Jean-Jacques Rousseau et la naissance de l’autobiographie

Raymond Trousson

 

UGS : 2010027 Catégorie : Étiquette :

Description

Jean-Jacques Rousseau a multiplié pour ses Confessions les revendications d’absolue priorité, jusqu’à affirmer dans son Préambule :

Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur.

Conviction fondée ? Car le Montaigne des Essais en avait déjà dit autant :

Je me suis présenté moi-même à moi, pour argument et pour sujet. C’est le seul livre au monde de son espèce, d’un dessein farouche et extravagant.

Qui donc, de Montaigne ou du citoyen de Genève, fut l’inventeur de l’autobiographie – un terme que, bien entendu, ils n’emploient ni l’un ni l’autre.

En dépit de sa formation savante, le mot n’est pas si ancien. L’Académie l’agrée avec son sens moderne en 1856, suivie en 1863 par Littré. Le Trésor de la langue française le date de 1838 et conserve, pour le définir, l’opposition aux mémoires :

Relation écrite de sa propre vie dans ce qu’elle a de plus personnel. Synon. anton. mémoires (qui mettent l’accent sur les événements extérieurs).

Compte tenu de cette apparition tardive, il est vraisemblable que le mot consacre le succès du phénomène littéraire imposé par les Confessions de Rousseau : désormais toutes les entreprises similaires se situeront par rapport à la sienne, point de départ d’une littérature du moi. Philippe Lejeune datait donc la naissance de l’autobiographie en France et même en Europe de 1782, l’année de la publication des six premiers livres des Confessions. Le même critique en proposait une définition rigoureuse, assurément opératoire à partir du modèle rousseauiste :

récit rétrospectif en prose que quelqu’un fait de sa propre existence, quand il met l’accent principal sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité.

Comme toutes les définitions restrictives, celle-ci l’inconvénient de circonscrire un genre d’après une réussite exceptionnelle constituée a posteriori en prototype. Or l’autobiographie à la manière de Rousseau ne saurait évidemment dater que de Rousseau. Reste à savoir si le genre est en effet issu de lui, ou s’il a seulement atteint chez Rousseau un certain point de développement au terme d’une séculaire évolution.

On change en effet de perspective si l’on s’en tient à la définition impliquée par la simple étymologie : biographie d’une personne faite par elle-même. Dans ce sens, Georges Gusdorf considère que l’exploration du moi est bien plus ancienne, la condamnation d’un Pascal le montre, qui s’exclamait sévèrement à la lecture des Essais :

Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre !

Affaire de définition ? Car l’autobiographie n’est pas un simple curriculum vitae, ni un entassement impersonnel de faits et de dates. Toujours selon Georges Gusdorf, c’est surtout, au XVIe siècle, le « desserrement des contraintes théologiques » qui rendra possible le repli sur soi dont témoigne un Montaigne. Il cesse alors de se raconter selon les faits, comme dans la chronique, pour tenter de ressaisir son unité.

La confession religieuse permet sans doute d’isoler le type initial de l’autobiographie : l’œuvre de saint Augustin, rédigée entre 397 et 401, récit d’une fervente aventure spirituelle. Chez Augustin, la réflexion sur le moi et son devenir est cependant d’abord tension vers Dieu et le saint s’attache surtout à l’acquisition de la spiritualité dans sa maturité, la période antérieure étant vue comme le temps de l’errance et du péché : on est moins dans l’autobiographie que dans la théodicée.

Rousseau n’a pas ignoré l’évêque d’Hippone : il le cite à plusieurs reprises dans ses œuvres et ses Confessions renvoient à celles du saint, à la fois par le titre et, jusqu’à un certain point, par l’esprit, d’autant plus qu’il a lu nombre d’écrits jansénistes qui renouaient avec la tradition augustinienne.

Mais il y a des différences. Chez Augustin, les hommes sont relégués à l’arrière-plan, derrière le véritable interlocuteur, Dieu. Ce double destinataire se retrouve dans le Préambule de Rousseau, mais Dieu y est invoqué une fois pour toutes, alors que, garant de la véracité du récit, il revient à chaque page chez Augustin. Chez Rousseau, c’est le lecteur qui est pris à témoin, et le sentiment intérieur de l’écrivain qui devient caution de sa véracité : Rousseau sécularisait l’autobiographie religieuse. On l’observera enfin, Rousseau se confesse sans attendre de pénitence. Chez lui, l’aveu sincère et le regret effacent la faute.

Une sécularisation du récit autobiographique devait logiquement intervenir à la Renaissance, lorsque le retour à la sagesse antique favorise un certain égotisme et l’exaltation de la personnalité singulière. C’est le cas de La Vita du graveur, statuaire et orfèvre italien Benvenuto Cellini, ou du De Vita propria du mathématicien et médecin lombard Jérôme Cardan – cité par Rousseau, qui le traite de fou –, qui révèle à son tour, sans souci d’édification religieuse ou de conversion mystique, une personnalité hors du commun.

On songe surtout aux Essais de Montaigne : les Essais, Jean-Jacques les a lus, mais il a porté sur l’entreprise de son prédécesseur des jugements plutôt négatifs, comme au livre ix des Confessions :

J’avais toujours ri de la fausse naïveté de Montaigne, qui, faisant semblant d’avouer ses défauts, a grand soin de ne s’en donner que d’aimables.

On concédera que cette distanciation affectée n’empêche pas des ressemblances manifestes. Sincère – Montaigne emploie à l’occasion le mot « confession » –, l’auteur des Essais parlera aussi de lui-même. Mais ressemblance n’est pas identité. Après s’être cherché, Montaigne entend bien se découvrir aux yeux des autres, mais il n’éprouve nul sentiment de culpabilité ou de persécution ni le besoin de se justifier. Du reste, il n’entend pas, comme Jean-Jacques, présenter son livre au jour du Jugement dernier, ni prendre Dieu et l’humanité à témoin de sa bonne foi, mais seulement destiner son ouvrage

à la commodité particulière de [ses] parents et amis.

Moins soucieux d’intéresser l’univers à son cas, il se montrera plus discret :

Je ne dresse pas ici une statue à planter au carrefour d’une ville ou dans une église ou place publique.

Montaigne a bien le projet de voir clair en lui-même, mais les Essais tiennent davantage du portrait que de l’autobiographie, dont il leur manque la continuité, la structure narrative, l’aspiration à la synthèse récapitulative. L’autobiographe balance entre l’instruction morale et la volonté de se peindre et de se raconter, moins attentif à l’analyse du moi affectif qu’à sa biographie intellectuelle et morale.

S’il est un autre genre littéraire qui se rapproche de l’autobiographie et lui prête une charpente, c’est bien celui des mémoires, qui prolifèrent à partir du XVIIe siècle. À première vue, rien de plus simple que de les distinguer. Les mémoires rapportent les événements marquants dont un personnage important a été le témoin ou auxquels il a pris part. L’auteur ne s’implique pas, ne met pas l’accent sur sa vie profonde, ne retrace pas l’histoire de sa personnalité, mais de sa carrière. Il est un témoin de l’histoire : si le point de vue est individuel, l’objet de sa peinture ne l’est pas. Il y manque, observe Yves Coirault, chez Saint-Simon, les souvenirs d’enfance, car

le péché originel des mémoires, c’est le refus de l’originel.

Ces grands se soucient peu de narrer les « bêtises » de leur enfance ou de s’abandonner à des confessions : leur vraie vie, à leurs yeux, n’est pas là. L’ennui, c’est que l’autobiographie, même celle de Jean-Jacques, n’exclut pas les éléments de chronique, peinture du siècle et des cercles sociaux. Philippe Lejeune a raison, la distinction ne repose pas sur le dosage des éléments, mais sur le projet de l’auteur : a-t-il voulu écrire d’abord l’histoire de sa personne ou d’abord celle de son siècle ? Donc, dans des proportions variables, l’autobiographe sera mémorialiste, le mémorialiste autobiographe : seule l’intention profonde les départagera. Dans ce sens, les Confessions relèvent aussi du genre des mémoires.

Enfin, la vogue des mémoires, de plus en plus nombreux à partir de 1660, ne devait pas rester sans influence sur l’évolution du genre romanesque à une époque où le roman utilise les procédés de la narration historique pour donner au récit un accent d’authenticité. En France, les pseudo-mémoires ont acquis assez de succès pour marquer profondément le récit romanesque à la première personne. Bien entendu, il est impossible, sur le plan formel, de distinguer le roman-mémoires de l’autobiographie, le fictif de l’authentique.

Ce succès rappelle que le récit romanesque doit également figurer au nombre des modèles du récit autobiographique, qui lui emprunte nombre de procédés de narration. L’emploi du récit personnel ne suffisant pas à définir l’autobiographie, le seul moyen dont elle dispose pour faire croire à son authenticité consiste dans ce que Philippe Lejeune a nommé le pacte autobiographique, scellé en général dans le préambule, et aux termes duquel l’auteur assume officiellement l’identité de l’auteur, du narrateur et du personnage.

L’autobiographie moderne a donc pu bénéficier de la conjonction de plusieurs genres, mais surtout, l’autobiographe ne se borne pas à raconter sa vie comme une suite de faits et d’événements : il prétend dévoiler sa personnalité profonde, procéder à l’analyse de son moi. Parvenu à un certain moment de sa vie, il s’interroge aussi sur son sens et sa valeur. Du même coup, son récit n’est pas simple recueil de données, mais recomposition de ces données en vue de la réorganisation rétrospective de son moi auquel il cherche à conférer une cohérence et une permanence. Parce que, comme le romancier, l’autobiographe connaît la suite de l’histoire, jamais il ne pourra écrire de sa vie un récit « innocent », en se replaçant dans les conditions d’ignorance de l’avenir où il se trouvait au moment des faits.

Parce qu’il est impossible de tout dire, ne serait-ce qu’en raison des défaillances de la mémoire, et que la structuration d’un récit ne s’accommode pas d’un déversement en vrac des souvenirs, l’histoire d’une vie s’écrit en fonction d’une ligne directrice, le hasard se fait destinée, l’existence se construit en mythe. D’où la relativité de la notion de vérité, non pas brute, mais inévitablement interprétée sans que la sincérité du scripteur soit en cause. La recherche de l’origine de ce fil rend compte de l’importance capitale de l’enfance, creuset de la personnalité, dont Rousseau est le premier à comprendre et à expliciter le rôle dans l’histoire du moi. Si Rousseau n’a pas inventé, créé l’autobiographie de toutes pièces, il en a réalisé les virtualités et élaboré la véritable problématique. C’est désormais – quel que soit l’apport de ses devanciers – par rapport à lui que se définiront ses successeurs. Dans le sens et la portée qu’il lui confère, Jean-Jacques disait vrai : son entreprise est sans exemple.

Ce qui montre bien le caractère radicalement novateur des Confessions, c’est l’accueil que leur a fait un public qui connaissait pourtant Augustin, les confessions spirituelles, Fénelon ou les écrits de Port-Royal. En 1782, elles passent toute attente et déconcertent les lecteurs.

Indépendamment de l’indignation devant certaines révélations choquantes, c’est la surprise, l’étonnement qui dominent et, en conséquence, l’incompréhension du projet rousseauiste. Ces mémoires, ces « confessions », on les attendait au moins depuis 1766, et l’on en espérait des révélations scandaleuses sur des gens connus. Rien de tout cela : insolite, l’œuvre surprend par son contenu comme par sa forme, et les « niaiseries », les « bagatelles », les « puérilités » de son enfance, ses indiscrétions concernant Madame de Warens paraissent à la fois de mauvais goût et sans intérêt, alors que Rousseau, creusant jusqu’à la racine, remontait à l’être naturel, se penchait sur la lointaine genèse de sa personnalité pour en souligner la continuité et l’inaltérable permanence. Il y a une évidente distance entre l’œuvre et son premier public, nullement préparé à ce type d’écrit. La sphère du privé doit demeurer réservée, elle ne concerne pas le public. « Singulier » : c’est le terme qui revient le plus souvent pour qualifier l’ouvrage. C’est clair : la réception de l’œuvre s’inscrit dans la perspective d’une rupture radicale avec les domaines connus.

L’œuvre de Rousseau fonde un type d’écrit qui n’existait avant lui que sous une forme morcelée, éclatée, parcellaire et dont ses successeurs – Rétif de La Bretonne, Chateaubriand, Stendhal, Lamartine, Sand… – feront un genre littéraire. L’autobiographie est recherche d’une transparence, d’une communication authentique par le dévoilement, d’une autonomie du moi conquise à travers les épreuves. La quête initiatique définie par Rousseau, l’explication génétique de la personnalité et de l’œuvre, la conception de l’enfance comme un âge d’or trop tôt aboli, l’attention portée à certaines scènes et à certains thèmes renvoient obligatoirement au prototype. Les Confessions fascinent en tant que projet existentiel, par leur caractère à la fois étiologique et eschatologique, par leur effort d’appréhension synthétique.

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Informations complémentaires

Année

2010

Auteurs / Invités

Raymond Trousson

Thématiques

Jean-Jacques Rousseau, Littérature, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses