuteurs de l’Église démasqués. Cependant il ne s’agit pas d’un numéro de la Bibliothèque de Propagande :

« Cette publication, qui aura l’apparence d’un journal clérical, exposera les motifs pour lesquels les prêtres sont justifiés à quitter l’Église. Cela sera présenté de façon à déterminer beaucoup de catholiques à s’engager dans la lecture de cette plaisanterie avant de s’apercevoir que c’en est une. »

La brochure paraît le dimanche 11 mars 1906 et est distribuée à la sortie de la messe et dans les boîtes aux lettres des campagnes et des villes du pays. Nous ne savons pas à combien d’exemplaires ce manifeste fut imprimé. Sous le titre « Catholiques, lisez. », les auteurs annoncent qu’est tombé entre leurs mains un document « véritablement incroyable » à propos duquel ils font les commentaires suivants :

« On verra le cynisme avec lequel, non content de tourner en dérision le saint ministère de nos prêtres, ils prodiguent leurs louanges aux infortunés qui, subissant les ravages de la libre pensée, cédant aux suggestions du démon, abandonnent leur soutane et renient leur foi. »

« Ainsi que le constate Mgr. Turinaz, les apostats, les prêtres qui renoncent à l’Église pour devenir les adeptes de l’hérésie ou de la libre pensée, sont nombreux hélas. Mais ce qu’on pourrait difficilement s’imaginer c’est qu’il est des hommes qui osent approuver, glorifier l’apostasie, et qui vont jusqu’à adresser des sollicitations aux prêtres fidèles à leurs vœux, pour les décider de trahir l’Église. »

« […] La pièce qui est tombée entre nos mains, et que nous reproduisons ci-dessous, est un projet de pétition qu’un groupe de sectaires a rédigé dans l’intention de l’adresser au gouvernement français, espérant que celui-ci pousserait l’esprit d’intolérance et de persécution jusqu’à y faire bon accueil. »

Il est amusant de noter comment la brochure détourne la thématique de l’intolérance pour l’appliquer – ironiquement bien sûr – à celle des anticléricaux envers les catholiques. La brochure reproduit ensuite le texte de cette – fausse – pétition qui demande au gouvernement français d’aider les prêtres qui souhaiteraient sortir de l’Église en leur apportant une aide matérielle. La longue pétition, qui aborde aussi les thèmes de l’eucharistie, du sacrement de pénitence, de la papauté et de l’enfer, conclut ainsi :

« Voilà donc ce qu’osent écrire les ennemis de l’Église. […] nous avons lieu de croire que leur pétition n’a pas même été présentée au gouvernement. Il faut que tous les catholiques soient mis au courant des actes que l’on ne craint pas de suggérer à un gouvernement de francs-maçons. »

« Nos lecteurs nous demanderont quels sont, parmi les anticléricaux français, ceux qui ont pris l’initiative d’une manifestation aussi inouïe : ce ne sont point des Français, ce sont des Belges qui, non contents de participer dans leur pays à une lutte impie contre la religion, cherchent à exercer au dehors leur funeste influence. »

« Mais s’ils sont reniés, désavoués unanimement par nos ennemis politiques, il ne faut pas en conclure que leurs funestes efforts soient stériles : ils ont constitué une officine d’impiété : La Société anonyme de Librairie, qui depuis plusieurs années empoisonne le pays au moyen de sa Bibliothèque de Propagande. »

La Bibliothèque de Propagande se montre donc sous son vrai jour et reprend même à son compte la publicité qu’a pu leur faire Jean Halleux, professeur à l’Université de Gand :

« Cette publication a été signalée à l’attention des catholiques par M. Halleux dans sa remarquable brochure : Le Christ de l’Évangile et le Christ de l’Histoire. Comme le dit très justement l’honorable professeur, la situation créée par ce comité de propagande n’est pas sans péril, M. Halleux nous révèle – et l’on ne saurait douter de la sûreté de ses informations – que l’un des opuscules sortis de cette officine a été tiré à cent mille exemplaires. »

« On comprend aisément le mal que peuvent faire des brochures de propagande qui ne coûtent que dix centimes, et qui prises par abonnement coûtent moins encore. Chose plus grave : la société envoie aux groupes ouvriers, à titre purement gratuit, autant de brochures qu’elle en fournit à ses abonnés. »

En plus d’essayer d’alarmer les catholiques en faisant passer leurs prêtres pour des victimes de la religion catholique, les auteurs de la Société anonyme de Librairie font planer la peur de voir la Bibliothèque de Propagande prendre du terrain sur les mentalités, tout en se faisant une bonne publicité auprès des croyants.

La réponse des catholiques ne se fait pas attendre et le même mois paraissent deux brochures : La Réponse des catholiques belges à la soi-disant Vérité religieuse et Une infamie de la libre pensée : procédés de polémique de nos adversaires. – Ce qu’il faut penser des allégations de La Vérité Religieuse. Dans les deux pamphlets, les commentaires sont à peu près les mêmes : le coup vient des loges, il s’agit d’une œuvre de mensonge et d’une « sotte attaque » contre les dogmes et les sacrements. Vers la fin de l’année 1906, Anspach répondra aux deux brochures par le biais de la Bibliothèque de Propagande.

Cet exemple d’échange par brochures interposées montre un aspect de la façon dont s’organise la propagande anticléricale : en secret, dans des associations de personnes. On doit cependant différencier la propagande anticléricale destinée aux anticléricaux, de celle que l’on vient de voir, destinée aux croyants. On remarque aussi que le langage utilisé dans cette propagande est très direct.

La réaction catholique paraît impulsive par la précipitation avec laquelle elle répond – la seconde réponse paraît une semaine après La Vérité religieuse – et le langage colérique qui y est utilisé. On voit aussi la volonté de contrecarrer ce qu’avancent les anticléricaux en répondant point par point aux accusations que ces derniers profèrent à l’encontre de l’histoire religieuse. Camille de Renesse, libre penseur français, écrit dans une lettre au professeur Halleux en 1903 qu’à force de répondre et de devoir questionner leurs croyances, les catholiques vont finir par devenir libres penseurs eux aussi. Ce n’est pas le cas dans cet échange, mais il montre qu’un débat est possible et que les attaques des anticléricaux portent leurs fruits : les catholiques qu’ils attaquent lisent leurs pamphlets et y répondent.

Le public visé

Le public visé par la Bibliothèque de Propagande semble être large. Comme nous venons de le voir, elle veut toucher les libres penseurs, mais aussi les indécis et les milieux catholiques. Elle souhaite donner des armes pour lutter contre le cléricalisme, mais aussi avoir une diffusion importante. La Société anonyme de Librairie distribue ses brochures aux loges belges, mais aussi à des groupes de libres penseurs, bourgeois ou ouvriers. Entre 1903 et 1908 le nombre d’abonnés semble stable : environ mille trois cents.

En 1908 les administrateurs de la Société anonyme de Librairie se réjouissent qu’il y ait « de simples ouvriers, qui tout en s’inscrivant comme membres actifs (non payants) de la Ligue de Propagande philosophique [une autre brochure], tiennent à contribuer encore de leurs deniers à cette œuvre anticléricale, et paient la cotisation des membres effectifs [pour la Bibliothèque de Propagande]. » Anspach exprime lors d’une tenue au Grand Orient en 1910 « sa très vive satisfaction au nom du Comité d’administration de la Bibliothèque Marnix » qui, dit-il un peu plus loin, « noue les deux bouts, [et] fait même des bénéfices qui sont uniquement consacrés à l’œuvre de propagande. »

Mais quelle a réellement pu être la diffusion de ces petites brochures parmi les sociétés de libre pensée et dans les milieux ouvriers ? En 1887, la Fédération nationale de la libre pensée compte trente-cinq sociétés affiliées, soit deux mille membres. En 1912, elle compte trois cent septante groupes divisés en huit régionales, avec un effectif de vingt-six mille membres. Déjà en 1979, John Bartier commentait ces chiffres en disant que les associations de libre pensée de son époque auraient rêvé de tels effectifs, ce qui est évidemment aussi vrai pour notre époque.

Outre des effectifs assez importants, les sociétés de libres penseurs semblent aussi être plus radicales et moins tolérantes à l’égard des religions que la franc-maçonnerie. Par exemple, la Libre Pensée de Schaerbeek, fondée en 1899, compte en 1911 trois cents membres et ne les accueille qu’à condition que ceux-ci reconnaissent « n’avoir nullement besoin du clergé dans aucun cas de la vie privée ».

Els Witte, dans une étude sur la christianisation et la déchristianisation en Belgique, montre que le public sensible aux thèses anticléricales était en fait assez étendu. Witte explique que, jusqu’en 1863, les organisations de libre-pensée forment un réseau qui collabore activement avec divers groupes ouvriers. En se basant sur les taux de participation à la fête de Pâques, aux nombres de baptêmes dans certaines villes ouvrières ou encore sur le nombre de mariages et d’enterrements civils, Witte montre comment l’Église s’est en fait désintéressée de la cause des ouvriers qui se sont donc détournés progressivement d’elle. Le rôle du socialisme n’est pas à négliger dans cette évolution du monde ouvrier : le socialisme lui a offert une sorte de nouvelle idéologie de salut, analogue à une religion avec des mythes fondateurs, des rites et des symboles. Le socialisme a ainsi permis à la classe ouvrière de se détacher de la religion et de se forger un système de valeurs où l’anticléricalisme était bien présent.

La Société anonyme de Librairie semble avoir été bien organisée : elle a un comité de lecture, un large panel d’auteurs qui collaborent à ses publications, des moyens financiers pour assurer l’impression des brochures et l’appui de la franc-maçonnerie qui fait que, dès ses débuts, la publication a pu se diffuser au niveau national, y compris dans le monde profane. On peut donc imaginer que la diffusion de la Bibliothèque de Propagande, ou de ce type de brochure en général, ait pu être assez étendue si elle avait lieu au sein de la franc-maçonnerie, dans les sociétés de libre pensée et dans les bureaux de journaux anticléricaux. Cependant nous ne disposons pas d’informations relatives aux tirages de la Bibliothèque de Propagande et il est donc difficile de chiffrer l’impact de cette publication. Mais on peut néanmoins affirmer que cette publication devait toucher un public assez vaste et que les questions abordées faisaient partie des préoccupations d’une population assez large souhaitant voir s’amoindrir la mainmise catholique en Belgique.

Conclusion

L’étude de la Bibliothèque de Propagande permet de tirer plusieurs conclusions sur la façon dont se sont diffusées les idées anticléricales vers la fin du long XIXe siècle. Il s’agit d’une brochure émanant directement de la franc-maçonnerie, et préparée en loge dans la plus grande discrétion. On perçoit là l’intérêt politique de la lutte anticléricale, dans un contexte où la Belgique est gouvernée par les catholiques.

Les personnes participant à la publication sont liées d’une façon ou d’une autre à la franc-maçonnerie et sont actifs en loge. Plus largement il s’agit aussi de personnages liés aux milieux universitaires belges et français : elle compte des membres de l’ULB, de l’Université nouvelle, de l’École pratique des Hautes Études de Paris, etc. Mais on retrouve aussi des clercs : des pasteurs protestants et d’anciens prêtres catholiques. Leurs analyses sur la religion permettent de montrer aux lecteurs que, même au sein de la religion, on peut émettre des doutes et des critiques. Dans la même ligne d’idée, on comprend aussi pourquoi la Bibliothèque de Propagande ne s’avance pas en tant qu’athée : ce serait effrayer les anticléricaux encore respectueux des bases de la religion.

Outre les récits de prêtres transfuges, la Bibliothèque de Propagande publie aussi des explications à propos de soi-disant miracles et des réfutations de superstitions populaires. Elle tourne en dérision les miracles ou les explique par le biais de la science, méthodes encore utilisées aujourd’hui pour réfuter les superstitions religieuses.

La Bibliothèque de Propagande a recours à des procédés militants pour arriver à ses fins. Son discours est parfois d’une lourde ironie et s’exprime sous différentes formes : brochures, pamphlets, tracts, tombolas, cartes postales, discours, conférences, etc. La diffusion des idées est appuyée par les moyens déployés par la franc-maçonnerie dont l’organisation interne permit à un réseau national de se créer. Diffusée normalement via les loges et les sociétés de libres penseurs, la Bibliothèque de Propagande se diffusa aussi « accidentellement » parmi les catholiques comme le prouve l’exemple de La Vérité religieuse, ou encore certains numéros de la Bibliothèque de Propagande, où l’on voit les catholiques prendre la plume pour se défendre des attaques à leur encontre. La publication a donc eu un certain impact et les thèses anticléricales présentes dans la publication ont pu se diffuser à un niveau national et dans différentes classes sociales, y compris parmi les catholiques, ne serait-ce que pour y répondre. Cette « bibliothèque » reste un exemple intéressant des thèmes et méthodes de diffusion de l’anticléricalisme avant 1914. 

Il y a un siècle, les moyens de diffusion dans les masses étaient assez rudimentaires. Mais quelques intellectuels éclairés, souvent membres de la franc-maçonnerie, ont œuvré en faveur des idéaux de l’anticléricalisme. La situation historique a changé aujourd’hui : le concept entre le catholicisme et la libre pensée s’est atténué, tandis que des moyens de diffusion ont connu une extraordinaire expansion. Mais le combat est-il relivré pour autant ?

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Informations complémentaires

Année

2014

Auteurs / Invités

Cornélie Mathys

Thématiques

Anticléricalisme, Catholicisme, Franc-maçonnerie, Libre pensée, Mémoire collective, Protestantisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, ULB