Kierkegaard, le père de l’existentialisme – Partie II

Georges AISEAU

 

UGS : 2009027 Catégorie : Étiquette :

Description

Dans une précédente analyse, nous avons vu comment Kierkegaard considérait trois stades dans la vie :

– le stade « esthétique », placé sous le signe de la passion immédiate
– le stade « éthique » (ou moral) symbolisé par l’amour conjugal
– le stade « religieux », où le philosophe se situe lui-même, mais (soulignions-nous) avec une telle ambiguïté qu’il y dissimule, aux yeux de tous comme aux siens propres, sa position exacte.

Se faisant ainsi qu’on s’est demandé s’il fut vraiment chrétien, nous avons commencé par examiner cette question ; et y avons répondu affirmativement, grâce à un premier trait marquant le penseur : son ascétisme. Nous en avions annoncé un second, venant de l’importance qu’il donne à la relation personnelle de l’homme avec un Dieu personnel. Celui-ci pose un problème capital.

L’existentialisme kierkegaardien

Le christianisme fut toujours un existentialisme ; et il le reste, dans son fondement même. On a trop souvent tendance à méconnaître que, dans une religion, dogmes et doctrine passent bien après la pratique journalière. Le christianisme, c’est avant tout le rite quotidien : baptême, première communion, mariage, derniers sacrements. Or, pareille activité sacramentelle présente le caractère de viser, non pas l’homme en général, mais tel homme en particulier, en train de vivre ou de mourir sa vie ou sa mort actuelles. Elle intéresse Pierre, Paul ou Jacques Un tel ; Jeanne, Marie ou Louise Une Telle ; qui s’y trouvent réciproquement intéressés.

La religion ne cherche pas à assurer le salut d’un peuple, d’une nation, d’une classe ou de l’humanité (sinon de manière épisodique et accessoire) ; mais celui de chaque personne, prise dans son individualité. D’autre part, elle découle, tout entière, d’un événement historique au cours duquel un homme – encore – le Christ, fils de Dieu, est descendu sur terre ; et, par ses souffrances et sa mort, a enseigné le chemin de la vérité et de la vie. L’existence idéale du chrétien consistera dès lors à revivre cette existence exemplaire : c’est « l’Imitation de Jésus-Christ ».

Tels sont les fondements. Mais Kierkegaard, regardant autour de lui, les voit menacés. Le christianisme n’a pas résisté à ceux qui lui demandaient des preuves, hors de la révélation et de sa tradition. Il a tenté de les fournir par son apologétique.

Tantôt donc, à la manière cartésienne, il s’efforce d’établir l’existence de Dieu, par le pur raisonnement. Tantôt, il invoque une autorité imitée des sciences naturelles, en partant de la religio naturalis (c’est-à-dire de l’unanimité spontanée avec laquelle tous les hommes croient en un Dieu), pour tenter ensuite de prouver la supériorité du Dieu chrétien sur les autres. Tantôt, de ce que l’Église a vécu quelque deux mille ans, il déduit qu’elle est immortelle. Tantôt enfin, il cherche à concilier la critique historique, avec les récits testamentaires (et l’on verra un contemporain de Descartes, le P. Mersenne, calculer le tonnage de l’arche de Noé, pour vérifier que les animaux de la création purent, sans trop de gêne, s’y abriter tous).

Kierkegaard repousse ces fausses démonstrations. « Chaque erreur sur la nature du christianisme », écrit-il, « se reconnaît aussitôt à ce qu’on le transforme en doctrine pour l’attirer dans le domaine de l’intellectualité ». Il exige une croyance brute, immédiate. Pourquoi ? Parce que : « L’objet de la foi ne peut être que la réalité existentielle de Dieu ; que Dieu a existé comme un homme individuel. » Et parce que l’existence ne se démontre pas : « Ce que les Juifs, et plus tard, beaucoup de chrétiens, ont demandé aux Christ, à savoir qu’il démontre sa divinité, est une absurdité ; car s’il était réellement le fils de Dieu, la démonstration serait aussi ridicule que si un homme voulait démontrer sa propre existence, puisque, dans ce cas, pour le Christ, son existence et sa divinité seraient une seule et même chose. » Mais Kierkegaard écrit encore : « Cet homme est en même temps Dieu ; on me demande d’où j’ai appris cela, mais je ne sais pas le savoir ; ou bien plutôt, je le sais, mais ce n’est pas mon entendement qui le sait. C’est cet être même, cet homme-Dieu qui me l’enseigne. » Car il faut tout de même bien que l’existence du Christ soit sue d’une façon ou de l’autre ; et donc, faire place à l’Écriture sainte. Cependant, ce que Kierkegaard lit dans celle-ci, c’est une parole extra- temporelle, contemporaine à chacun qui la recueille. Il l’abstrait, en fait, de son contexte historique, et jusqu’à lui retirer son instrument matériel : « Une réforme qui mettrait de côté la Bible aurait aujourd’hui autant de valeur que celle de Luther qui mit de côté le pape. Toute cette attention portée à la Bible a développé la religiosité des érudits et des juristes, simple divertissement. »

D’un côté donc, de la relation religieuse, est posé un Dieu dérivant de ce que l’on pourrait appeler une « révélation historico-existentielle ». Et, en cela, nous reconnaissons un Kierkegaard, non seulement chrétien, mais protestant. Certes, il soustrait la révélation à toute pesanteur, ou à tout instrumentalisme historique. Il conserve néanmoins le dogme protestant de l’autorité exclusive de l’Écriture (Scriptura Sola). D’une part, il est le dernier à prétendre avoir jamais entendu la moindre « voix » lui apportant quelque message nouveau. D’autre part, la parole, toujours actuelle et vivante, qu’il écoute, n’est autre que celle de la révélation historique de Dieu qui la répète, telle quelle, éternellement, sans aucun enrichissement par voie traditionnelle.

Nous retrouvons la doctrine réformée au second pôle du rapport religieux. Il est dans l’essence du protestantisme que l’homme, communique, directement, et dans une solitude intime, avec Dieu. Le rôle intermédiaire du clergé deviendra donc, ou bien accessoire, ou bien inutile (ainsi, chez un Pierre Corneille lui-même : « Je ne veux ni Moïse à m’enseigner tes voies, Ni quelque autre prophète à m’expliquer tes lois ; C’est toi qui les instruis, c’est toi qui les envoies, Dont je cherche la voix. Silence donc Moïse, et toi parle en sa place, Éternelle, immuable, immense vérité »).

Deux mois avant son décès, Kierkegaard écrit : « Moi aussi, je veux supprimer le prêtre ; tant que le prêtre est là, le christianisme est une impossibilité. » Ne peut se trouver devant Dieu, que la personne individuelle. (« Dieu n’est là que pour l’individu… Devant Dieu, tu n’as à faire qu’avec toi- même… Seul avec soi-même devant Dieu… »). De ce côté, Kierkegaard prend un départ des plus classiques. Il commence par concevoir l’individu comme une construction à édifier, tout au long de l’existence, dans un souci de progrès constant et de continuité. À vingt-deux ans, il déclare : « Il s’agit de comprendre ma vocation, de voir ce que Dieu veut que je fasse ; il s’agit de trouver une vérité qui soit une vérité pour moi, que je trouve l’idée pour laquelle je veux vivre et mourir. » Et il semble que cette idée ne soit guère éloignée, puisque, en 1840 encore, il écrit, se reportant à son père : « De lui, j’ai appris ce qu’est l’amour paternel, et par là ce qu’est l’amour paternel de Dieu, le seul élément inébranlable dans la vie, le vrai point archimédique. » Mais ces sages et simples résolutions ne sont pas longues à se dissiper… Nous avons vu Kierkegaard rejeter précisément tout ce qui pouvait servir à son « édification personnelle : dans la pratique, le mariage et la profession ; dans la théorie, le stade éthique. Il publie une série d’ouvrages sous différents pseudonymes (Victor Eremita, Johannes de Silentio, Constantin Constantius, Johannes Climacus, Virgilius Haufniensis, Hilarius le Relieur, Anticlimacus). À quoi vise cette pseudonymie, sinon à disperser systématiquement la personne humaine, à travers une multiplicité de personnages, à moitié vrais, à moitié faux, mais toujours incapables de lui correspondre ?… (Kierkegaard avait très tôt été séduit par le théâtre et « souhaité d’être ravi dans cette factice réalité pour se voir et s’entendre comme un sosie, pour revêtir tous les personnages dont on est susceptible ».)

Mais en même temps que la « personne » classique se voit ainsi éparpiller, de nouvelles catégories sont proposées pour sa réunification. Ce sont tout d’abord :

– la subjectivité de l’individu (« La subjectivité est la conscience de soi potentialisée passionnément »).

– Puis ce sera l’Unique, que Jean Wahl a justement comparé au Surhomme nietzschéen. Cette fois, la personne individuelle apparaît comme une sorte d’articulation tendue vers une puissance d’intériorité encore insaisissable et mystérieuse. « Qui es-tu ? » écrit le philosophe. « Je l’ignore ; si tu es, je l’ignore aussi ; et pourtant, tu es toute mon espérance, ma joie et ma fierté. » « J’ai lutté » ajoute-t-il « pour y arriver ». Et il précise, au sujet de cet Unique : « L’homme spirituel est autant au-dessus de l’homme que l’homme est au-dessus de la bête. »

On devine dès lors que le rapport religieux exclut non seulement toute forme de dévotion collective, mais même une simple présence étrangère (« S’il y a un tiers qui est témoin que le croyant s’humilie devant Dieu, et si le croyant sait cette présence, le croyant ne s’humilie pas en réalité devant Dieu. »)

Et outre, la relation avec Dieu ne tolère aucun indice extérieur. Elle exige ce que Kierkegaard appelle « l’incognito religieux ». Il écrit : « L’homme du monde et celui qui vit dans le cloître commettent la même faute : l’un en affirmant absolument le terrestre ; l’autre en le niant absolument. Ils transforment un relatif en Absolu. » C’est que la relation divine est à ce point inépuisable qu’elle ne peut approcher du vrai, qu’en se dissimulant. Et l’année précédant sa mort, nous lisons : « Le silence enveloppé dans le silence : on trahit qu’on se tait. Mais le silence caché dans le talent de conversation le plus certain, c’est cela le silence. »

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Informations complémentaires

Année

2009

Auteurs / Invités

Georges Aiseau

Thématiques

Christianisme, Existentialisme, Kierkegaard, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses