Kierkegaard et l’incroyance

Georges AISEAU

 

UGS : 2009028 Catégorie : Étiquette :

Description

Dans un précédent article, nous avons vu comment Kierkegaard considérait trois stades dans la vie :

– le stade « esthétique », placé sous le signe de la passion immédiate
– le stade « éthique » (ou moral) symbolisé par l’amour conjugal
– le stade « religieux », où le philosophe se situe lui-même, mais (soulignions-nous) avec une telle ambiguïté qu’il y dissimule, aux yeux de tous comme aux siens propres, sa position exacte.

Se faisant ainsi qu’on s’est demandé s’il fut vraiment chrétien, nous avons commencé par examiner cette question ; et y avons répondu affirmativement, grâce à un premier trait marquant le penseur : son ascétisme. Nous en avions annoncé un second, venant de l’importance qu’il donne à la relation personnelle de l’homme avec un Dieu personnel. Celui-ci pose un problème capital.

Aucun rituel donc. Point de dogmatique ni de doctrine arrêtée. Absence de toute figure mythologique. Rejet de l’institution ecclésiastique et des formes communautaires de croyance. Révélation fondée sur l’histoire ; mais qui l’abandonne aussitôt, et notamment par la condamnation du commerce biblique. Tout le religieux concentré dans un pur rapport de conscience, entre un moi inconnu et un Dieu qui ne l’est pas moins. Et pareil rapport, situé lui-même dans un pur mouvement mêlant l’incertitude à l’espérance (« La croyance est devenue à ce point une intériorité cachée qu’enfin, il faut une nouvelle croyance par rapport à la croyance : la croyance que j’ai la croyance… 1850) : par tous ces traits, on aperçoit que la manière dont Kierkegaard finit par concevoir la religion, se confond aisément avec celle dont, pour d’autres, l’irréligion commence. Ainsi s’explique déjà ce que M. Gusdorf ne comprenait pas : l’audience du philosophe auprès de nombreux penseurs incroyants.

L’un de ceux-ci – et non des moindres – Karl Jaspers, souligne au surplus comment Kierkegaard sut « insuffler une âme nouvelle aux formules profondes de la théologie » ; c’est-à-dire à notre sens, à la fois les laïciser et les universaliser. Qu’est-ce que, par exemple, que le « péché originel » ?… Ce conte à dormir debout de vilain serpent et de jolie pomme ?… Cette machination d’une divinité compliquée et lunatique qui induit l’homme en tentation pour lui prouver qu’il est libre, l’accabler ensuite de malheurs et finalement l’en délivrer, en remettant les choses à leur point d’origine après ce divertissement de mauvais goût ?… Eh bien, c’est tout d’abord l’imperfection générale d’un manque d’unité, d’ailleurs difficile à comprendre. (Le péché originel comme faute est une expression du fait que Dieu a ses mesures à lui, qu’il voit toutes les choses en un ; et c’est pourquoi ce concept est si difficile à saisir pour l’entendement humain… L’imperfection ne réside pas tant dans l’opposition que dans le fait que l’on ne peut pas voir d’un seul coup l’opposé et l’autre. ») C’est la contradiction, la division de la condition humaine. Et qui provoquent une double crainte : « Dans l’angoisse devant le péché », commente Jean Wahl, « l’homme craint d’être fini, de tomber dans le temps et dans la nécessité, de devenir purement corps ; dans le démoniaque, il craint l’éternité, la liberté, l’infinité. » Que sommes-nous finalement ? Nous l’ignorons. Nous savons seulement qu’il nous faut lutter sans cesse pour être ce que nous sommes, et dans un combat toujours douteux (« L’effort continu est la seule chose qui n’enferme pas l’illusion…, et d’autant que là où c’est le temps qui est le problème et la tâche, c’est une faute d’en avoir fini avant le temps. ») Notre seul espoir immédiat tient dans un renversement subit, et précaire, de l’angoisse et du désespoir. (« À chaque terreur qui survient, l’angoisse souhaite la bienvenue ; et quand il n’y a plus aucune issue, quand il n’y a plus aucun point d’appui, quand tout est perdu, quand l’homme est mort à lui-même et à la raison, elle devient l’esprit secourable qui conduit l’homme où il veut aller… L’esprit sombre absolument, mais il remonte du fond de l’abîme… »).

Serait-ce le credo quia absurdum selon la célèbre et facile formule de la propagande religieuse usuelle ? Kierkegaard distingue avec soin :

« Il y a absurde et absurde. L’absurde, le paradoxe est ainsi composé que la raison ne peut nullement le résoudre en un non-sens ; …non, c’est un signe, une énigme de la conjonction des contraires, dont la raison peut dire : je ne puis la résoudre, il n’y a pas à comprendre ; mais il ne s’ensuit pas que c’est un non-sens. La raison s’approfondit dans les déterminations conceptuelles négatives du paradoxe… Sous la lutte éternelle des oppositions à chaque instant nous augmenterons nos connaissances. »

On doit donc repousser ceux qui, comme M. Gusdorf, enferment notre philosophe dans une grossière opposition à toute pensée systématique. Il n’y a que l’intelligence poussée à son développement total qui puisse renoncer à elle-même. Telle est la véritable leçon kierkegardienne. Et, en en prolongeant la logique, c’est facilement qu’on en pourrait déduire la double polarité complémentaire où s’ordonne de plus en plus la pensée contemporaine : d’un ôté, ainsi qu’il en va pour la mathématique, la tendance à réduire au maximum l’irrationnel et l’arbitraire du postulat (c’est-à-dire de cette présupposition dont Kierkegaard écrit : « Il n’y a pas de système sans présupposition ») ; et d’un autre côté, la tendance à relayer le mouvement de la raison par celui du cœur et de la volonté lorsqu’elle défaille en présence de l’inconnu (« Je dois vouloir parce que je ne sais pas : le non-savoir est l’origine du devoir-vouloir », écrit excellemment Karl Jaspers).

Qu’au reste, la pensée kierkegardienne soit orientée, vers le seul pôle irrationnel, c’est l’évidence ; et ce qui fait tout son prix. On ne pourrait surestimer l’importance de déclarations comme celle-ci : « La pensée abstraite détourne son regard des hommes concrets au profit de l’homme en soi ; l’abstraction – être homme –, le penseur subjectif la comprend concrètement : être tel homme particulier existant… Pour l’existant, exister est le suprême intérêt, et l’intérêt à l’existence est la réalité. » Elles introduisent en effet, dans la pensée européenne, une dimension qui lui manquait et, du reste, continue largement à lui manquer aujourd’hui. Nous avons remarqué, certes, que le christianisme n’avait cessé de s’adresser à l’individu ; mais il ne le fait plus que par un rituel usé, dans le cadre d’une mythologie surannée. D’autre part, la pensée laïque néglige tout existentiel. Elle met entre parenthèses, le passe sous silence. Pour l’esprit positiviste (ou ce qui se croit tel), la seule réalité humaine est celle, ou de l’homme abstrait pris dans sa généralité, ou de l’homme concret pris comme masse ou collectivité ; il n’est question tantôt que de la « personne humaine », tantôt de l’« humanité ». Une sorte d’interdit frappe le principe d’individuation qui, jouant chez les êtres humains, empêche de le considérer exclusivement comme les autres êtres relevant des sciences physique ou biologique, c’est-à-dire comme des agglomérats, des espèces ou des collections.

À ce faux positivisme, une correction semble apportée, ces derniers temps, par le détour des sciences psychologiques nouvelles, c’est-à-dire psychanalytiques. Le concept de l’humanité – masse physico-biologique historicisée – entre en conflit, tout au moins en concurrence avec une autre notion, celle d’une masse purement psychique. Ainsi de : « l’inconscient collectif…, réservoir d’une énergie considérable » (G. Aigrisse) ; et de « la force créatrice… de l’immense passé du symbole… ; des forces structurantes qui opèrent à la fois dans le psychisme et le cosmos » (Bachelard)… Mais la nouveauté est trompeuse : elle ne fait, en réalité, que prolonger l’erreur du positivisme. Ce dernier s’appuyait sur les sciences exactes, pour en tirer des vues d’ensemble, privées de la moindre exactitude scientifique. De même, les « symbolistes » d’aujourd’hui exploitent les découvertes précises d’un Freud ou d’un Jung, pour les recouvrir de généralités vagues (et qui, du reste, continuent à emprunter plus aux sciences physiques qu’aux psychologiques ; tel étant bien le cas, par exemple, pour une notion comme celle d’un « réservoir d’énergie »). D’autre part, l’intention, toute ignorée qu’elle soit, demeure identique. L’image d’une sorte de masse psychique située dans le passé de l’homme, et le poussant à être ce qu’il est, correspond encore à l’absorption et à la noyade de l’individu singulier, au sein d’un agglomérat collectif.

Sans doute, ne peut-on s’attendre à voir sortir de Kierkegaard, armée de pied en cap, une philosophie humaine entièrement renouvelée. Nous avons montré combien la sienne subissait encore l’hypothèse révélationniste.

Il est sûr, néanmoins, que le penseur danois ne s’est pas borné à poser ou à souligner le pur fait de l’existence ; mais qu’il nous a orientés exactement vers son principe essentiel. Alors que les variétés du positivisme s’accordent à réduire l’humain à son extériorisation, Kierkegaard affirme, lui, que l’homme est une « contradiction entre l’externe et l’interne, entre le temporel et l’éternel ». Et que « ces oppositions extrêmes doivent être posées ». Elles ne le seront certes jamais que dans l’incertitude d’une tension continuelle. L’on apercevra néanmoins que « l’intériorité, quand elle atteint son maximum, est de nouveau l’« objectivité ». Kierkegaard de déclarer alors : « La foi est ce paradoxe que l’intérieur est supérieur à l’extérieur… Le paradoxe de la foi consiste en ceci qu’il y a une intériorité incommensurable à l’extériorité ».

Il ne dit guère plus. En un sens, c’est fort peu. Mais, en un autre, c’est entrebâiller une porte colossale. Notre destinée personnelle, jusqu’ici, reste liée à sa mythologisation chrétienne. Que quelqu’un que nous aimons vienne à être menacé de la mort, ou ne soit pas loin d’y succomber, alors devant la douloureuse interrogation qui règne, se taisent, forcément, les bavardages concernant une « humanité » qui, elle, continuerait à vivre ; ou un « inconscient collectif », gardant bon pied bon œil, malgré leur ancienneté. Il n’y a que la vérité du prêtre, ou aucune. Mais voici Kierkegaard qui commence à enseigner le langage d’un réconfort profane, sans le moindre recours céleste, et qui, outre celui de l’espérance, serait encore celui de la raison. De telle manière que, dans rien croire de ce qu’on ne croit plus, au mourant, l’on pourrait tout de même dire : – « Ne crains pas ! Aie confiance ! », – sans savoir très bien quelle confiance, Kierkegaard ne l’ayant jamais très bien su non plus, mais en ajoutant : C’est pour cela qu’elle est vraie…

La responsabilité de chaque existence, son importance essentielle, son incomparable hauteur, ses peines à purger, son drame à résoudre, son combat à combattre du commencement à la fin : telle est, en tout cas, la leçon fondamentale d’un penseur qui, pour s’être attiré l’hostilité de maints de ses coreligionnaires, n’en mérite pas moins ce portrait que trace, avec affection et respect, un incroyant comme Jean Wahl : « Il a toujours su mettre les apparences contre lui, se déguisant devant sa fiancée, injuriant un mort. Il a gardé ses secrets et, en même temps, il a été le serviteur de la vérité à tout prix… Il a voulu avant tout l’honnêteté… Il a été jusqu’au bout de son idée, il a vécu pour l’idée, mû par son mouvement infini, arrêté devant sa borne, qui est Dieu, qui est amour, devant lequel toute idée s’évanouit. »

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Informations complémentaires

Année

2009

Auteurs / Invités

Georges Aiseau

Thématiques

Christianisme, Foi, Kierkegaard, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses