Kierkegaard, le père de l’existentialisme – Partie I

Georges AISEAU

 

UGS : 2009024 Catégorie : Étiquette :

Description

Il est indéniable que Kierkegaard a exercé une influence profonde sur la pensée contemporaine.
N’est-il pas à l’origine de toutes les philosophies de l’existence, si caractéristiques de notre temps ?

Celui qu’on a appelé « le père de l’existentialisme », le philosophe danois Sören Kierkegaard, naissait le 5 mai 1813, à Copenhague. Il y meurt à l’âge de quarante-deux ans. On peut dire que lui, qui professa la primauté de l’existence, négligea ou refusa constamment d’exister. Il termine son enfance et sa jeunesse avec le sentiment de n’en avoir pas eu. Sentiment qu’il impute, tantôt à l’éducation paternelle, tantôt à sa propre nature : « Dès ma plus tendre enfance », écrit-il « ma confiance en la vie s’était brisée aux impressions sous lesquelles avait lui-même succombé le mélancolique vieillard qui me les avait imposées… Dès le berceau, pour ainsi dire, mon malheur, accompli par l’éducation, fut de ne pas être homme. Mais quand on est enfant, et les autres jouent, plaisantent, se livrent aux choses de leur âge ; et quand on est jeune homme, et les autres aiment, vont au bal, se livrent aux choses de leur âge ; être alors esprit, en pleine enfance et en pleine jeunesse, quel triste tourment… »

Devenu étudiant, il cherche quelque dissipation, mais ce n’est qu’un bref intermède. À vingt- sept ans, il se fiance à une belle et aimable jeune fille, Régine Olsen. Il rompt ses fiançailles. Il refuse l’état de mariage. Il pourrait, certain de l’obtenir, solliciter une chaire de professeur ou de pasteur. Il s’en abstient. Il refuse l’exercice de n’importe quel métier. Jusque sur son lit de mort, il conserve la même obstination. Avec l’ami qui le presse, lui, l’homme religieux par excellence, d’accepter les secours de la religion, le dialogue suivant s’engage :

« – Ne désires-tu pas recevoir la Sainte communion ?
– Si, mais pas de la main d’un prêtre. Trouve-moi un laïc.
– Ce sera difficile, je pense.
– Alors je mourrai sans avoir communié.
– Cela n’est pas bien.

Inutile d’en discuter. J’ai fait mon choix. Les pasteurs sont des fonctionnaires du roi. Les fonctionnaires du roi sont sans rapport avec le christianisme… Et il ajoutera : Vois-tu, Dieu est le souverain… C’est à lui seul qu’il faut obéir en tout… ».

Ainsi, depuis la solitude de son enfance jusqu’à celle de sa fin, Kierkegaard repousse tous les moyens que prennent les hommes pour exister, puis pour retenir encore leur existence à l’heure où elle disparaît… Quel est le secret de cet écart exceptionnel ? Le philosophe nous l’a révélé à maintes reprises : « Mon existence est tout entière faite de pensée… L’idée fut ma seule joie… Indiciblement malheureux comme je me sentais à cause de mes tourments intérieurs, auxquels vint s’ajouter celui d’avoir rendu Régine malheureuse, j’étais pour ainsi dire perdu en cette vie ; c’est alors que s’éveilla l’énorme production j’embrassai avec une passion non moins énorme. »

Le vrai visage de Kierkegaard est donc celui de la pensée. Exposons-le brièvement.

Les catégories de l’existence

Ayant si peu à vivre lui-même, cet homme commence à méditer sur les grandes catégories de l’existence humaine. C’est ainsi qu’il distingue en elle le stade esthétique, le stade éthique (ou moral), le stade religieux.

Kierkegaard emploie le mot « esthétique » en un sens beaucoup plus étendu que son usage courant. « La sphère esthétique » écrit-il, « est celle de l’immédiat… L’esthétique est en l’homme ce par quoi il est immédiatement. » Et d’autre part : – « La splendeur, le divin de l’esthétique est de ne s’attacher qu’à ce qui est beau ; elle n’a à s’occuper au fond, que des belles-lettres et du beau sexe. » Nous pourrons donc résumer la notion de l’esthétique kierkegaardienne, en disant qu’elle implique l’adhésion immédiate à la beauté du monde ; et plus particulièrement, à la femme, suprême incarnation de cette beauté.

Dans cette première sphère de l’esthétique, Kierkegaard évoque deux personnages légendaires : Don Juan (celui de Mozart) et Faust. Écoutons-le dans sa description de l’un et de l’autre.

« Où Don Juan peut-il bien puiser le principe de sa séduction ? Dans la force de sa passion, dans l’énergie du désir sensuel. En chaque femme ce qu’il désire, c’est la féminité entière, et cette idéalisation sensuelle qu’il projette sur sa victime est la raison de sa victoire. Le feu de cette passion gigantesque illumine et agrandit l’objet du désir qui rougit à son contact et s’irradie d’une beauté supérieure… Si Don Juan parvient à ses fins, il ne le doit qu’au génie de la sensualité… La pensée réfléchie n’est pas son lot…. Aussi, n’essaierai-je point de te présenter le héros, mais je me contenterai de te dire : Écoute Don Juan… Écoute le début de cette vie. Comme l’éclair pendant les nuées ténébreuses de l’orage, il crève les profondeurs du sérieux, plus rapide que la foudre, plus capricieux qu’elle, et pourtant, tout aussi précis. Écoute comme il s’élance dans la vie multiple et diverse, comme il vient déferler sur son barrage inébranlable, écoute les sons légers et vibrants du violon, écoute l’appel du désir, les transports du plaisir, l’ivresse triomphale de la jouissance, écoute cette fugue éperdue et cette folle accélération toujours plus rapide, toujours plus indomptable ; écoute l’exigence effrénée de la passion, écoute la respiration de l’amour, écoute le murmure de la tendresse, écoute le silence de l’instant, écoute, écoute, écoute le Don Juan de Mozart. »

La pensée réfléchie n’est pas le lot de Don Juan, disait donc Kierkegaard. Elle l’est en revanche pour Faust, dont notre philosophe écrit :

« Faust est un démon aussi bien que Don Juan, mais il est un démon supérieur. Il n’attribue d’importance aux sensations qu’après avoir perdu tout un monde antérieur ; mais la conscience de cette perte n’est pas effacée…. Son désir ne possède donc pas l’enjouement où excelle Don Juan. Faust, lui, est beaucoup trop grand, l’amour de Marguerite doit déchirer son âme. Et le moment de ce déchirement ne peut pas tarder ; car il sent bien que Marguerite ne peut pas rester dans cette immédiateté ; il ne la conduit pas alors dans les régions supérieures de l’esprit, car ce sont bien elles qu’il fuit : il la désire sensuellement, et il la quitte. »

Qu’est-ce qui fait le malheur final des deux hommes ? Faust a vendu son âme ; c’est-à-dire la partie spirituelle de lui… Il le fit à la manière dont on abandonne un vide, un mirage, une illusion. Qu’est-ce que l’âme ? Qu’est-ce que l’esprit ? Avait-il pensé, auprès de cette étreinte amoureuse où, à travers deux êtres qui, se donnant totalement l’un à l’autre, s’effacent, j’atteindrai la possession absolue ? Mais la particularité résiste et l’absolu, une fois encore, se dérobe.

