Kierkegaard et l’ascétisme

Georges AISEAU

 

UGS : 2009026 Catégorie : Étiquette :

Description

L’ascétisme

Au début de la vie et de la pensée du philosophe, c’est l’ascétisme, déjà, qui explique et la manière dont il compose sa notion générale de l’esthétique, et celle dont il machinera son échec amoureux.

L’éloquence dont il entoure le personnage de Don Juan est trop chaude pour ne pas révéler, dans sa propre personne, ce qu’il en dévoilera expressément en ces termes : « L’esthétique est primitivement mon élément… Je sens que je suis érotique à un degré extraordinaire… ».

Kierkegaard obéirait donc à l’amour, s’il le laissait se présenter innocemment à lui sous son mélange habituel d’idéal et de sensualité. Plus forte, sa passion ascétique intervient pour lui interdire cet empirisme et pour brouiller les cartes. D’un côté, Kierkegaard transporte l’érotique dans l’art ; il juxtapose – nous l’avons vu – et le beau sexe, et les belles-lettres, négligeant les différences et viciant ainsi la généralité légitime qu’il instaure. Mais ce n’est que pour rabaisser plus sûrement ce qu’il a exalté. Il réduira en effet toutes les formes du beau à une même base de pure attraction extérieure, immédiate et discontinue. Telle est bien sa conception de l’esthétique.

Vis-à-vis de sa fiancée, on le verra peser alors sur les deux côtés de l’unité amoureuse qu’il a dissociées. Il commence par grossir et caricaturer l’élément sensuel. Lui-même nous rapporte ce dialogue avec Régine : « Elle me demanda : Ne voudras-tu jamais te marier ?… Je répondis : « Si, dans dix ans, quand le feu de la jeunesse aura passé ; et qu’il me faudra une jeune fille au sang chaud pour me rajeunir. » Nécessaire cruauté, commente-t-il, croyant s’expliquer.

Puis il nous donne à lire, à l’autre bout, ce passage du Journal du Séducteur : « Qu’est-ce qu’une jeune fille peut craindre ?… L’esprit. Pourquoi ? Parce que l’esprit constitue la négation de toute existence féminine. La beauté masculine, une nature séduisante, etc. sont de bons moyens. Ils servent aussi à faire des conquêtes, mais ils ne peuvent jamais gagner une victoire complète. Pourquoi ? Parce qu’on combat une jeune fille dans sa propre puissance, et là, elle est toujours la plus forte. Ces moyens peuvent servir à la faire rougir, à lui faire baisser les yeux, jamais à provoquer cette angoisse indescriptible qui rend sa beauté intéressante… » – Bien sûr, on ne conçoit aucune interversion possible dans la manière dont Socrate prouve sa vérité en buvant la ciguë ; et dans la façon dont Phryné établit la sienne – non moins convaincante – en se dévoilant entièrement devant ses juges. Mais, voici le moment ou jamais de poser réellement cette priorité de l’existence, que Kierkegaard revendique théoriquement. La vérité de Socrate est celle de la mort ; elle suit donc nécessairement celle de Phryné, celle de la vie. Si l’Esprit, dans son essence, est interrogation ; s’il se résume pour le savant, dans la question inlassable : « Qu’est-ce que ceci ? Qu’est-ce que cela ? » ; et, pour le métaphysicien, dans cette autre question non moins obstinée : « Qu’est-ce que ce monde où nous sommes ?… Qu’est-ce qu’être homme, comme je suis ? » ; si l’Esprit apparaît dès lors comme la recherche d’un manque ; s’il suppose enfin la possibilité de sa trouvaille, nécessairement faut-il en déduire qu’on lui a fourni au préalable quelque image d’un vide comblé, d’une conciliation, d’une harmonie. Or, pareille image, l’amour seul la dessine. Qu’un homme et une femme se disent : – « Tu es tout pour moi » et se rapprochent en conséquence, c’est dans cet ajustement immédiat de la réponse à la question que l’intelligence puise la force de sa séparation et de son écart.

Mais Kierkegaard a donc refusé Régine à la fois sensuellement et spirituellement. Condamnant ainsi la femme des deux côtés de son existence, il l’a vouée en quelque sorte à ne pas exister. A-t-il conscience de la perversité de cet ascétisme radical ? D’une manière confuse, seulement. Pour justifier sa conduite, il invoque une infirmité dont il serait atteint, et qu’il appelle son « écharde dans la chair ». Il ne s’est pas expliqué plus avant. Aussi de nombreux critiques se sont-ils efforcés d’éclairer cette expression énigmatique. En réalité, le mystère tient à la dissimulation. Lorsqu’il soutient que sa cruauté envers Régine fut « nécessaire », Kierkegaard se cache vainement qu’il ne souffre d’aucun mal que cette cruauté même. Lorsque – encore – il se réjouit de l’« angoisse indescriptible » d’une jeune fille que son séducteur menace du néant spirituel, il montre un sadisme auprès duquel celui du divin marquis prend couleur enfantine.

Cet ascétisme de jeunesse, Kierkegaard continue à le développer. Il retrouve les accents barbares des grands Inquisiteurs médiévaux ; et même, les exagère : « Mensonge abominable », écrira-t-il, de dire que le mariage est agréable à Dieu. Du point de vue chrétien, il est un crime… La génération est le péché originel… Ce qui nous efface de l’idéal, c’est la mère, c’est la Madame, c’est donc la vie de famille – de la lionne – ou, pour mieux dire, de la truie. »

Dans ses dernières années, il déclenche de violentes attaques contre l’Église. Mais examinons bien la source de son anticléricalisme. Peu de temps avant sa propre mort – par exemple – il écoute l’éloge funèbre de l’évêque Mynster, ami de sa famille. Le défunt s’y voit célébré comme un précieux chaînon dans « la chaîne sacrée des témoins de la vérité qui s’étend au cours des siècles depuis l’époque des apôtres… ». Ces paroles résonnent en Kierkegaard comme une provocation. Il va donc enseigner à l’orateur ce qu’est un véritable témoin de la vérité chrétienne – savoir, écrit-il : « un homme méconnu, haï, abhorré, raillé encore, insulté, bafoué… un homme battu de verges, maltraité, traîné de prison en prison, et finalement… il est crucifié, décapité, brûlé sur le bûché ou rôti sur le gril, et son corps sans vie est jeté sans sépulture par le bourreau… ou bien ses cendres sont jetées à tous les vents, afin que soit effacée toute trace de ce rebut, ce qu’il est devenu suivant le terme de l’apôtre. Voilà ce qu’est un témoin de la vérité… ».

C’est beaucoup demander à un évêque, même luthérien. Et d’autant plus que notre philosophe est dans autorité réelle pour le faire. Dans sa vie, Kierkegaard fut parfois raillé, mais ne courut aucun risque d’être décapité ou rôti sur le gril, ni même emprisonné. Enfermé dans sa chambre, il écrit une centaine de livres. Il ne connaît que les orages intérieurs. On surprend donc ici, à vif, la duplicité de son ascétisme en train de provoquer celle de sa pensée. En même temps que l’on cherche en vain quelle vérité générale sortirait de n’importe quels supplices, on découvre que, sous son apparence théorique d’amour universel, la pratique ascétique tient plus aux souffrances infligées qu’à celles qui en seraient reçues ou acceptées.

Nous verrons le génie de Kierkegaard – si vaste soit-il – constamment se rétrécir au contact de cette « écharde dans la chair ».

Il faut agir, s’écrie-t-il, sans relâche ; mais sa pensée pratique reste immobile. Celui qui veut enseigner les vertus du cœur n’en développe, de fait, que la vertueuse théorie. Sa pensée intellectualisée, d’autre part, souffre de cet éparpillement même, de cette discontinuité, où il a dénoncé l’infirmité de la chair, une chair qui prend ainsi sa revanche. – « On est arrivé au repos », écrit-il, « lorsque, comme fait l’oiseau des glaces, on peut construire un nid sur la mer ». Mais ce qu’il nous propose ainsi par-dessus l’agitation des eaux, y reste suspendu comme une lointaine et trop merveilleuse image. Son art suprême est de tout mettre en question, à l’écart de toute réponse ; de semer l’inquiétude dans chaque lieu de repos. – « Dieu », écrit-il encore, « m’a donné la force de vivre comme une énigme ». Il lui a manqué d’apercevoir que l’incertitude d’une nuit perpétuelle engendre, aussi bien que les clartés trop crues, mirages et faiblesse.

« Ce n’est rien d’ignorer beaucoup de choses lorsqu’on est capable de les concevoir et qu’il ne manque que de les avoir apprises. »
Vauvenargues.

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Informations complémentaires

Année

2009

Auteurs / Invités

Georges Aiseau

Thématiques

Ascétisme, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Vie affective