Don Juan, lui, est la victime plus simple de son éparpillement. Sa jouissance miraculeuse, tout d’abord, s’use, à force de répétition. Puis voici que les centaines de femmes qu’il a séduites disparaissent définitivement derrière lui, comme autant de statues de cendres indistinctes. Il reste seul, en présence de toutes ces figures dont chacune fut un instant aimée, mais dont il ne reste rien. Pire encore, il lui manque jusqu’à sa propre compagnie. « Celui qui jouit esthétiquement », écrit Kierkegaard, « jouirait-il du monde entier, il lui manque une jouissance, car il ne jouit pas de lui-même, il ne se possède pas lui-même. »

L’instant esthétique cherche alors à fuir son étroitesse et sa fugacité fulgurante, en développant des formes plus vagues, qui réussiraient à recouvrir la généralité de l’espace et de la durée. – « Ah ! Comme je suis heureuse ! », réfléchit, soupire et tremble la femme heureuse, s’efforçant d’étendre son bonheur dans le temps. À telles heures, écrit Kierkegaard : « La conscience apparaît comme une lune qui couvre tout de son ombre. On s’endort dans le tout. L’existence du monde, de Dieu, mon existence sont poésie où toutes les rugosités qui existent dans la vie sont réconciliées en une réalité nuageuse et rêveuse. L’univers entier est amoureux de moi, tout est plein de présages, tout est mystérieusement transfiguré… »

« Malheureusement », ajoute-t-il, « je me réveille ». Il se réveille comme nous le faisons tous : comme Baudelaire, par exemple, après son Invitation au Voyage, rappelons-nous :

« Mon enfant, ma sœur
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !…
Là tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté. »

Mais ces rêves d’un bonheur conquérant la durée ne sont pas durables. Il n’y a point de paradis, même perdu. Il n’existe pas d’archipel exotique, offrant des îles toujours dorées, sous un ciel perpétuellement bleu…

Kierkegaard aborde alors le second stade : le stade éthique, ou moral.

C’est dans le mariage que Kierkegaard aperçoit l’expression la mieux achevée de la morale, et particulièrement dans le premier amour y conduisant. Celui-ci, déclare-t-il, possède la force irrésistible de l’attrait immédiat et il y joint une volonté de persévérance et un souci d’intériorité qui entretiennent un rapport avec Dieu. Le mariage vient alors consacrer cette synthèse.

Mais Kierkegaard ne s’attarde guère à la théorie de cet heureux équilibre. De tout ce qu’il n’a pas vécu, n’est-ce pas la vie conjugale qu’il a le moins vécue ?… Il se presse donc de passer au troisième stade : – le stade religieux où se développera sa pensée fondamentale.

Kierkegaard, homme et penseur religieux ; pose alors un étrange problème : A-t-il été vraiment religieux ?… A-t-il été vraiment chrétien ? On répond non. Et lui-même pour commencer, qui écrit :

« Je ne suis pas un vrai chrétien, mais je sais ce que c’est… J’ai toujours dit que je n’ai pas la foi… » – On répond oui.

Les uns précisent qu’il fut un protestant orthodoxe ; les autres un catholique qui s’ignorait, sa fiancée, au surplus, lui ayant déclaré un jour :

– « Tu finiras dans la peau d’un jésuite ».

Dans son ouvrage de vulgarisation, M. Gusdorf s’étonne enfin de l’influence qu’exerce le philosophe danois, en, dehors de la sphère religieuse. « On ne voit pas très bien, sauf malentendu fondamental », affirme-t-il, « en quoi et comment le chrétien Kierkegaard peut trouver audience auprès des incroyants. Le fait est là néanmoins. » – Et c’est un fait qui vise, déjà, un Frédéric Nietzsche, semble-t-il ; et en tout cas, un Franz Kafka, un Heidegger, un Jaspers, voire un communiste marxiste, comme le hongrois Lukacs.

– Essayons de montrer comment Kierkegaard fut réellement chrétien, puis protestant ; et pourquoi, enfin, il séduisit des écrivains ou des penseurs qui ne furent ni protestants ni chrétiens.

Il fut chrétien par ces deux traits, essentiels à tout christianisme, et qui, à nos yeux, se complètent, le premier dans le négatif, le second dans le positif : à savoir l’ascèse, d’une part, et d’autre part, la relation personnelle de l’homme à un Dieu personnel.

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Informations complémentaires

Année

2009

Auteurs / Invités

Georges Aiseau

Thématiques

Existentialisme, Kierkegaard, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions